The Troubles : La polémique. Jouer avec le feu (et l’histoire)
🛑 Incarner l’IRA sur un plateau ? « The Troubles » divise joueurs et victimes. Entre devoir de mémoire et traumatisme, le débat est lancé.
The Troubles : Peut-on jouer avec le feu (et l’IRA) sur un plateau ?

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L’essentiel en 3 points :
- The Troubles est un wargame complexe simulant 30 ans de conflit nord-irlandais, permettant d’incarner toutes les factions, y compris paramilitaires.
- Les victimes dénoncent une banalisation de la violence qui ravive les traumatismes.
- L’auteur et l’éditeur prônent la vertu pédagogique pour préserver la mémoire historique face à l’oubli.
Vous lancez les dés, vous tirez une carte, et boum, vous venez de réécrire le ‘Bloody Sunday’. Malaise ?
Amis ludistes, posez vos meeples deux minutes. Aujourd’hui, on ne va pas se contenter de compter des points de victoire ou d’optimiser notre main de cartes ressources. On va parler d’un sujet qui gratte, qui pique, et qui nous force à regarder notre hobby, notre passion droit dans les jeux yeux.
Imaginez un peu : vous ouvrez une boîte de jeu. À l’intérieur, pas de gobelins, pas de vaisseaux spatiaux, ni de marchands de tapis à Istanbul. Non. À la place, une carte de Belfast, des cubes représentant des paramilitaires, et des cartes événements titrées « Bloody Sunday » ou « Grève de la faim ».
Ce jeu existe. Ou presque. Il s’appelle The Troubles: Shadow War in Northern Ireland 1964-1998. Il est signé par l’éditeur américain Compass Games, conçu par l’enseignant écossais Hugh O’Donnell, et depuis quelques jours, il a mis le feu aux poudres en Irlande du Nord.
Simulation de ouf, ou dérapage incontrôlé ? On décortique l’affaire pour vous.
Un colosse de simulation historique
Ne vous y trompez pas, The Troubles n’est pas un petit jeu d’apéro. Sur le papier, c’est un wargame pur jus, clairement inspiré de la célèbre série COIN (Counter-Insurgency) de GMT Games. Pour les initiés, c’est du lourd, du très lourd.
Le menu est copieux :
- 1 à 6 joueurs s’affrontent de manière asymétrique.
- Un deck colossal de 259 cartes retraçant 30 ans d’histoire.
- 6 heures de jeu (prévoyez le thermos de café, et peut-être l’aspirine).
- Des factions aux objectifs opposés : l’Armée britannique, la Police royale de l’Ulster (RUC), l’IRA provisoire, les Loyalistes, et les politiques.
L’auteur le promet : le but n’est pas d’écraser l’autre, mais d’instaurer une paix durable… selon votre vision. C’est une plongée exigeante, presque universitaire, dans l’un des conflits les plus complexes du XXe siècle. L’objectif affiché est noble : comprendre les engrenages de la violence pour mieux saisir le prix de la paix.

Belfast voit rouge
Mais voilà. L’Histoire avec un grand H, ce sont aussi des histoires avec des petits « h », celles des victimes, des familles brisées et des cicatrices encore à vif. L’annonce des précommandes (environ 85 $) a fait l’effet d’une bombe (sans mauvais jeu de mots). Le Belfast Telegraph en a parlé ce jeudi 22 janvier 2026, relayé par le britannique The Guardian hier vendredi 23.
Pour les associations de victimes en Irlande du Nord, la pilule ne passe pas. Kenny Donaldson, du groupe SEFF, cité dans l’article du Guardian, résume le sentiment général avec une analogie qui interroge, qui fait mal : « Quelle serait la réaction des Américains si on sortait un jeu sur le 11-Septembre où l’on joue le pilote de l’avion ? » Le SEFF en parle par ailleurs sur sa page FB.
Pour beaucoup, voir des événements traumatisants comme les « Nutting Squads » (les équipes d’exécution de l’IRA) transformés en cartes à jouer est insupportable. « C’est comme un coup de couteau », témoigne un auditeur à la radio locale. On parle ici d’un conflit qui s’est terminé en 1998. C’était hier. Pour les habitants de Belfast, ce n’est pas de l’Histoire lointaine, c’est leur vie.
11 ans après, serait-on aujourd’hui prêts à jouer à un wargame autour des attentats de Charlie Hebdo ou ceux du Bataclan ? Ou encore, que dirait-on si on sortait aujourd’hui un jeu de société dans lequel on devrait s’échapper d’un club en proie aux flammes ?
Jouer pour ne pas oublier ?
Face à la levée de boucliers, l’éditeur et l’auteur montent au créneau avec un argumentaire qu’on entend souvent (et qu’on défend parfois) : la vertu pédagogique du jeu. Hugh O’Donnell l’affirme : son but n’est pas de glorifier la terreur, mais d’expliquer le pourquoi. « Si on renonce dès qu’une période nous met mal à l’aise, il ne resterait plus grand-chose à étudier », plaide-t-il.
Bill Thomas, le patron de Compass Games, habitués aux wargames historiques, renchérit : les jeunes générations (surtout hors du Royaume-Uni) ne savent rien de ce conflit. Le jeu serait un cheval de Troie éducatif, un moyen « engageant » de transmettre la mémoire là où les livres d’histoire prennent la poussière.
À noter que depuis la polémique soulevée par le Belfast Telegraph ce jeudi, le jeu a été retiré du site de l’éditeur. Il ne peut plus être précommandé. Sa page BGG est toutefois toujours existante (pour l’instant).
Et nous, on en pense quoi
C’est le grand débat qui agite notre petit monde ludique. Souvenez-vous de Scramble for Africa (annulé pour son thème colonial) ou, à l’inverse, du succès critique de This War of Mine. La frontière est ténue entre le « wargame sérieux » et le « voyeurisme ludique ».
Souvenez-vous également de la polémique autour du jeu de Super Meeple La Famiglia primé à Cannes en 2024 et qui a suscité une grosse polémique en Italie il y a exactement une année en janvier 2025, pour les mêmes raisons que The Troubles. Peut-on jouer avec, dans. sur un contexte… sensible ?
Chez Gus&Co, on pense que le jeu est un média culturel adulte capable de tout traiter. Mais le timing et la distance émotionnelle sont cruciaux. The Troubles pose la question fatidique : peut-on transformer un traumatisme récent en mécanique de jeu sans heurter celles et ceux qui l’ont vécu ? Prenez vos stylos, vous avez 4h. Le débat reste ouvert, et il est passionnant. The Troubles, un jeu qui jette le trouble.
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7 Comments
Fred de Gus&Co
Très bon sujet que je lis de bon matin avec un café, en essayant de répondre à la question… Peut-on jouer à tout? Le jeu a une chose en commun avec le rire, c’est le second degré, donc la distanciation par rapport au réel, et la prise de recul possible. En cela j’aurais tendance à dire qu’il est légitime pour traiter de sujets graves. Mais comme avec le rire, on voit bien que régulièrement, on se heurte à des limites qui sont celles de la sensibilité et du respect des individus. Desproges disait qu’on peut rire de tout, mais pas avec tout le monde. Peut-être en va-t-il de même avec le jeu? Je n’ai pas la réponse. Sans doute personne ne l’a. Et dans cette situation, personne n’a vraiment tort, les concepteurs comme les victimes.
Nicoel974
Hello,
Dans cette veine, peut-on imaginer un jeu Aventuriers du Rail version Shoah ?!
Les victimes du conflit ont parlé et leur parole est la plus légitime. Il faut la respecter.
À qui veut s’intéresser au sujet, il y a des témoignages, des livres, des lieux et monuments de mémoire. Qu’apporte un jeu ?
Blob
Cest dommage que l’aticle sur un sujet aussi interessant soit aussi succinct.
La SEFF est une organisation caritative étroitement liée aux milieux orangistes ultra unionistes, les mêmes qui défilent chaque année et continuent à alimenter les tensions dans une région qui essaie péniblement d’avancer. La SEFF ne représente d’ailleurs que des victimes loyalistes/unionistes.
Relayer leur discours sans remettre en contexte leur parti pris idéologique et politique est aussi jouer avec le feu.
Je suis étonné de la comparaison entre les attentats en France et le conflit nord irlandais. Les troubles datent d’il y près de trente ans et il s’agissait a la fois d’une guerre entre les IRA et la police et l’armée britannique, et dune guerre entre milices paramilitaires nationalistes et unionistes
En outre l’IRA prévenait les autorités avant de faire exploser les bombes posées depuis les années 70.
On est loin des attentats terroristes islamistes qui visent spécifiquement la population civile…
Cela dit, si le jeu propose d’incarner l’IRA comme un bloc, on est tout aussi loin de la réalité, vu le nombre de sous-branches existantes qui allaient et vont toujours des milices indépendantistes aux gangs.
thierry bailly
Ce genre de jeu en général n’est pas joué par n’importe qui, complexité, règles importantes, ce sont en grande majorité des amateurs d’histoire qui y jouent, dont je fais parti. Souvent au delà du jeu, cela sert à approfondir les connaissances sur un sujet donné ou à découvrir un bouveau sujet, et en général accompagné de la lecture de livre, article etc. Quasiment tous les wargames pourraient à ce moment là être critiqué, car chaque conflit, bataille, épisode historique a apporté son lot de mort, de destruction et d’atrocité. Faite un wargame sur le débarquement de Normandie et le joueur allemand va manœuvrer des unités de waffen ss. Des tas de jeux sont sortis sur des sujets polémiques, des jeux sur les bombardements stratégiques en Allemagne, un jeu sur le terrorisme labyrinthe the war on terror de GMT avec plusieurs extension permettant de prendre en compte les évènements plus récents, des jeux sur la guerre en Ukraine pourtant toujours en cours. Je pense que globalement ces jeux ont un aspect éducatif, qui souvent permettent d’appréhender, de comprendre mieux et de se rendre compte de ce qui s’est passé. Même si j’entends les victimes, je pense que c’est un mauvais combat et ils se trompent de cible. Il y aura toujours quelqu’un, toujours une association, un groupe qui sera touché, blessé, vexé dés que quelque chose est fait, et dans pas longtemps il n’y aura plus que des choses fades et lisses qui sortiront, c’est dommage.
J.L
pourquoi ce jeu serait il moins légitime que Freedom, This war of mine ou tout autre wargame ?
Dans ce cas, pourquoi ne pas censurer U2 ou The pogues qui ont aussi relaté ces événements.
l’Histoire a un devoir de mémoire pour ne pas bégayer.
patrikcarpentier
Que dire des jeux qui mettent en scène la Mafia ou les divisions SS ? Peut-être qu’il existe qqpart un jeu Torquemada où on joue les grands inquisiteurs… Je suis un petit amateur de wargames, et quand je joue le camp allemand dans un WW2, je ne me prends pas pour autant pour un nazi.
Peut-être que les siècles adoucissent. Si je joue le camp Gengis Khan, personne ne viendra me hurler dessus en criant que les Mongols furent des énormes génocidaires avec leurs pyramides de têtes.
Pourquoi ces derniers temps, bcp de gens prennent tout au 1er degré, sans recul ? Si Desproges sortait de nos jours son sketch sur les juifs, il serait lynché dans la seconde.
BOB
La majorité des jeux COIN traitent de thématiques historiques récentes, et nécessairement conflictuelles : indépendance de l’Inde, guerre d’Algérie, situation en Colombie, etc, etc. Donc rien de neuf : c’est l’essence même de ce genre de jeux. Et que dire de jeux comme FITNA ou des jeux sur la guerre du Golfe, la ‘guerre’ contre le terrorisme, etc.
Là, on mesure juste la capacité de communication de tel ou tel groupe lié aux évènements en question.