Jeux de cartes africains : Un patrimoine ludique et culturel
🌍 Fatigué de l’Uno ? Essayez le Matatu ougandais ou le Whot nigérian ! Voyagez à travers l’Afrique avec 7 jeux de cartes traditionnels.
Jeux de cartes africains : Histoires, fierté et « Pick Two » !
L’essentiel en 3 points :
- L’Afrique possède un patrimoine ludique immense, avec des jeux de cartes traditionnels joués par des millions de personnes, du Maroc au Niger, en passant par l’Ouganda.
- Beaucoup de ces jeux sont des réappropriations d’anciens jeux coloniaux, adaptés et transformés en puissants symboles d’identité culturelle et de résilience.
- Ces traditions restent extrêmement vivaces, rassemblent les générations et se modernisent.
En Tanzanie, traiter un Roi de « Mzungu » (l’étranger blanc) n’est pas une insulte, mais simplement le nom qu’on lui donne lors d’une partie folle d’Albastini.
Le jeu de cartes le plus populaire du Nigeria a été inventé par un Anglais en 1935. Et pourtant, aujourd’hui, il est plus nigérian que le thé n’est anglais.
Imaginez la scène. Un café bondé à Casablanca. Le claquement sec des cartes rythme les éclats de rire. Quelqu’un crie « Ronda ! ». À des milliers de kilomètres de là, sous le soleil de Lagos, la tension monte. « Last card! », annonce un joueur de Whot, provoquant la panique chez ses adversaires.
Du Maroc à l’Afrique du Sud, en passant par l’Ouganda et le Niger, les cartes sont reines. Mais pas n’importe comment. Loin des standards européens, le continent africain a absorbé, digéré et réinventé les jeux de cartes. Transmis oralement, ces jeux racontent l’histoire du continent : ses influences multiples, son passé colonial et, surtout, l’ingéniosité folle de ses peuples pour s’amuser avec 52 bouts de carton.
Ce ne sont pas juste des passe-temps. Ce sont des phénomènes culturels, des symboles de fierté et des piliers de la vie sociale. Embarquez avec nous pour un voyage à la découverte de sept pépites ludiques qui prouvent que l’Afrique a un génie du jeu insoupçonné.
Agram (Niger) : Le jeu de plis où tout se joue sur la fin
On commence fort avec un concept radical. Dans les villages nigériens, à la tombée de la nuit, on joue à l’Agram. C’est l’un des jeux les plus populaires du pays, qui a essaimé dans toute l’Afrique de l’Ouest (Spar, Fapfap…).
L’Agram est né de la débrouillardise. Utilisant un paquet de cartes françaises, les joueurs et joueuses ont adapté les règles à la réalité locale. On vire les figures, les 2, et même l’As de pique (surnommé le « Chief »). Pourquoi ? Parce qu’à l’origine, cela permettait de jouer même avec des jeux usés où il manquait des cartes. Pragmatique et ingénieux.
La règle impitoyable
Mais la vraie particularité de l’Agram, c’est sa règle centrale, simple et brutale : seul le dernier pli compte.
On distribue 6 cartes à chacun. On joue cinq plis. Ils ne servent à rien. Zéro point. Nada. Puis vient le sixième et ultime pli. Celui qui le remporte gagne instantanément la partie.
Pas de calculs compliqués, pas de longues manches. C’est bref, tendu, et l’adrénaline explose au dernier tour. Cette simplicité cache une stratégie subtile : il faut gérer sa main en vue de ce moment fatidique.
L’Agram, c’est le jeu du quotidien. On raconte que même les bergers peuls, lors des transhumances, emportaient un jeu pour y jouer autour du feu.
Whot! (Nigeria) : L’Uno sous stéroïdes devenu trésor national

Il y a des soirs à Lagos où l’on pourrait croire que toute la ville joue au Whot. Dans les bus coincés dans les embouteillages, à l’université, sous un manguier… ce jeu est partout. C’est LE jeu national du Nigeria.
L’ironie de l’histoire ? Whot a été inventé en Angleterre en 1935. Modestement populaire en Europe, il a explosé au Nigeria. Les Nigérians ne l’ont pas seulement adopté. Ils l’ont transformé.
Le paquet est unique : 54 cartes avec des symboles (cercles, croix, triangles, étoiles, carrés) et des jokers.
« Pick Two ! » : Le chaos organisé
Le principe est celui de l’ancêtre de l’Uno : se débarrasser de ses cartes en posant le même symbole ou le même numéro. Mais là où le Whot nigérian devient fou, ce sont ses cartes spéciales, criées à haute voix :
- Le 2 (« Pick Two ») et le 5 (« Pick Three ») : Obligent le suivant à piocher. Et la règle cruciale : c’est cumulable. Si vous répondez à un Pick Two par un autre Pick Two, le suivant en pioche quatre. Imaginez le carnage.
- Le 14 (« General Market ») : Tout le monde pioche ! Punitif et jubilatoire.
Les parties sont bruyantes, passionnées, pleines de théâtralité. On jubile en posant un « Pick Two », on ressent la « trahison » d’un ami qui vous achève alors que vous venez d’annoncer « Last Card! ».
Le Whot est si ancré qu’il fait partie du patrimoine. Il a même été adapté en applications mobiles (Naija Whot) qui cartonnent. Un jeu importé il y a près d’un siècle, mais qui est aujourd’hui aussi nigérian que le riz wolof.
Ronda (Maroc) : Cartes espagnoles, thé à la menthe et ambiance de folie

Direction le Maghreb. Si vous entendez des exclamations comme « Ronda ! » ou « Tringa ! » fuser depuis un café à Rabat ou Fès, vous assistez à une partie de Ronda. C’est l’art de vivre marocain fait jeu.
C’est un jeu vieux de plusieurs siècles qui se joue avec la baraja espagnole, un paquet de 40 cartes aux enseignes médiévales : coupes, épées, bâtons et deniers.
L’art de la pêche et du spectacle
La Ronda est un jeu de « pêche ». Le but est de ramasser le plus de cartes sur la table en faisant des paires ou des additions.
Mais ce qui rend la Ronda fascinante, c’est son ambiance et ses bonus, annoncés à voix haute dans un mélange savoureux d’arabe, d’espagnol et de français :
- Ronda / Tringa : Avoir une paire ou un brelan en main dès la donne.
- Missa (ou Mesa Limpia) : Vider totalement la table d’un coup. C’est le coup stratégique ultime, souvent salué par des applaudissements.
Historiquement associée aux cafés maures, la Ronda est un rituel social. C’est un mélange de concentration intense, de bluff et d’échanges bruyants. Rien ne remplace l’ambiance d’une vraie partie : les regards malicieux, le claquement sonore d’une carte fièrement posée, et le thé à la menthe qui fume à côté.
Matatu (Ouganda) : Le jeu rapide des taxis de Kampala
Si vous montez dans un matatu (minibus-taxi) à Kampala, il y a des chances qu’une partie de Matatu soit en cours. Ce jeu est si populaire qu’il porte le nom de ces fameux taxis collectifs.
C’est un autre descendant du Crazy Eight, adapté à la sauce est-africaine. Simple, rapide et addictif. En Ouganda, tout le monde sait y jouer.
La règle du « Cut » qui change tout
Comme au Uno, on retrouve les cartes spéciales. Mais le Matatu a une particularité unique : la carte « 7 ».
On l’appelle « cut », et elle coupe la partie immédiatement.
Si le 7 de la couleur de coupe désignée en début de partie est joué, tout s’arrête. On compte alors les points restants en main. Celui qui en a le moins gagne.
C’est génial car cela ajoute une profondeur stratégique inattendue. Si vous avez de mauvaises cartes (qui valent cher en points), vous avez intérêt à couper vite avant que l’adversaire ne vide sa main. On ne gagne pas forcément en finissant le premier, mais en arrêtant le jeu au bon moment.
Preuve de son succès, le Matatu a été porté sur mobile par des développeurs ougandais (Kola Studios) et l’appli a explosé.
Albastini (Tanzanie) : Quand le Roi s’appelle « l’étranger blanc »
Sur la côte tanzanienne, à Zanzibar, un jeu refait surface : l’Albastini. C’est un jeu de plis aux racines portugaises, mais 100% tanzanien d’adoption.
L’Albastini est un pur produit de la rencontre entre l’Afrique et l’Europe. Et c’est là que ça devient passionnant : le lexique du jeu est en kiswahili et reflète la société locale avec humour et malice.
- L’As est appelé « Dume » (le mâle).
- Le 7 (la deuxième carte la plus forte !) est « Jike » (la femelle).
- Et le Roi ? Il a hérité du surnom facétieux de « Mzungu » (l’étranger blanc).
C’est une appropriation malicieuse de l’héritage colonial. Jouer un « Mzungu » pour capturer un « Dume », c’est rejouer la rencontre entre deux mondes sur une table de jeu.
Le jeu lui-même est un jeu de plis stratégique. Une particularité bienvenue : en équipe, les partenaires ont le droit de se montrer brièvement leurs cartes au début de la manche (kuangalia mkono) pour élaborer une tactique.
Longtemps confidentiel, l’Albastini connaît une renaissance. En 2020, une « édition safari » a même été lancée via Kickstarter.
Thunee et Klawerjas (Afrique du Sud) : Identité, fierté et résistance
On termine ce voyage en Afrique du Sud, avec deux jeux qui sont de véritables marqueurs identitaires.
Thunee : L’âme de Durban
Dans le quartier indien de Durban, le Thunee est roi. Né à la fin du XIXᵉ siècle, il a été créé par les descendants des travailleurs indiens.
C’est un jeu de levées avec enchères complexe. La hiérarchie est inhabituelle : le Valet est la carte la plus forte, suivi du 9 (échelle « Jass »).
Son nom, thunee, signifie « eau » en tamoul. On dit qu’on a « fait boire de l’eau » à l’adversaire lorsqu’on lui inflige un score de zéro.
Aujourd’hui, c’est un phénomène national. Des championnats du monde sont organisés, les casinos accueillent des tournois, et les journaux locaux couvrent ces événements comme un sport. C’est le rugby version cartes.
Klawerjas : Le jeu comme acte politique
Le Klawerjas, d’origine néerlandaise, a une histoire encore plus forte. Adopté profondément par la communauté métisse (Coloured) du Cap, il est devenu un symbole de résilience pendant les heures les plus sombres de l’apartheid.
Loin d’être une simple distraction, le jeu s’est transformé en outil de résistance. Dans les années 1950, des tournois étaient organisés pour financer des campagnes anti-apartheid. Plus tard, pour les prisonniers politiques détenus sur l’infâme Robben Island, jouer au Klawerjas était un acte de défi. Une façon de préserver leur humanité.
Aujourd’hui, le jeu est hautement structuré, avec des fédérations officielles et même une « Klawerjas Academy ». C’est bien plus qu’un jeu, c’est un pilier de l’identité culturelle.
Les cartes, un langage universel réinventé
Ce voyage à travers l’Afrique révèle une vérité profonde : si les cartes à jouer sont peut-être arrivées d’Europe ou d’Asie, leur âme est aujourd’hui résolument africaine.
Agram, Whot, Ronda, Matatu, Albastini, Thunee, Klawerjas… Ces jeux de cartes africains ne sont pas des reliques. Ce sont des traditions vivantes, dynamiques, qui reflètent l’histoire, les interactions sociales et la créativité débordante de tout un continent.
Du désert nigérien aux townships sud-africains, ces jeux prouvent que peu importe d’où viennent les cartes, c’est la passion, l’ingéniosité et la résilience des joueurs et des joueuses qui en font de véritables trésors culturels.
Ils racontent des histoires de communauté, de résilience et de joie. Ils nous rappellent la puissance durable d’un simple paquet de cartes pour créer du lien, transmettre une culture et célébrer l’art de vivre ensemble.
FAQ
Quel est le thème principal de l’article sur les jeux de cartes africains ?
La diversité du patrimoine ludique africain, symbole d’identité, de résilience et de lien social.
Comment les jeux de cartes africains ont-ils souvent intégré des influences coloniales tout en affirmant leur identité propre ?
En adaptant et détournant les influences : Whot! devenu trésor nigérian, Albastini rebaptisant le Roi « Mzungu ».
Quels sont quelques exemples de jeux de cartes spécifiques mentionnés et leurs particularités ?
Agram (dernier pli décisif), Whot! (Uno sous stéroïdes), Ronda (pêche sociale), Matatu (coupure brutale), Albastini (lexique swahili), Thunee (enchères complexes), Klawerjas (symbole de résistance).
Comment ces jeux de cartes contribuent-ils à la vie sociale et culturelle des communautés africaines ?
Ils rassemblent les générations, animent cafés et familles, et servent même d’outil politique et identitaire.
Comment la modernité et la technologie ont-elles influencé la survie et la popularité de ces jeux traditionnels ?
Via applis mobiles (Naija Whot, Matatu), éditions modernes (Albastini Kickstarter), touchant de nouveaux publics.
Quelle conclusion générale tirer sur les jeux de cartes en Afrique ?
Qu’ils ont une âme africaine : traditions vivantes, réinventées, reflets de créativité, de résistance et de joie collective.
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One Comment
Guillaume
Bonjour Gus and co. Merci pour ce partage sur le patrimoine mondial ludique 😉. Je vous invite à lire les livres du comptoir des jeux de Jean-Manuel Mascort qui nous fait visiter les jeux à travers le monde et le temps. Bien à vous. Guillaume