Learning Resources, l’autre éditeur de jeux qui poursuit Trump en justice
🇺🇸 Learning Resources, ou quand une PME familiale défie la politique de Trump. La survie des jeux et jouets éducatifs sont en jeu !
Learning Resources attaque Trump en justice
En bref :
- Learning Resources est une PME familiale spécialisée dans les jouets éducatifs qui attaque en justice l’administration Trump.
- Les tarifs douaniers imposés par Trump menacent la survie de l’entreprise et l’accès aux jeux éducatifs pour les familles.
- L’issue de ce procès pourrait impacter tout un secteur déjà sous pression, entre guerre commerciale et enjeux de relocalisation.
Et si la prochaine bataille d’envergure ne se jouait pas sur un plateau, mais devant un tribunal, opposant un fabricant de jeux et jouets éducatifs à Donald Trump ?
Rappelez-vous, il y a quelques jours nous vous annoncions que l’éditeur Stonemaier Games (Wingspan, Finspan, Scythe) lançait une action en justice, collective, contre l’administration Trump et ses tarifs douaniers. Aujourd’hui, c’est un autre éditeur qui se lance à son tour, Learning Resources.
En avril 2025, un acteur majeur du jeu et jouet éducatif aux États-Unis s’est engagé dans une bataille judiciaire inhabituelle contre le gouvernement fédéral. Learning Resources, entreprise familiale dirigée par Rick Woldenberg, estime que les tarifs douaniers imposés par l’administration Trump sur les importations chinoises menacent non seulement son activité, mais aussi l’ensemble de l’économie américaine. Considérant cette politique commerciale « catastrophique » pour son entreprise et son secteur, Woldenberg a pris la décision peu commune d’attaquer en justice l’administration Trump afin de faire annuler ces surtaxes.
Learning Resources, pionnier du jeu éducatif
Learning Resources est une entreprise familiale fondée en 1984 et basée à Vernon Hills, dans l’Illinois. Depuis près de quarante ans, elle s’est donné pour mission de « mettre l’apprentissage en jeu » – en développant des jouets éducatifs ludiques qui aident les enfants à acquérir des compétences fondamentales et à aimer apprendre. La société, aujourd’hui dirigée par Rick Woldenberg (représentant la quatrième génération familiale), compte environ 500 employés et commercialise des milliers de produits éducatifs à destination des familles et des écoles.
Sa gamme couvre un large spectre : des jouets préscolaires pour apprendre les lettres et les chiffres, du matériel pour exercer la motricité fine, jusqu’aux jeux STEM (science, programmation, casse-têtes logiques, etc.). Plusieurs de ses créations sont devenues des best-sellers du jouet éducatif : par exemple la caisse enregistreuse factice Pretend & Play (un jouet d’imitation plébiscité en maternelle), le petit robot de codage Botley® (récompensé « Toy of the Year »), le jeu de réflexion Kanoodle ou encore la gamme scientifique GeoSafari. Forte de cette offre innovante, Learning Resources s’est imposée comme l’un des leaders du secteur éducatif : ses produits sont utilisés par des millions d’enfants et d’enseignants dans plus de 100 pays à travers le monde. L’entreprise revendique fièrement son slogan « We Bring Learning to Life » (« Nous donnons vie à l’apprentissage ») et son attachement aux valeurs éducatives qui ont fait son succès.
La guerre commerciale de Trump frappe le jeu et le jouet éducatifs
Pour comprendre l’origine du litige, il faut remonter à la politique commerciale aggressive menée par le président Donald Trump. À partir de 2018, l’administration Trump a engagé une guerre commerciale avec la Chine, frappant des centaines de milliards de dollars d’importations chinoises de droits de douane additionnels. Initialement ciblés sur l’acier, l’aluminium et certains produits industriels, ces tarifs se sont élargis aux biens de consommation au fil de l’escalade. Fin 2019, quasiment tous les jouets et jeux importés de Chine étaient menacés d’une surtaxe de 15 à 25 %. Or, la Chine est de loin l’atelier du jouet mondial : environ 80 % des jouets vendus aux États-Unis sont fabriqués en Chine. Le secteur du jouet éducatif ne fait pas exception, et des sociétés comme Learning Resources, qui produisent la majorité de leurs articles en Chine, se sont retrouvées en première ligne.
En théorie, l’objectif affiché des tarifs Trump était d’inciter les entreprises à relocaliser leur production aux États-Unis. En pratique, les fabricants de jouets se sont dits pris au piège d’une dépendance manufacturière difficile à modifier à court terme. « Beaucoup de jouets ne peuvent pas être fabriqués ici [aux USA] », explique Isaac Larian, fondateur du fabricant de poupées MGA Entertainment. « Si un jouet qui se vendait 10 $ passe à 20 $, beaucoup moins de gens pourront se le permettre – ce qui veut dire des licenciements, et la faillite de petits fabricants américains ». Ce constat est largement partagé dans l’industrie : face à des marges serrées, une hausse brutale des coûts de revient ne peut être facilement absorbée ni totalement répercutée sur le consommateur. Déjà éprouvées par la pandémie, la logistique chaotique et l’inflation récente, de nombreuses entreprises de jouets voient dans ces tarifs un coup potentiellement fatal. 96 % des fabricants, distributeurs et grossistes de jouets aux États-Unis sont des petites entreprises familiales. Celles-ci n’ont ni la trésorerie pour stocker du produit en amont, ni le volume d’achats suffisant pour négocier de meilleurs prix, ni la capacité d’augmenter fortement leurs tarifs de vente sans perdre leurs clients. Pour ces « petits » acteurs, les surtaxes douanières imposées par Trump représentent une menace existentielle : « Nous finirons par liquider ce qui nous reste et mettre la clé sous la porte – non parce que nos produits auront failli, mais parce qu’une décision politique aura rendu notre survie impossible », alerte Sari Wiaz, fondatrice d’une startup de jouets éducatifs.
Les grands groupes ne sont pas épargnés pour autant. L’annonce par Donald Trump, début avril 2025, de nouvelles salves tarifaires a provoqué la panique des investisseurs : en quelques jours, le cours de Mattel (créateur de Barbie) a chuté de 26 %, tandis que Jakks Pacific (un éditeur de jeux californiens) perdait 25 % en Bourse. Fin avril, l’administration Trump avait porté certaines taxes à un niveau inédit – jusqu’à 125 % sur la majorité des produits chinois importés, Pékin répliquant par ses propres mesures. Dans certains cas, en additionnant les droits de douane existants aux nouveaux, on atteignait des taux cumulatifs stupéfiants de 145 % voire 245 % sur certains jouets. Autrement dit, plus que doublant le prix de revient une fois arrivée sur le sol américain. Une telle surcharge se répercuterait inévitablement sur le prix final payé par les consommateurs américains – car ce sont bien les importateurs qui règlent la facture, et non la Chine. Pour le secteur du jouet éducatif, cela se traduirait par des jouets nettement plus chers dans les écoles et les foyers, risquant de mettre « hors de portée » des produits essentiels à l’apprentissage des enfants.
La plainte de Learning Resources contre l’administration Trump
C’est dans ce contexte tendu qu’est intervenue la décision choc de Rick Woldenberg. Le 22 avril 2025, Learning Resources (associée à sa société sœur hand2mind) a déposé une plainte fédérale auprès d’un tribunal de Washington D.C., contestant la légalité des tarifs douaniers décrétés par Donald Trump. Jamais depuis des décennies on n’avait vu un fabricant de jouets poursuivre ainsi un président des États-Unis sur le terrain commercial.
La plainte accuse M. Trump et son administration d’avoir outrepassé l’autorité présidentielle en imposant ces taxes à grande échelle. Aux États-Unis, c’est en principe le Congrès qui détient le pouvoir d’établir de nouveaux droits de douane ou de conclure des accords commerciaux. Or, selon les plaignants, le Président a agi unilatéralement, via une série de décrets exécutifs invoquant l’état d’urgence économique de façon abusive, pour remodeler la politique commerciale du pays. « Aucun texte – ni la Constitution, ni l’International Emergency Economic Powers Act (IEEPA) – ne donne au Président un pouvoir illimité pour lever des taxes à sa guise », affirment les avocats de Learning Resources dans l’introduction du recours. Ils qualifient l’offensive tarifaire de Trump « d’accaparement de pouvoir exécutif extraordinaire » et demandent au tribunal de la déclarer illégale, ainsi que d’interdire au gouvernement de percevoir ces taxes jugées indues.
Pour Rick Woldenberg, ce combat juridique est une question de survie. Il dresse un tableau alarmant des effets des tarifs sur son entreprise. Avant la guerre commerciale, Learning Resources payait environ 2,3 millions de dollars de droits de douane par an sur ses imports. Avec les nouveaux tarifs, la note s’élèverait à 100 millions de dollars, soit une augmentation de près de 4 000 %. Une charge insoutenable pour cette société de taille moyenne. Parallèlement, Woldenberg anticipe une chute de 25 % de son chiffre d’affaires sur l’année en cours, là où il prévoyait initialement une croissance de 8 % sans la guerre commerciale. L’équation est simple : des coûts qui explosent, des ventes en baisse – l’étau se resserre dangereusement. « Cette trajectoire est catastrophique », alerte le PDG, « des forces ont été déchaînées dans l’économie mondiale et américaine qui auront des conséquences irréparables ». Derrière le choc des chiffres pointe le spectre de mesures drastiques : réduction des effectifs, hausse des prix, voire abandon de certaines gammes éducatives pourtant cruciales pour les écoles. Woldenberg y voit un gâchis intolérable pour son entreprise comme pour le pays. « On a l’impression de vivre la fin des haricots », confie-t-il, dépité.
Le PDG de Learning Resources souligne qu’il ne s’agit pas d’éviter d’adapter son modèle – l’entreprise a déjà entrepris de délocaliser une partie de sa production hors de Chine, vers l’Inde et le Vietnam notamment. Mais un tel virage industriel demande du temps et de lourds investissements, qui ne portent leurs fruits qu’à long terme. En deux ans d’efforts, Learning Resources n’a pu déplacer qu’environ 16 % de ses fabrications vers d’autres pays. En attendant, environ 60 % de ses jouets restent fabriqués en Chine – et donc exposés aux surtaxes douanières américaines pouvant atteindre 145 %. Dans ces conditions, la survie de l’entreprise et la poursuite de sa mission éducative nécessitent, selon Woldenberg, une levée pure et simple des tarifs imposés par Trump. D’où son choix de se tourner vers les tribunaux pour obtenir gain de cause, après l’échec des plaidoyers de l’industrie auprès de la Maison-Blanche.
Enjeux pour le secteur du jouet et du jeu éducatif
Le bras de fer engagé par Learning Resources dépasse largement le cas d’une seule société : il illustre les difficultés rencontrées par l’ensemble des fabricants de jouets et jeux, et plus particulièrement ceux du secteur éducatif. L’issue de ce procès pourrait créer un précédent et bénéficier à toute l’industrie, si les surtaxes venaient à être déclarées illégales ou à devoir être suspendues.
Les enjeux économiques sont énormes. Des milliers d’entreprises sont affectées par ces droits de douane, et c’est in fine le consommateur américain qui paie la facture. Les associations professionnelles du jouet alertent sur la hausse des prix de vente, estimant qu’elle pourrait dépasser 30 % pour certaines catégories de produits. Pour beaucoup de familles, cela représenterait un frein majeur à l’achat de jouets éducatifs.
La Toy Association, principal syndicat américain du jouet, réclame depuis plusieurs années l’exclusion des jeux et jouets de la guerre commerciale, car ils jouent un rôle essentiel dans l’éducation et le développement des enfants. De même, un collectif international a tenté de promouvoir l’idée d’un accord mondial de « tarifs zéro » sur les jouets, afin de préserver leur accessibilité. Jusqu’ici, ces initiatives sont restées lettre morte, l’administration Trump s’étant montrée intransigeante face à la Chine. Les surtaxes ont donc été maintenues, provoquant un repli des investissements, une anxiété grandissante chez les fabricants et une hausse du coût final pour les consommateurs.
Conclusion
La confrontation entre Learning Resources et l’administration Trump est à la fois singulière et révélatrice. Singulière, parce qu’il est peu courant qu’une PME du jouet se lance dans une bataille juridique face au gouvernement américain. Révélatrice, parce qu’elle illustre les défis auxquels sont confrontées des milliers d’entreprises frappées par une guerre commerciale qui dépasse de loin leurs activités.
L’issue de ce procès demeure incertaine : la justice donnera-t-elle raison au fabricant de jeux éducatifs en invalidant tout ou partie des tarifs ? Ou bien conclura-t-elle que l’autorité exécutive était pleinement dans son droit ? Quel que soit le dénouement, Rick Woldenberg aura braqué les projecteurs sur une question cruciale : qui paie vraiment le prix de ces guerres tarifaires ?
Aujourd’hui, ce sont des entrepreneurs, des salariés et, en fin de chaîne, des familles et des enfants qui risquent de faire les frais de surtaxes rendant les jouets éducatifs moins abordables. En prenant la parole, Learning Resources rappelle que derrière l’immense échiquier du commerce mondial, il y a des acteurs humains. Dans un secteur déjà éprouvé par une conjoncture difficile, l’avenir de l’apprentissage ludique se joue peut-être dans les prétoires. C’est désormais aux décideurs – juges et responsables politiques – de trancher, afin de déterminer si l’accès à des jeux et jouets éducatifs peut prévaloir sur la logique des barrières douanières.
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