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Jeux de plateau

Même les mouches jouent !

🪰 Pourquoi les mouches drosophiles grimpent sur un carrousel miniature, et ce que ce phénomène révèle sur notre besoin inné de jeu.


Ces mouches qui préfèrent jouer plutôt que manger

En bref :

  • Les drosophiles s’adonnent à un comportement ludique en grimpant volontairement sur un carrousel miniature.
  • Cette découverte remet en question l’idée que le jeu est réservé aux animaux à gros cerveau.
  • Le besoin de jouer semble universel et pourrait servir l’apprentissage, la socialisation ou la simple recherche de sensations agréables.

Avez-vous déjà sacrifié une part de pizz pour terminer une partie tendue de ouf ? Certaines mouches, elles, préfèrent délaisser la nourriture pour jouer !

Le jeu est souvent considéré comme l’apanage des enfants, des mammifères ou d’oiseaux intelligents. Qui pourrait imaginer qu’une minuscule mouche drosophile (ou mouche du vinaigre) aime s’amuser ? C’est pourtant ce qu’une équipe de scientifiques vient de démontrer : même les drosophiles aiment jouer. Cette découverte étonnante, publiée en février 2025, remet en question nos idées sur le comportement ludique dans le règne animal et éclaire d’un jour nouveau notre propre relation au jeu.

Un manège miniature pour mouches curieuses

Pour étudier le goût du jeu chez ces insectes, des chercheurs des universités de Leipzig (Allemagne) et Northumbria (Royaume-Uni) ont imaginé une expérience insolite. Ils ont placé des mouches drosophiles individuellement sous une petite coupole en verre, au centre de laquelle se trouvait un mini-carrousel tournant en continu. Les mouches disposaient également d’un espace libre autour du manège, avec de la nourriture et de l’eau à volonté – bref, tout le nécessaire était là, et rien ne les obligeait à monter sur le disque en rotation.

Pendant 3 à 14 jours, chaque mouche a été filmée en continu dans cette arène miniature. Un groupe de mouches témoin a vécu la même expérience, à la différence près que le disque était immobile (afin de vérifier que c’était bien le mouvement qui attirait les mouches, et non le simple objet). Grâce à un logiciel de suivi, les chercheurs ont analysé en détail les déplacements de 190 mouches sur des semaines d’enregistrement – en tout, l’équipe a accumulé l’équivalent de sept années de vidéo à éplucher. Cet énorme volume de données était nécessaire car, à la différence d’expériences classiques où l’on force un peu la situation, ici tout reposait sur le comportement volontaire des mouches.

Les premiers résultats ont de quoi surprendre : si beaucoup de drosophiles ont boudé le manège, restant prudemment en périphérie, certaines mouches au contraire y revenaient sans cesse, prenant de longs « tours de manège » à plusieurs reprises. L’équipe a même observé que, lorsqu’il y avait deux mini-carrousels alternant leurs rotations, ces mouches enthousiastes suivaient activement le mouvement, allant d’un manège à l’autre pour prolonger leur plaisir. Fait remarquable, quelques individus en venaient à délaisser l’heure du repas pour repartir faire un tour.

Autrement dit, elles préféraient parfois jouer plutôt que manger, un choix qui en dit long sur l’attrait de cette activité ! Bien sûr, aucune mouche n’était attachée ni coincée sur le disque – à tout moment, elles pouvaient descendre et retourner vaquer à d’autres occupations. Le fait que certaines courageuses s’aventurent au centre (là où tourne le manège) plutôt que de rester sagement à l’écart, défiant ainsi leur instinct de méfiance, montre qu’elles n’étaient pas là par stress ou par erreur. Ces mouches-là montaient sur le manège par choix, délibérément, pour le simple plaisir de la… balade.

Un comportement ludique selon les critères scientifiques

Les chercheurs parlent de « comportement de jeu » (play-like behaviour) chez ces drosophiles. Mais comment s’assurer qu’il s’agit bien de jeu et non d’autre chose ? En éthologie (l’étude du comportement animal), on considère qu’un animal joue lorsque son activité répond à certains critères bien précis. Par exemple, le jeu est typiquement un comportement spontané et volontaire, répété mais pas entièrement stéréotypé, sans objectif immédiat utile à la survie, et qui semble procurer une forme de plaisir intrinsèque ou de récompense interne. De plus, le jeu survient de préférence en l’absence de stress ou de danger – c’est une occupation « gratuite » que l’animal ne s’autorise généralement que lorsque ses besoins de base sont satisfaits (pas de menace ni de faim pressante).

Or l’étude montre que les drosophiles joueuses remplissent toutes ces conditions. Monter sur le carrousel ne leur apportait aucune nourriture ni avantage direct. Les mouches avaient le ventre plein, de la place pour se reposer, aucun prédateur à fuir… et pourtant, certaines ont choisi activement de retourner sur la plateforme tournante encore et encore. Ce comportement était volontaire : les vidéos ont permis de distinguer les cas où une mouche grimpait franchement sur le disque en mouvement de ceux où elle atterrissait dessus de manière hasardeuse en glissant ou en tombant dessus par inadvertance.

Résultat : chez les mouches qualifiées de « joueuses », les visites involontaires du manège étaient très rares, presque toutes les montées étaient intentionnelles. Enfin, ces allers-retours ludiques n’ont pas été observés chez les mouches placées avec un disque immobile, confirmant que c’est bien le mouvement et les sensations procurées qui attiraient nos petites amatrices de manège.

En analysant le profil des mouches, les scientifiques ont noté une sorte de scission en deux groupes. D’un côté, il y avait les intrépides qui recherchaient activement le manège ; de l’autre, les prudentes qui l’évitaient soigneusement. Cette différence individuelle est elle-même intéressante : tout comme chez l’être humain il y a des joueurs et des moins joueurs, chez l’insecte aussi certaines personnalités semblent plus enclines à s’amuser. Cela pourrait venir de facteurs génétiques, de l’histoire individuelle de chaque mouche, ou simplement de différences de tempérament innées – autant de pistes que l’équipe compte bien explorer plus tard en analysant le cerveau et les gènes de ces drosophiles particulières.

Des mouches sur un manège… et l’évolution du jeu

Voir une mouche s’amuser sur un carrousel miniature prête à sourire, mais cette découverte a des implications sérieuses pour comprendre l’évolution du comportement ludique. Jusqu’à présent, on pensait le jeu essentiellement réservé aux vertébrés développés (mammifères, oiseaux…). De nombreux exemples de jeux ont en effet été documentés chez les jeunes mammifères – chatons qui se pourchassent, lionceaux qui se chahutent, dauphins qui surfent sur les vagues – ainsi que chez des oiseaux intelligents comme les corbeaux qui font des glissades sur la neige.

Ces activités ludiques sont souvent interprétées comme des moyens d’apprentissage et de développement : par le jeu, les jeunes animaux améliorent leur coordination, testent les limites de leur corps et apprennent les règles sociales de leur espèce, tout en éprouvant du plaisir. Par exemple, les jeunes rats qui se livrent à des bagarres amicales développent une meilleure coordination et adaptabilité. À l’inverse, priver un jeune animal de jeu peut nuire à son équilibre : un raton privé de compagnons de jeu aura du mal à interagir correctement une fois adulte, et un chaton qui n’a pas joué manquera d’adresse pour la chasse.

Chez les insectes, en revanche, le jeu restait jusqu’ici très peu documenté. On aurait pu penser qu’avec leur petit cerveau, ils n’en avaient ni le temps ni l’aptitude. Ce dogme est en train de changer. En 2022, une étude britannique a déjà mis en évidence un comportement ludique chez les bourdons (Bombus terrestris) : les chercheurs ont observé que des bourdons s’amusaient à faire rouler de petites billes de bois sans aucune récompense ni but pratique, simplement de leur propre initiative.

Fait amusant, les jeunes bourdons jouaient nettement plus que les plus âgés, un peu comme les jeunes mammifères jouent plus que les adultes, et les mâles y passaient plus de temps que les femelles. Cette expérience sur les bourdons fut la première à démontrer de façon rigoureuse une activité de jeu chez un insecte. Désormais, avec les drosophiles qui « font du manège », on dispose d’un second exemple frappant. Même des guêpes sociales ont montré des comportements ludiques selon certains chercheurs. Tout cela suggère que l’envie de jouer pourrait être bien plus répandue dans le règne animal qu’on ne le pensait, et ne pas être l’apanage des animaux à gros cerveau.

D’un point de vue évolutif, deux possibilités (non exclusives) se dessinent. Soit le jeu est apparu très tôt dans l’histoire de la vie animale, il y a des centaines de millions d’années, et des formes élémentaires de jeu existent depuis chez des lignées aussi diverses que les insectes et les mammifères. Soit le jeu a émergé de manière convergente dans différentes lignées : en d’autres termes, chaque fois qu’un cerveau animal atteint un certain niveau de complexité et que les conditions s’y prêtent (pas de menace immédiate, disponibilité de ressources), le besoin de jouer finit par se manifester.

Dans les deux cas, le message est clair : jouer apporte des bénéfices suffisamment importants pour que l’évolution le favorise, que ce soit pour mieux calibrer son sens de l’équilibre, améliorer sa connaissance de son corps ou affiner ses compétences sociales. Les drosophiles de cette étude, par exemple, semblent rechercher des sensations physiques inédites en montant sur le carrousel. Les scientifiques supposent que ces mouvements passifs volontaires (être baladé sans contrôler le mouvement) pourraient aider l’animal à mieux intégrer sa schématisation du corps dans l’espace, c’est-à-dire développer une forme de conscience de son corps.

En d’autres termes, la mouche qui s’amuse à tournoyer entraîne peut-être son cerveau à gérer des sensations inhabituelles, améliorant ainsi son agilité et ses réactions en cas de mouvements brusques – un peu comme un enfant qui joue à tourner sur lui-même ou un singe qui se balance aux branches teste et élargit ses capacités motrices. Si un insecte aussi frustre qu’une drosophile s’adonne à ce genre d’activité, cela indique que la pulsion de jeu est profondément ancrée dans le vivant, et qu’elle sert probablement un rôle caché mais crucial dans l’adaptation et l’apprentissage.).

Le jeu, un besoin universel de s’épanouir

Au-delà de l’aspect scientifique, cette découverte nous interpelle sur le besoin naturel de jouer chez les êtres vivants – et bien sûr chez nous, les humains. Voir une mouche délaisser un repas pour un tour de manège fait sourire, mais n’est-ce pas là un écho miniature de nos propres comportements ? Qui n’a jamais sacrifié quelques heures de sommeil parce qu’il était plongé dans un jeu passionnant, ou oublié un peu sa faim en plein après-midi de jeu de société entre amis ? Chez l’animal comme chez l’Être Humain le jeu est souvent perçu comme plaisant, au point de parfois passer avant d’autres besoins. Et si cela peut sembler irrationnel sur le moment, c’est que le jeu répond à une nécessité plus subtile : il nourrit l’esprit, stimule le cerveau et forge des liens sociaux.

Les psychologues et biologistes considèrent aujourd’hui le jeu comme un comportement essentiel pour un développement équilibré. En jouant, les enfants (humains) apprennent à résoudre des problèmes, à coopérer avec les autres, à gérer leurs émotions – tout comme les lionceaux ou les louveteaux apprennent la chasse et la vie de meute en se chamaillant. Même à l’âge adulte, les activités ludiques contribuent à notre bien-être mental en offrant un exutoire au stress et un terrain d’expression pour la créativité et l’imagination. On dit parfois que « l’homme n’est jamais aussi sérieux que quand il joue », soulignant que le jeu n’est pas qu’un divertissement futile, mais une manière fondamentale d’interagir avec le monde.

L’étude des drosophiles joueuses vient appuyer cette idée que l’envie de jouer transcende les espèces et les échelles de taille. Qu’il s’agisse d’une mouche sur son carrousel, d’un chat avec une pelote, d’un chien avec son bâton, ou d’une soirée jeux de société entre potes, le plaisir de jouer semble universel. C’est un langage commun à tant d’êtres vivants, signe d’une cerveau en éveil qui cherche à se développer ou tout simplement à éprouver du bien-être.

En découvrant que même de minuscules insectes peuvent prendre goût à un jeu sans utilité apparente, les scientifiques nous rappellent que le jeu répond à un élan naturel profond. La prochaine fois que vous lancerez les dés ou déplacerez votre pion sur un plateau, souvenez-vous qu’en vous amusant ainsi vous ne faites qu’honorer une vieille tradition du vivant – une tradition qui, du moucheron à l’être humain, contribue à l’épanouissement de chacun.

Les mouches à la radio

Ce samedi 8 mars, France Info a sorti une émission sur cette recherche de mouches qui jouent. Super intéressant. À écouter ici.


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