Quand les auteurs de jeux se font arnaquer sur leurs royalties
đ° Stop au racket ! Les auteurs et autrices de jeux de sociĂ©tĂ© dĂ©noncent une injustice et exigent une juste rĂ©munĂ©ration !
Des auteurs à la merci des éditeurs : Un combat pour la justice
Imaginez un peu le scĂ©nario : aprĂšs avoir longuement peinĂ© sur une idĂ©e de jeu aussi innovante que gĂ©niale, vous dĂ©crochez enfin un contrat avec un Ă©diteur rĂ©putĂ©. L’euphorie est Ă son comble quand vous visualisez votre crĂ©ation culte en rayons, attendant seulement d’ĂȘtre dĂ©voilĂ©e au monde!
Mais lorsque les premiĂšres royalties commencent Ă tomber⊠l’amĂšre dĂ©sillusion. Au lieu de la juste rĂ©munĂ©ration que vous espĂ©riez pour votre dur labeur crĂ©atif, l’Ă©diteur vous sert une part misĂ©reuse du gĂąteau, grignotĂ©e de toutes parts par une ribambelle de frais obscurs. Un vĂ©ritable soufflet pour l’auteur ou l’autrice que vous ĂȘtes !
Des pratiques dignes d’un « piĂšge Ă troll »
Malheureusement, comme le dĂ©nonce la Spiele-Autoren-Zunft (SAZ), ou SAJ en français, mais lâassociation allemande, dans une rĂ©cente prise de position, ce cas de figure est loin d’ĂȘtre un cas isolĂ©. Cette association reprĂ©sentant les intĂ©rĂȘts des auteurs et autrices de jeux de sociĂ©tĂ© accuse carrĂ©ment de nombreux Ă©diteurs de jeux de « pratiques non transparentes et discutables » dans le calcul des royalties !
Vous pouvez consulter ici leur communiqué :
Et voici notre traduction « maison » :
Au cĆur du problĂšme : la fameuse « base de calcul » de ces prĂ©cieuses redevances. Quand les auteurs et autrices de livres empochent gĂ©nĂ©ralement un pourcentage (disons 10%) du prix de vente public, les auteurs et autrices de jeux, elles et eux, se voient souvent rĂ©munĂ©rĂ©s sur la base du revenu net de l’Ă©diteur. Comprenez : le montant facturĂ© aux dĂ©taillants une fois ĂŽtĂ©es les remises commerciales astronomiques consenties par les maisons d’Ă©dition.
« DĂ©jĂ , avec ce mode de calcul, la part des auteurs de jeux est considĂ©rablement rĂ©duite, s’indigne la SAZ. Mais en plus, de nombreux Ă©diteurs n’hĂ©sitent pas Ă ponctionner davantage cette base dĂ©jĂ famĂ©lique ! »
Une interminable « piñata » de frais déductibles
Et la liste de ces frais insidieux qu’on dĂ©duit du maigre pĂ©cule des auteurs et autrices est tout simplementâŠ. interminable ! PublicitĂ©s TV, emballages, transports, assurances impayĂ©s, primes et ristournes nĂ©gociĂ©es avec les revendeurs⊠et la fameuse clause floue « et autres coĂ»ts similaires » qui ouvre la porte Ă un sacrĂ© fourre-tout !
« Dans les cas extrĂȘmes, ces pratiques abusives font que les royalties d’un crĂ©ateur de jeu peuvent ĂȘtre jusqu’Ă 80% infĂ©rieures Ă celles d’un auteur et autrice pour un livre vendu au mĂȘme prix ! », dĂ©nonce l’association. Une vĂ©ritable gabegie quand on songe aux mois, voire aux annĂ©es, d’efforts crĂ©atifs et de gestation pour ces futurs cartons ludiques. Oui parce qu’un jeu de sociĂ©tĂ© ne se créé pas en 2-3 minutes. La crĂ©ation d’un jeu de sociĂ©tĂ© se compte souvent en mois, en annĂ©es.
La prochaine fois que vous croisez un auteur ou une autrice au dĂ©tour d’un salon, comme Cannes, demandez-lui combien de temps il ou elle aura travaillĂ© sur son jeu avant de le voir Ă©ditĂ© ! La rĂ©ponse est souvent⊠édifiante !
La SAZ passe Ă l’offensive pour un partage Ă©quitable pour les auteurs
Face Ă cet immense dĂ©sĂ©quilibre, la SAZ entend bien passer Ă l’offensive pour rĂ©tablir plus d’Ă©quitĂ©. Selon elle, puisque les Ă©diteurs sont les partenaires ayant la responsabilitĂ© de la production et de la distribution, c’est Ă eux d’en assumer entiĂšrement les coĂ»ts affĂ©rents, et non de les refiler injustement sur le dos des crĂ©ateurs.
« Les auteurs fournissent l’essence mĂȘme du jeu, son concept gĂ©nial, sa mĂ©canique innovante, le fruit de leur crĂ©ativitĂ© unique, martĂšle le syndicat. Une valeur inestimable sur laquelle les Ă©diteurs bĂątissent leur business, et qui mĂ©rite amplement sa juste rĂ©tribution. »
Pour y remédier, la SAZ avance plusieurs solutions de rechange à explorer:
- Se baser comme dans l’Ă©dition sur un prix de rĂ©fĂ©rence identique pour tous (le prix de vente conseillĂ©)
- Négocier des minimums garantis en euros par jeu vendu
- Exiger une totale transparence des éditeurs sur leurs déductions, encadrées contractuellement
Un ultime appel au changement
Bien que consciente des dĂ©fis pour faire entendre sa voix face aux mastodontes de l’Ă©dition, l’association persiste et signe. Comme elle le formule : « Il est temps d’amorcer une rĂ©flexion pour une collaboration plus juste et Ă©quitable ».
Un message fort pour ces auteurs et autrices talentueuses qui insufflent vie, imaginaire et plaisir dans nos jeux fĂ©tiches ! Ă n’en pas douter, nul besoin d’ĂȘtre devin pour prĂ©dire que ce combat pour des pratiques plus vertueuses s’annonce⊠franchement Ă©pique.
La prochaine fois que vous vous dĂ©lecterez d’un jeu faisant la part belle Ă la crĂ©ation et Ă l’ingĂ©niositĂ©, rappelez-vous l’investissement intellectuel et l’inventivitĂ© dont il est le fruit. Et souhaitons que ce plaidoyer permette enfin aux auteurs et autrices de jeux de rĂ©colter la totalitĂ© des « gemmes de l’esprit » qu’ils ont semĂ©es ! La bataille ne fait que commencer.
â ïž Mise Ă jour de lâarticle du 8 mars 2024 :
Ă la suite de la publication de lâarticle, la SAJ, lâassociation française des auteurs et autrices de jeux, a demandĂ© un droit de rĂ©ponse.
Voici leur rĂ©action, extrĂȘmement intĂ©ressante et enrichissante. Elle tĂ©moigne dâune nette diffĂ©rence entre la situation des auteurs et autrices de jeux de sociĂ©tĂ© dans les deux pays. Nous leur cĂ©dons la parole et les remercions chaleureusement pour leur prise de position :
« La SAJ se dĂ©solidarise totalement de cet article, et ce pour plusieurs raisons. Tout dâabord, lâauteur de lâarticle entretient la confusion entre la SAZ (le syndicat des auteurs allemands) et la SAJ (le syndicat des auteurs français) en prĂ©sentant la SAJ comme la traduction de la SAZ.
Le document présenté et traduit est celui de nos homologues allemands de la SAZ et reflÚtent des problématiques germano-centriques pour la plupart.
Ensuite, le ton de lâarticle « arnaque / racket / troll » pour dĂ©signer les pratiques Ă©ditoriales ne correspondent absolument pas aux propos de la SAZ et encore moins Ă lâopinion de la SAJ. Le texte de la SAZ prĂ©conise une meilleure connaissance de la signification des termes contractuels liĂ©s aux pourcentages de droit dâauteur pour Ă©viter toute dĂ©sillusion ou incomprĂ©hension chez les auteurs.
Cela correspond tout Ă fait aux prĂ©conisations de la SAJ concernant les DA payĂ©s au PPHT plutĂŽt quâau CA. Cela correspond Ă©galement aux prĂ©conisations de la UEJ, lâunion des Ă©diteurs de jeux. SAJ et UEJ travaillent de concert, lors de mĂ©diations et de rĂ©unions de travail, pour Ćuvrer Ă une meilleure comprĂ©hension entre les parties.
On a justement la chance dâavoir des partenaires sur qui sâappuyer pour dĂ©fendre les intĂ©rĂȘts de tous. Lâimmense majoritĂ© des Ă©diteurs français utilisent des contrats respectueux des auteurs et de leurs droits et bien quâil existe Ă©videmment des dĂ©saccords lors des nĂ©gociations, aucune accusation dâarnaque ou de racket ne nous est parvenue.
Lâobjectif de la SAJ est dâaccompagner et dâinformer les auteurs sur leurs droits, pas de crier au loup quand il nây en a pas. Si la question de la dĂ©finition du CA de lâĂ©diteur est pertinente (et au cĆur de nos discussions avec nos partenaires), la maniĂšre ne correspond pas Ă notre Ă©thique de travail.
Le Conseil dâAdministration de la SAJ »
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Article Ă©crit par Gus. RĂ©dacteur-en-chef de Gus&Co. Enseigne Ă lâĂcole supĂ©rieure de bande dessinĂ©e et dâillustration, travaille dans le monde du jeu depuis 1989 comme auteur et journaliste.
Quelles solutions concrÚtes proposeriez-vous pour garantir une rémunération plus juste et transparente aux auteurs et autrices de jeux ?
6 Comments
ludtche
Que le jeu soit expert ou tout simplement dâapĂ©ro, au commencement il y a lâidĂ©eâŠ
Cette idĂ©e doit germer pour aboutir Ă la crĂ©ation dâun protoâŠ
Ce proto, dâabord testĂ© en catimini, devra lâĂȘtre Ă plus grande Ă©chelleâŠ
Une fois au point, le plus dur est Ă venir: convaincre un Ă©diteurâŠ
Et câest ce dernier point le plus Ă©prouvant !
Ensuite une fois lâĂ©diteur trouvĂ©, il faut attendre sa sortie avant de commencer à « gagner » un peu dâargentâŠ
Bref, tout cela est fait bénévolement par les autrices et auteurs.
Surtout quand tu nâes pas connu et reconnuâŠ
Pour un jeu vendu 20⏠au grand public, lâauteur gagne en gĂ©nĂ©ral: 0,60⏠!
Et oui, vous avez bien luâŠ
Comme quoi, la passion est fondamentale pour donner du plaisir đ.
Ludiquement.
Ludtche
http://www.facilyjeux.com
Patersson
Moi je souhaiterais connaĂźtre une bonne fois pour toutes ce qui explique lâĂ©norme diffĂ©rence de prix entre une version FR et DE dâun mĂȘme jeu? Sur une mĂȘme boutique (galaxus par exemple) certaines version FR coĂ»tent presque le DOUBLE dâune version DE! Dernier exemple rencontrĂ© pour Everdell : CHF 48 chez Pegasus contre CHF 80 la version EN chez Asmodee. On nous prend vraiment pour des cons.
Gus
â€ïžïžâ€ïžïžâ€ïžïž Merci David. Une super idĂ©e et sujet d’article !!! Allez au boulot, on s’y met.
Sylvain Fresnel
sait-on Ă titre de comparaison combien peut gagner un auteur (scĂ©nariste) de BD ou un compositeur d’un album (CD j’entends, du cĂŽtĂ© du streaming les rĂ©tributions sont infinitĂ©simales) ? je crains qu’on soit sur des montants tout aussi dĂ©risoires đ
Comme le dit Lutche, on est clairement sur un loisir « crĂ©atif » de passionnĂ©s, le hic c’est quand l’ensemble contribue quand mĂȘme Ă la base Ă enrichir des sociĂ©tĂ©s, les auteurs sans qui tout ceci n’existerait pas n’ont pas Ă ĂȘtre bĂ©nĂ©voles
Gilles
En tant qu’auteur jeunesse, je confirme que l’auteur ne touche pas grand chose. Sur mon dernier contrat je touche 6% du prix de vente, soit 51 centimes pour un livre Ă 6,5âŹ. Sachant que c’est chez une Ă©diteur qui respecte les auteurs, en gĂ©nĂ©ral c’est moins que ça.
Gus
Cher Gilles,
Merci beaucoup pour votre message et votre témoignage poignant sur la situation des auteurs et autrices de livres. Ou de jeux de société.
HA-LLU-CI-NANT !
Nous sommes profondĂ©ment prĂ©occupĂ©s par les faibles rĂ©munĂ©rations que touchent de nombreux auteurs et autrices, comme vous le soulignez. Vos chiffres sont alarmants et confirment que la situation est loin d’ĂȘtre idĂ©ale pour une grande partie des crĂ©ateurs et crĂ©atrices dans ce domaine.
C’est pourquoi nous avons lancĂ© une consultation et des interviews auprĂšs de nombreux Ă©diteurs de jeux francophones. Notre objectif est de mieux comprendre les rĂ©alitĂ©s Ă©conomiques du secteur et d’identifier des pistes d’amĂ©lioration pour la rĂ©munĂ©ration des auteurs et autrices.
Nous attendons les rĂ©ponses des Ă©diteurs d’ici Ă la semaine prochaine. Nous sommes impatients de partager leurs points de vue en espĂ©rant qu’ils rĂ©pondent.) et d’entamer un dialogue constructif avec l’ensemble des acteurs de l’industrie.
Votre tĂ©moignage est prĂ©cieux et nous vous remercions de l’avoir partagĂ©. Il nous conforte dans notre conviction que la situation doit Ă©voluer et que les auteurs et autrices doivent ĂȘtre mieux rĂ©munĂ©rĂ©s pour leur travail crĂ©atif.
Nous nous engageons Ă poursuivre nos recherches et Ă explorer toutes les options possibles pour amĂ©liorer la situation. MĂȘme si nous ne sommes qu’un modeste blog…. Nous sommes convaincus qu’en travaillant ensemble, nous pouvons faire Ă©voluer les choses dans le bon sens.
Cordialement,
Votre équipe Gus&Co