Thierry Cousteix nous propose ici un poème, lyrique et réflexif, sur les jeux de société actuels. Est-ce qu’un jeu peut, comme nous, vieillir ?
Les jeux vieillissent-ils mal ? Ou sont-ils mortels ?
Le jeu d’échecs a-t-il mal vieilli ?
Porto Rico ou Agricola accusent-ils des rides aux horribles répugnances ?
Moracaibo est-il déjà vieux avant l’âge ?
Je vous préviens, je vais vous poser beaucoup de questions et nous amener très peu de réponses.
Vous pouvez disposer si vous voulez.
Ces questions existentialistes méritent-elles d’être posées ?
Comme dirait le toujours fringant Aristote : les jeux sont-ils mortels ?
Et en même temps, comme dirait notre Président de la République française, la vraie question ne serait-elle pas plutôt : joueurs invétérés que nous sommes, jeunes ou vieux, vieillissons-nous bien ou…mal auprès de nos jeux ?
Vient poindre aussi la fameuse et fumeuse question de la définition d’un chef-d’œuvre qui serait sans âge…immortel.
Littéraire, musical ou ludique.
Qu’est-ce qu’être vieux ?
Nous ne parlerons pas de la vieillesse physique qui n’est pas notre propos ici.
On a l’âge de ses artères, dit-on. Aussi je vous souhaite une bonne santé.
Passons…
Suivons ce jovial et toujours alerte Montaigne.
Pour Montaigne, la vieillesse est l’âge des loisirs, de la liberté, de la cessation de ce qu’il appelle « l’embesognement ».
« La vieillesse est ainsi l’âge où nous vivons l’intégralité de notre condition d’homme», écrit-il dans ses Essais.
Je l’aime beaucoup ce Montaigne. En passant je vous conseille de lire, cet été, le petit livre d’Antoine Compagnon, « Un été avec Montaigne ».
Il faut admettre que la notion de vieillesse n’est pas la même chez les Romains d’hier, chez les africains d’aujourd’hui, chez vous, chez moi.
Et que sera-t-elle demain ?
Une histoire de culture, encore.
D’appréhension culturelle, de préhension culturelle.
De prétention culturelle.
Comment aborder notre sujet ?
Concernant les jeux comme les œuvres littéraires ou musicales, prenons garde d’éviter les pensées sommaires et tapageuses caractéristiques de notre temps.
Abattre des statues, censurer des livres, condamner des auteurs classiques, ériger des bûchers, des potences ou des échafauds à l’emporte-pièce, sans jugement…sans jugeote, sans nuance, sans connaissance…est la nouvelle pratique inculte aujourd’hui. Comme une sorte de défaite de la pensée où
« tout vaudrait tout».
Et c’est ce que l’on veut nous faire croire. Abaisser le niveau.
Pour moins réfléchir. Ronronner. Tout aplanir.
Quoi de plus dérangeant voire révolutionnaire, encore aujourd’hui, qu’un poème de Rimbaud ou un tableau de Courbet ?
Revenons à nos moutons d’Agricola.
Certains jeunes sont déjà des vieux cons avant l’âge et certains vieux jeux sont encore frais et jeunes dans leur mécanique.
Qu’est ce qui pourrait avoir vieilli dans un jeu ?
Sa mécanique ?
Son thème ?
Son matériel ?
Les sensations qu’il procure ?
Car oui, les sensations comme les sentiments peuvent vieillir et…mourir.
Certains jeux vieilliront avec nous et c’est rassurant.
Ils prendront de la bouteille dans notre ludothèque comme nous, du ventre.
Et puis d’autres, atteints dès leur sortie, de « jeunisme compulsif tape à l’œil » nous aguicheront une ou deux soirées.
Certains d’entre eux nous resteront en mémoire, avec nostalgie, peut-être, comme d’autres seront vite oubliés.
Certaines œuvres nous accompagneront, d’autres nous quitteront avec ou sans regret.
Je garde dans ma ludothèque, comme dans ma bibliothèque, des chefs d’œuvres et des futilités, comme des rations de vie que je grignote avec délectation, à l’envie.
Ce jeu léger comme une plume me rappelle J., ce livre inconsistant m’évoque une plage aux pieds ensablés, cette chanson frivole me réveille de rires insouciants.
Bon revenons à nos bœufs d’Agricola. Je tourne en rond autour de ce sujet délicat.
Les sonates de Bach, le Comte de Monte Cristo de Dumas ou L’origine du monde de Courbet auraient-ils vieilli ?
Je ne crois pas. J’ose l’affirmer. Et je prétends même que ces œuvres sont encore plus jeunes, « modernes » et révolutionnaires que bon nombre de musiques, livres ou tableaux d’aujourd’hui.
Alors les jeux vieillissent-ils mal ?
Qui peut oser dire qu’un jeu a mal vieilli ?
Je ne parle pas volontairement de ceux qui se permettent d’affirmer qu’un jeu a vieilli sans l’avoir joué ou dire que Bach a vieilli sans jamais l’avoir écouté.
Ceux-là, ignorants, enterrent et tuent l’œuvre artistique avant l’heure.
Je ne les compte pas. Je ne les considère point.
J’ai l’habitude, mauvaise ou bonne, à vous de trancher, de dire que ce sont les joueurs qui font le jeu.
De la mécanique périmée d’un jeu.
A part quelques « chef-d’œuvre ludiques » tels que le jeu d’échecs, le Go, et d’autres que je vous laisse énumérer ou contester, peut-on estimer une date de péremption pour la mécanique d’un jeu ?
Est-ce que le style de Flaubert a vieilli ?
Est-ce que la mécanique d’un Agricola a vieilli ?
Qui peut dire ça ?
Qui peut dire que le style de Balzac a vieilli ?
Je n’ai pas la réponse.
Juste dire que ce sont les joueurs qui font le jeu.
Un peu comme un lecteur donnera vie, ou pas, au livre lu.
Si vous faites découvrir Agricola à un nouveau joueur qui n’a joué qu’au Cluedo ou au Monopoly et bien il sera possible qu’il le trouve révolutionnaire dans sa mécanique.
En revanche, un joueur chevronné avec cent jeux dits à « l’allemande » dans sa ludothèque, qui achète tout ce qui frétille dans le genre, va probablement le trouver dépassé par sa mécanique.
Du thème dépassé voire inacceptable d’un jeu.
L’avantage des jeux abstraits comme le jeu d’échecs c’est qu’il se place au-dessus de la mêlée.
La question du thème est intéressante et, peut-être, plus facile à traiter.
Pas si sûr.
Prenons le thème d’un vieux jeu comme Puerto Rico sorti en 2002. Une histoire de commerce de marchandises dans un pays où l’esclavagisme régnait.
Prenons encore le tout nouveau Maracaibo et son histoire de colons.
Ça se discute.
Et surtout aujourd’hui où le sujet est très sensible. Trop sensible.
Puerto Rico a-t-il a pris un sacré coup de vieux ?
Maracaibo est-il déjà vieux avant l’âge ?
Que dire d’un jeu comme Agricola pour un joueur végan ?
Est-ce que les Trois Mousquetaires de Dumas sont dépassés, thématiquement ?
Ça se discute.
Donc, de la nuance, encore de la nuance, toujours de la nuance.
D’un matériel démodé d’un jeu.
Qu’a-t-on fait de mieux que les pièces épurées de Staunton pour le jeu d’échecs ?
Aimez-vous le bling-bling vide de sens ?
Ou préférez-vous la sobriété sensée ?
Là encore, question de goûts.
Mais restons méfiants devant pléthore de brillance.
De sensations ludiques arriérées.
Difficile. Que répondre à ça ?
Je me souviens d’une partie mémorable d’un jeu anodin dont je ne me souviens même plus du nom.
En revanche je me souviens parfaitement des personnes autour de la table.
De chaque sourire, de chaque regard.
Je me souviens d’une longue partie d’échecs ennuyeuse. Je n’avais pas envie d’y jouer aux échecs à ce moment précis, mais je ne pus résister à l’offre.
Tous ces points ne nous indiqueraient-ils pas une voie pour préciser la définition d’un chef-d’œuvre ludique ?
Le jeu d’échecs passe à travers toutes ces mailles du filet du temps.
Le chef-d’œuvre est unique et la médiocrité plus nombreuse.
Les artistes créent à partir du déjà vu, déjà lu, déjà écouté.
Ils ne cherchent pas à faire mieux. Ils cherchent un sens à leurs vies, et à la nôtre.
Merci.
Les Rolling Stones à partir du blues, Mozart à partir de Bach et Maupassant à partir de Balzac.
Et Knizia, Cathala ou Pfister font de même, à partir du déjà joué.
Et les prochains auteurs de jeu feront de même.
Peut-être pourrait -on dire que le chef-d’œuvre propose une rupture.
Alors quels seraient les chefs-d’œuvre ludiques qui n’auraient pas vieilli ?
Un jeu exceptionnel. Un jeu d’exception qui crée une rupture
Qui crée son propre critère ?
Un jeu du passé encore présent.
Une nouvelle conjugaison : du présent du passé ?
Ce n’est pas si simple.
Alors que conclure ?
Que nos jeux vieillissent avec nous, comme nous.
Bien ou mal.
Certains nouveaux jeux viendront nous donner un coup de jeune ou de vieux.
Que d’autres vieux jeux seront abandonnés au fond d’une étagère.
Ingrats que nous sommes.
Jusqu’au jour, à l’occasion d’un bon ménage, en soufflant la poussière, de nos yeux ébahis, on se dira : « Et si on y rejouait ? ».
Et après l’avoir joué on se dira : « Mais pourquoi l’avons-nous oublié, ce jeu ? Il est pourtant exceptionnel ! »
« Auprès de mon jeu
Je vivais heureux
J’aurais jamais dû
M’éloigner d’mon jeu
Auprès de mon jeu
Je vivais heureux
J’aurais jamais dû
Le quitter des yeux ».
Merci Brassens.
Comme une vieille chanson d’auto-tamponneuse ou un « vieux » quatrain de Baudelaire.
Donc la question du vieillissement d’un jeu n’est pas la bonne question.
Un jeu peut vieillir et rajeunir.
Changer de vie, renaître.
Et mourir si on n’y joue plus.
Merci d’avoir lu mes questions sans réponses.
Je vous souhaite une belle et jeune vieillesse.
Et de conserver, « malgré la brume et l’ombre du temps, tous les rayons de l’aube en vos âmes d’enfant. »
Merci Verhaeren.
Thierry Cousteix
