Critique de jeu: Ponzi Scheme. A financer sans péril, on arnaque sans gloire

Temps de lecture: 8 minutes

Des parties qui commencent tout en douceur, puis l’étau se resserre pour susciter une tension palpable à la table. Qui va sauter en premier? Un jeu d’arnaque unique

  • Date de sortie : juin 2015 pour la VO, mars 2018 pour la VF (3 ans d’attente???)
  • Auteur : Jesse Li
  • Editeur : Tasty Minstrel Games
  • Nombre de joueurs : 3 à 5 (optimum 5)
  • Age conseillé : dès 14 ans
  • Durée : 60 à 90 minutes
  • Thème : finance
  • Mécaniques principales : échange, collection, finance

Ponzi Scheme, de quoi ça parle?

Tout est dans le titre. Du système Ponzi, tiré de son « inventeur », Charles Ponzi, un ressortissant italien de Boston qui, en 1919, proposa à des investisseurs aka ses compatriotes de la communauté italienne, de lui confier de l’argent pour toucher 50% de rendement

50% !!!!

Un truc de dingue. Tout investisseur ou banquier vous dirait aujourd’hui que c’est juste impossible

Aujourd’hui

En 1919, 40’000 personnes se sont imaginées devenir millionnaires, ont quitté leur taf, pris toutes leurs économies pour tout virer à « l’ami » Ponzi. Qui a touché un total de 15 millions de dollars. Joli

La fête

15 millions, à l’époque. On devrait faire ça pour financer nos activités, plutôt que râler qu’on est fauché

Sauf que

Sauf que le système Ponzi fonctionne ainsi:

« Imaginons que quelqu’un propose un investissement à 100 % d’intérêts : vous lui donnez 10 euros, il vous en rend 20 en utilisant l’argent déposé par les clients suivants (il lui suffit d’ailleurs de proposer un rendement double des rendements connus du marché pour s’attirer de la clientèle et pour durer). Le système est viable tant que la clientèle afflue, attirée en masse par les promesses financières (et d’autant plus tentantes que les premiers investisseurs sont satisfaits et font une formidable publicité au placement). Les premiers clients, trop heureux de ce placement mirifique, replacent leur argent eux-aussi, s’ajoutant à tous ceux qu’ils ont réussi à convaincre.

Le phénomène fait alors boule de neige, entretenu tant que l’argent est versé et permet de payer à 100 % les nouveaux investisseurs. L’organisateur prend une commission, bien compréhensible lorsque l’on voit les promesses qu’il fait, et qu’il tient. Le système peut durer tant que la demande suit la croissance exponentielle imposée par ce système, les clients arrivant par 2, 4, 8, 16, 32, etc. Lorsque les nouveaux arrivants se raréfient, la dynamique de la chaîne se brise, la bulle éclate : les derniers et nombreux investisseurs sont spoliés. Les rares gagnants sont ceux qui ont quitté le navire à temps. »

Merci Wikipedia

Vous l’aurez bien compris, il s’agit d’une grosse, grosse arnaque. Demander à des gens de vous donner de l’argent pour payer ceux qui vous ont donné de l’argent avant, etc. etc. La vente pyramidale, Madoff en 2008

Dans Ponzi Scheme le jeu, et vous verrez plus bas dans la façon de jouer, la mécanique intègre vraiment ce système et son thème

Même si pas sexy, il faut bien l’avouer. On est loin d’une épidémie zombies avec des survivants à sauver ou de pirates qui font la course autour d’une île

Et on joue comment?

Chaque manche est composée de cinq phases

Fond

On commence par prendre une action d’un type d’industrie, énergie, média, transports et immobilier, de quatre couleurs différentes, mais qui importent peu. Puis on pioche un fond disponible sur le marché commun, visible. Fond qui confère immédiatement de l’argent. Magie. Mais qui demandera de payer un rendement dans X tours. Le X est ici très important

Echange

On peut proposer / imposer un échange avec un ou une autre joueuse à la table, si et seulement si elle possède une même tuile « industrie ». Dans ce cas-là, on place un certain montant d’argent dans une trousse, caché, à l’abri des autres. La personne qui reçoit le montant secret peut accepter l’offre, et remettre la tuile « industrie » convoitée, ou, mettre exactement la même somme dans la trousse pour faire une contre-offre et racheter une tuile à la personne qui a initié la transaction

Autrement dit, j’essaie de te racheter du matos, mais je peux finir par être obligé de te fourguer le mien

Obligé

Car oui, on ne peut pas refuser de vendre

La tuile. Dans tous les sens du terme

Premier

On passe le jeton du premier joueur à sa gauche

Crash

On vérifie si le marché ne s’effondre pas. Ce qui peut arriver quand il y autant de cartes « fond » avec un ours que de joueurs et joueuses à la table. Et dans ce cas-là, c’est le drame

Pourquoi un ours, quel est le rapport?

Car à la bourse, on parle de « taureau » quand le marché se porte bien et que les valeurs s’envolent, le taureau est fort, confiant. Tandis que lorsque le marché se replie, que les titres baissent, le marché est alors renfrogné, protecteur, comme un ours

Temps

Puis on avance son disque de temps, de tours, et le cas échéant, on doit payer ses rendements. Vous vous souvenez des cartes « fond » avec le X tours? Voilà

Les fonds d’investissement varient. Parfois, ils peuvent offrir un montant immédiat élevé et juteux, mais avec un rendement à payer dans « longtemps », et parfois, vice versa. Tout est question de risque, tout est question de gestion. Prendre beaucoup maintenant pour devoir payer encore plus mais plus tard? C’est tout le dilemme posé pendant la partie

D’autant que le problème s’aggrave peu à peu car les fonds payés ne disparaissent pas, oh non, ils restent et d’autres viennent les rejoindre. Une difficulté croissante

Des règles claires, évidentes, fluides, qui s’expliquent en deux minutes, mais il faudra 2-3 tours pour commencer à en saisir les mécaniques et enjeux. Ouaaaaais, prendre des fonds qui ramènent beaucoup d’argent, génial. Mais qui demandent de payer un rendement à un moment donné plus ou moins lointain (jamais assez…)

Surtout quand il y a un crash, parce que là, la roue tourne deux fois au lieu d’une, et qu’il faut payer deux fois. Et là, c’est le drame

Et comment on gagne?

En fait non. C’est plutôt:

Et comment on ne perd pas?

Car oui, dans Ponzi Scheme, le ou la première joueuse (très souvent, moi) qui fait faillite, qui n’est pas en mesure d’honorer ses rendements, de payer ses fonds au moment où la roue arrive dessus, cette joueuse a alors perdu et met aussitôt fin à la partie

Les autres encore « vivants » font un rapide calcul de nombres de tuiles « industrie » possédée, qui rapportent des PV, pareil avec l’argent, mais qui rapporte au final assez peu de PV en fin de partie

Donc des conditions de victoire originale. Un ou une perdante, ou plusieurs s’ils n’arrivent pas à payer au même tour, mais c’est rare. Et les autres décomptent leurs scores

D’autant qu’il n’est jamais obligatoire de prendre de nouveaux fonds et de s’endetter, on peut très bien passer et se contenter de ne rien prendre, de ne rien faire, de regarder les autres patiner dans la panade. Chouette. Facile. Va piano ma sano

Un jeu dans lequel jouer rime avec… ne rien faire? Mais ça veut aussi dire qu’on marquera peu / aucun PV en fin de partie. Donc il faudra viser un subtil équilibre entre « avoir les yeux plus gros que le ventre » et rester modeste et raisonnable. La fourmi, la cigale, tout ça

Interaction?

Très, très forte, avec le système d’échange imposé

Et très, très forte, avec le fait de pousser les autres à leur perte (et à sa propre survie)

Et à combien y jouer?

Au max, à 5

Les parties n’en sont ni plus longues, ni plus lentes, juste plus tendues, plus interactives. A moins de 5 le jeu en devient presque plat

Alors, Ponzi Scheme, c’est bien?

Grave

Le jeu commence tout gentiment, puis devient de plus en plus tendu. Au début c’est la fête, le champagne coule à flots, et c’est après que ça se gâte. Hyper prenant

Des règles fluides, interactives, immersives et évidentes

Un matos qui ne casse vraiment pas trois pattes à un canard, mais on n’est pas là pour ça. Comment ça, il n’y a aucune fig?

Une claque ludique, une claque didactique, de quoi prendre conscience de sa gestion, et considération de l’argent

Avec une condition de victoire originale et tendue

Des parties à durées extrêmement variées. Il est indiqué 60 à 90 minutes, mais elles peuvent très bien s’interrompre après 30-45′ si un joueur (genre, moi) gère super mal son patrimoine financier

Vraiment un excellent jeu. Pour autant qu’on apprécie les jeux d’argent, de gestion et au thème pas super, super sexy. Mais bon, les villages médiévaux, les zombies, tout ça, c’est bien aussi de changer parfois

Score?

Anticipation: 2/5. Bof bof. Un jeu pratiquement inconnu sur un thème aussi sexy qu’un hémorroïde sur le cul d’un gnou? Pas super super moubourré

Pendant la partie: 5/5. La très, très grosse claque. On commence tranquillou, un peu fauché, un peu naïf, on se dit qu’on est les rois / reines du monde, qu’on touche de l’argent comme ça, facilement, moins cher que gratuit, que la vie est belle

Et peu à peu, l’étau se resserre. Comment ça, je dois payer des rendements astronomiques dans 3 tours et je n’ai pas les fonds nécessaires? Je peux y arriver sans problème. Sans problème. Faites-moi confiance. Peut-être qu’en prenant un tout petit prêt / fond supplémentaire…

Après la partie: 5/5. Envie d’y rejouer, de s’améliorer, surtout quand on a foiré sa première partie

Score final: un solide 4/5. Je pourrai même dire 4.5/5 si je m’autorisais les 0.5. Un 5/5 pour son gameplay. Mais un jeu au thème qui ne vend pas du rêve. En tout cas pas avec 50% de rendement

Et encore une dernière chose

Pour tester votre jugeote financière, voici un petit jeu pour vous:

parmi ces quatre investissements, lequel vous branche le plus?

Vert?

Rouge?

Noir?

Bleu?

Et vous dites?

C’est Guillaume Nicoulaud, Fund Manager, qui vous répond sur Twitter

« Commençons par la courbe verte. C’est ce que vous auriez gagné (en dollars US) si vous aviez investi sur le marché monétaire US. Ça ne rapporte pas grand-chose mais c’est stable. Si vous avez choisi la courbe verte, c’est que vous préférez éviter le risque. C’est une réaction très commune (notamment chez les français) mais ça n’est pas la meilleure façon de faire fortune.

La courbe rouge, c’est le marché des actions US (indice Russell 1000). Évidemment, sur le long terme, ça rapporte beaucoup plus mais il faut accepter de subir des pertes de temps en temps.

La courbe bleue, c’est l’action Pfizer (et je vous laisse deviner à quoi correspond la hausse du cours à partir de 1996). Si vous avez choisi cette courbe, c’est que vous êtes plutôt risk-lover. Évidemment, c’est risqué, mais regardez de quoi est constitué le patrimoine des plus fortunés d’entre nous et vous saurez comment ils en sont arrivés là. »

La plupart des gens choisiront d’investir dans le noir. Vous avez également choisi cette courbe?

« Il faut dire qu’elle est assez séduisante : ça monte autant (et même un peu plus) que le marché des actions mais en ligne droite. Évidemment, ça fait rêver. La mauvaise nouvelle, pour celles et ceux qui ont choisi la courbe noire, c’est qu’ils ont investi chez Bernard Madoff (qui a monté un système Ponzi et s’est fait pincer en 2008). C’était une escroquerie pure et simple et la suite de l’histoire, la voici:

Morale de l’histoire : en matière d’investissement, il n’y a pas de rendement sans risque. Jamais, nulle part, y compris pour les pros. Corollaire : ceux qui vous font miroiter des rendements faramineux en vous jurant qu’il n’y pas ou peu de risques sont, au choix, parfaitement incompétents ou simplement des escrocs. »

Comme quoi, nous pouvons tous nous tromper

Merci Guillaume pour cet excellent petit cours d’économie. Et merci Manu pour le lien!

Si vous voulez être calé·e·s dans le système pyramidal de Ponzi et vous la raconter à la table lors de votre prochaine partie, voici quelques vidéos qui pourraient vous aider à passer pour l’expert·e en arnaque

Et si jamais, pour vous aider dans la gestion de votre argent, un tout nouveau podcast, australien, vient tout juste de commencer. The Pineapple Project

Super intéressant, drôle et léger, pas moralisateur ni trop cucul (enfin si, quand même un peu)

The Pineapple Project. Le lien ici

Vous pouvez trouver la VF chez Philibert

Et si vous habitez en Suisse, chez Helvétia Games Shop

4 Comments

  1. Petit moment jouissif quand autour de la table, quelqu’un dit « mais comment on va faire pour rembourser ? ». C’est simple, on ne rembourse jamais et on court à la catastrophe. On gagne en étant moins mauvais que les autres.
    Car c’est facile de prendre un fond et du cash pour rembourser les premiers intérêts. Sauf qu’empocher 70 pour rembourser 124 tous les 5 tours, c’est vite un gros souci.

    Le montant à mettre dans la trousse est aussi ultra important : est ce que je veux me séparer d’une industrie (points de victoire) contre un peu de cash, sachant que ça peut me permettre de durer plus longtemps, alors que mon acheteur aura moins d’argent ?

    Il peut y avoir un très gros côté « faiseur de roi (ou reine) » dans le jeu, ce qui le rend encore plus intéressant.

    Sur un thème assez aride, un jeu d’enfoirés vraiment dans le ton de ce qui est proposé et complètement réussi en plus d’être éducatif.

  2. Merci beaucoup de mettre en lumière ce jeu ! Il y a un point sur lequel je m’oppose : amha le thème est beaucoup plus sexy qu’une énième course de pirates -et pourtant j’adore Jamaica-.

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