Laissez-moi vous raconter une petite anecdote. Dans les années 90 j’ai vécu et travaillé quelques temps à Londres. L’un de mes resto préférés était un resto chinois sur 4 étages ( !) au coin de Leicester Square à l’entrée de Chinatown (forcément). J’imagine qu’il doit encore exister vu le succès à l’époque. A moins qu’un inspecteur zélé de l’hygiène l’ait fait fermer depuis…
Quand les serveurs, tous chinois, nous faisaient nous asseoir à une grande table ronde que nous partagions souvent avec dix inconnus, nous, blancs, caucasiens, recevions toujours une carte en anglais. Parce que le mandarin, c’est du chinois
Jusqu’au jour où j’y suis allé avec un ami chinois et que j’ai découvert qu’il s’est vu remettre une autre carte. Toute en mandarin. Avec d’autres prix. Moins chers, comme vous pouvez l’imaginer. J’ai souvent entendu que ce genre de pratiques arrivaient aussi à l’étranger dans des régions très visitées. Des cartes pour touristes, plus onéreuses, et des cartes pour locaux aux prix plus doux, raisonnables. Un exemple-type du Dynamic Pricing. Des prix qui s’adaptent en fonction de la clientèle
NB le but de cet article n’est pas de juger la pratique du Dynamic Pricing mais de s’intéresser à une tendance marketing qui se développe de plus en plus, et qui pourrait bien s’en prendre au marché du jeu société
Historique
Il n’a pas fallu attendre l’avènement du shopping online et de ses sacro-saints algorithmes pour voir l’utilisation du Dynamic Pricing. Celui-ci existe, à la louche, depuis la nuit des temps. Ou, disons, pour être plus « précis », depuis que deux personnes se sont échangé des trucs : des objets ou des services en troc, ou avec de la monnaie plus tard
Le marchandage, c’est l’ancêtre du Dynamic Pricing dont tout le monde parle au 21e siècle. Ou autrement dit, j’ai un objet à te vendre, tu le veux, alors combien es-tu prêt.e à me donner pour l’acquérir. Et surtout, quel prix maximum puis-je proposer en fonction de la demande. Car il s’agit bien ici de mécanique économique de base qui repose sur la régulation du prix selon l’offre et la demande
Un exemple-type, et c’est de saison en ce début juillet 2017, ce sont les prix des hôtels, des avions, des voyages qui prennent l’ascenseur au moment des grandes vacances. Comparez les prix pour un départ début juin et un autre début août. On observe parfois un surcoût de 30 à 50%. Pourquoi ? Le marché l’a bien compris. Plus il y a de demande et plus les prix s’adaptent et s’envolent. Et vice versa
Que les prix augmentent en période estivale, c’est naturel. Logique. Implacable. L’offre, la demande, etc.
Mais tout ça, c’était avant
Bienvenue dans le Dynamic Pricing, le marchandage 3.0, l’offre et la demande au pays des geeks
Algorithmes
Depuis le shopping online, les cookies, les trackers, les algorithmes, le Dynamic Pricing se répand comme une traînée de poudre en ce début du 21e siècle. Et surtout, cette tendance économique devient de plus en plus individualisée. C’est la carte différenciée des menus pour étrangers ou locaux version digitale. Selon ton origine et ta catégorie socio-économique attends-toi à plus ou moins raquer
Amazon et consœurs l’ont déjà compris. Leurs prix fluctuent selon
Les produits déjà achetés (cookiers et trackers, mes amours…)
Les précédents clics
La demande générale du produit
L’IP / origine du client
Le plan / abonnement du client (Prime ou pas)
L’heure, le jour (si si, ça change. Essayez de réserver un billet d’avion à 13h un mercredi ou un dimanche à 2h du matin et les prix peuvent varier de 5 à 10%)
Les prix pratiqués par la concurrence
La rareté du produit
Et évidemment, les prix sont toujours en faveur du vendeur qui va essayer de trouver le pic critique du pricing. Autrement dit, le prix idéal le plus élevé pour réaliser le plus gros chiffre d’affaires sans rebuter le client. D’où l’utilisation pertinente (et très souvent pernicieuse) des algorithmes qui calculent tout ça pour sortir LE prix optimal que le client sera prêt et capable de payer
Dynamic Pricing et Jeux de Société
Alors, à quand des prix souples et fluides pour les jeux de société ?
Si certains sites le pratiquent déjà, ventes flash, réductions pour inciter à la précommande, à part sur Amazon la personnalisation du prix des jeux n’est pas encore une pratique développée. Mais bientôt ? Pas impossible
Imaginez: vous vous baladez sur Philibert, et le site vous indique un prix pour le jeu que vous cherchez. Mais plutôt qu’un prix unique qu’on verrait en magasin (et encore, pourquoi ne pas essayer de marchander IRL ?), celui-ci pourrait être le résultat de calculs savants et numériques : quel est votre IP ? Quel est votre statut d’acheteur (connu selon vos précédents achats) ? Combien est-ce que ce jeu est vendu sur d’autres boutiques online ? Quel est le stock restant ? Quel est le rating du jeu sur TT, BGG (un jeu à haut rating sera plus recherché qu’un autre. Résultat? Un prix plus élevé pourra être proposé)? Tous ces paramètres pouvant alors déterminer le prix optimum le plus élevé possible mais pas trop non plus
On risque de crier au scandale, à l’injustice économique. Pourquoi paierais-je un jeu, le même, sur la même boutique, plus cher que mon voisin? Cela peut paraître inacceptable
Oui certes OK d’accord
Mais
Est-ce que le Dynamic Pricing ne permettrait pas un juste rééquilibrage des pouvoirs d’achat, une sorte de péréquation financière individualisée? Est-ce que le marché ne pourrait pas bénéficier de ces prix plastiques? Et donc la boutique, et donc les employés, et donc toute la chaîne en amont?
Même si le Dynamic Pricing individualisé ne s’est pas encore généralisé dans le marché du jeu de société, à part sur Amazon, les tendances actuelles sur les plateformes de vente en ligne nous laissent présager que cette pratique se développera à court et moyen terme, quel que soit le produit. Il n’y a pas de petits profits
