Le monde ludique. Une autre vision

Money, Flickr, CC, by Aaron Patterson
Money, Flickr, CC, by Aaron Patterson

Voici un article extrêmement riche, dense, critique, analytique et intéressant que XavO signe en exclusivité pour Gus&Co. Prenez le temps de le lire, et de réagir si vous êtes d’accord avec lui, ou pas.

D’ailleurs, toute cette fine analyse me rappelle notre article sur la traçabilité des jeux, avec Minivilles comme exemple. Vous l’avez lu?

XavO, c’est à toi:

En juillet dernier, Trictrac a mis en ligne un billet, suite à l’élection du Spiel Des Jahres, dont le but fut globalement de démontrer une stagnation ou un recul du monde ludique allemand et une vigueur plus importante du monde ludique francophone.

Ce billet m’a particulièrement surpris et ce sur deux points.

Premier point : il paraîtrait que le Spiel des Jahres est regardé depuis longtemps avec envie par les joueurs francophones, en particulier ceux qui comme moi ont mis les deux pieds dans le jeu de société au siècle dernier. C’était vrai… il y a 10 ans ! Les aventuriers du rail, Alhambra, Carcassonne, Niagara, Thurn und Taxis, Keltis et autres jeux grand public ont depuis longtemps fait disparaître nos illusions. Oui, de très bons jeux ont eu le Spiel, mais pas que, loin de là : cette incapacité à sélectionner enlève derechef tout intérêt à ce prix. Ainsi, logiquement, depuis longtemps, le Spiel des Jahres n’intéresse plus vraiment en tant que référence ceux que l’on qualifie de « gros joueurs » ou de passionnés. Les autres n’en connaissent pour la plupart même pas l’existence. Non ! Le « Spiel » c’est essentiellement un événement médiatique et économique, en particulier en Allemagne, mais aussi, et c’est le seul, dans le monde entier. Il va intéresser les éditeurs et les vendeurs de jeux (qui vont pouvoir recommander ces jeux à Madame Laménagèredeplusde50ans), surement pas les joueurs dans leur ensemble. Je comprends par contre que les éditeurs et vendeurs, ainsi que les médias qui en sont proches (pour l’audience, la pub…), y soient sensibles. Personnellement, que ce soit Splendor, Concept ou Camel Up qui gagne le Spiel, je m’en moque complètement.

Second point : le pays du jeu, ce serait le monde ludique francophone, mais plus l’Allemagne. De l’aveu même de l’article, le premier site mondial en fréquentation, donc la référence, c’est Boardgamegeek. Il a d’ailleurs ce statu, selon moi, surtout car il rassemble les gros joueurs du monde entier (même si les américains y sont majoritaires). Dans les 50 premiers jeux du classement de ce site, il y a combien de jeux francophones ? Deux. Caylus et 7 Wonders. Combien de jeux francophones sont entrés ces dernières années dans ce classement ? Si vous suivez et connaissez ces jeux, vous savez qu’il n’y en a aucun. Qui sont les derniers entrants (2013) ? Nations, Russian Railroads, Eldritch Horror et Caverna: The Cave Farmers. La bonne question à se poser alors est la suivante : d’où viennent ces jeux ? En première lecture, on pourrait se dire, qu’ils sont Scandinaves (Nations), Allemands (Russian Railroads et Caverna) et Américains (Eldritch Horror).  Cette première lecture est basée sur la nationalité de ou des auteur(s). J’avoue que je ne suis pas certain à 100% des nationalités que j’avance : je ne comprends rien au suédois ! Il en ressort tout de même que le pays soi-disant à la rue fournit la moitié des jeux entrés l’an dernier dans ce classement de référence. Continuons.

Si vous analysez vos boites de plus près, vous verrez que les mondes ludiques francophone et américain ont des économies ludiques communes car souvent en partie… chinoises. Sortez vos boites allemandes et si vous en trouvez quelques-unes produites en dehors de l’Allemagne, vous aurez commis un biais statistique. Ce pays soit-disant dépassé possède toujours une économie qui est en totalité (de l’auteur au consommateur) sur son territoire car ils ont gardé la capacité de produire des jeux. Un récent reportage de Sam Brown (auteur qui est allé voir comment cela se passe en Chine) montrait même que les jeux produits en Chine l’étaient sur des machines allemandes.

On reconnait que les petites boutiques disparaissent en Allemagne depuis 10 ans : j’en ai personnellement vu fermer. J’en ai également vu fermer en France et il faut bien avouer que la France partait de beaucoup plus bas. Une ville comme Freiburg Am Breisgau  (230’000 habitants), que je connais bien, comportait en 2004 six boutiques vendant de jeux modernes (ainsi que des tas d’autres points de vente dans la grande distribution), dont une typée « rôlistes » et plusieurs de jeux/jouets. Il n’en reste que trois aujourd’hui dont une purement de jeux de société. Mulhouse est située de l’autre côté du Rhin (agglomération de 280’00 habitants) et n’offre qu’une boutique avec des jeux modernes (qu’on ne trouve pas dans la grande distribution française). Les deux villes ont aussi leur boutique Games Workshop.

Donc on résume : les allemands ont un prix à la notoriété mondiale, des entrées régulières dans le top50 mondial des jeux et une puissante économie englobant toute la filière. Sachant qu’ils ont également le premier salon au monde à Essen, une distribution auprès du grand public en grandes surfaces (Kaufoff, Muller…) et spécialisée (par exemple, Heidelberger Spielverlag qui fournit même des boutiques de jeux françaises !), je pense que l’on peut sérieusement douter de l’analyse de Trictrac vantant la supériorité du monde francophone. Mais nous ne le ferons pas car, dans le fond, cette analyse n’a aucun intérêt.

En effet, s’arrêter là, ce serait s’arrêter, comme TricTrac ou plus haut comme moi lors de la recherche de la nationalité des auteurs, à une première lecture de l’origine des jeux. Revenons dans le passé. En 2004, sort Dungeon Twister de Christophe Boelinger chez Asmodée. Je rencontre l’auteur à Essen qui m’explique que son jeu va sortir aux USA, au Brésil (si je me souviens bien), … en clair dans le monde entier chez d’autres éditeurs/distributeurs (il est aujourd’hui chez Edge Entertainment, Nexus, Pro Ludo). Un anglais du nom de Wayne Reynolds illustrera une partie des sorties. Ce que je comprends à l’époque est que l’édition de jeux de société est devenue mondiale : ce phénomène s’accentue d’année en année depuis cette rencontre avec Christophe Boelinger et beaucoup de jeux ont des acteurs situés dans plusieurs pays. Ces acteurs sont multiples : auteurs, illustrateurs, éditeurs, producteurs (cartons, bois, plastique), distributeurs, vendeurs et nous. Des auteurs tchèques sont édités en Allemagne, des auteurs allemands aux USA, etc : mais cela ne concerne pas que les auteurs. Les distributeurs locaux font leur métier, les éditeurs locaux sont chargés de la traduction, des illustrateurs participent à des jeux made in ailleurs… et comme nous l’avons vu, les jeux sont peu souvent produits dans le pays de l’auteur. Tenir, comme Trictrac, un raisonnement  à l’échelle nationale ou linguistique n’a aucun sens. Mais allons plus loin.

En fait, ce qui me déplaît le plus dans cet article de Trictrac et qui fait que je prends la plume aujourd’hui n’est pas ce qui me semble être un retard de 10 ans ou des erreurs dans l’analyse, mais que cette analyse soit faite du point de vue économique uniquement. Si la quantité et le développement économique étaient le signe de la qualité, cela se saurait. Constater tous les ans des sorties de plus en plus importantes de jeux générant des sensations de plus en plus similaires n’a aucun intérêt. Je me moque complètement de la « diffusion »  du jeu de société moderne « au plus grand nombre » : il s’agit d’un enjeu légitime et honorable des entreprises et de leurs partenaires, mais cela ne me concerne pas. Je ne suis pas un missionnaire au service de l’industrie ludique francophone, persuadé que son loisir vaut mieux que celui d’autrui. Je suis un joueur désirant faire partager sa passion.

En tant que tel : Splendor, Trictrac ou le Spiel des Jahres ne me sont d’aucune utilité, quelle que soit leur nationalité. Ils appartiennent à un autre monde, un monde où ses acteurs veulent avant tout développer une consommation nécessaire à un secteur économique : un monde qui m’est devenu étranger depuis de nombreuses années.  J’en ai clairement pris conscience maintenant et c’est surtout cela que je voulais partager avec vous.

13 Comments

  1. Etudiant, sur Toulouse il y avait 4 boutiques de jeux de société, une autre vendant jeux vidéos et cartes à collectionner, une encore vendant BD, livres, heroclix et tout ce qui touche à la SF, une autre encore mettant en avant les jeux et jouets en bois et possédant du jeu de société moderne.

    Je ne sais pas si cette dernière existe, mais de toutes les autres, seules deux étaient encore présentes il y a trois ou quatre ans quand j’y suis retourné, et ce sans constater de nouvelles en compensation. Bref, j’ai aussi l’impression qu’on recule doucement.

    En région parisienne, sur les 10 dernières années (qui correspondent à mon arrivée sur place), bcp de nouvelles boutiques se sont crées car il en manquait une ou deux. Mais beaucoup trop ce sont créées et la plupart ont disparu. Mais au final, j’ai l’impression qu’il doit y en avoir une ou deux de plus qu’il y a dix ans.

    Du coup, avec ces deux exemples, il me semble difficile de généraliser au niveau national…

    Je connais plus de sites web français qu’allemands, idem pour les boutiques vpc (certaines de celles allemandes parmi les plus importantes semblent avoir disparues -12spiel, par exemple-).

    Les jeux ayant le spiel ou étant nommés ont leur logo sur la boite. Certains jeux d’éditeurs français ayant remporté l’As d’Or ne le mettent même pas en avant sur leur boite de jeux…

    Niveau éditeurs, nous en avons je pense, plus que les allemands. Mais si nous enlevons les VF, nos éditeurs ne font pas plus de « nouveaux jeux » que ceux d’Allemagne.

    Je ne vais donc pas compter les points, mais je pense que français et allemands ont chacun leur points forts (un prix ludique reconnu et plus de créations « nouvelles » pour les allemands et pour les français un web ludique riche, des boutiques en dur plus nombreuses mais peut être moribondes et pas mal de sorties de jeux)…

    Bref, flatter les siens ça ne fait pas de mal : l’article était intéressant selon moi à bien des égards, mais le tien l’est tout autant et fait quelques rappels importants…

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  2. Je suis assez d’accord avec cette analyse. Merci de nous l’avoir fait partagé.

    Pour info, Troyes est un jeu francophone qui est encore à ce jour classé 49e sur BGG. 😉

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  3. Article très intéressant. Merci pour cette analyse. En le lisant, je ne peux pas m’empêcher à penser au matraquage ludique de ces derniers mois : Abyss. Ce jeu est sûrement très bon et d’excellente qualité. Mais j’ai eu l’impression que le monde ludique (francophone en tout cas) a vécu, respiré Abyss. Et à me demander où est la frontière entre une communication réussie et une machine économique en marche qui fera vendre des milliers de boîtes. Bref, il a intérêt à intégrer le top 50 Bgg pour prouver que sa valeur est à la hauteur du buzz généré. Ou alors on passe à autre chose.

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    1. Le jeu a l’air très bon. Cela dit, j’ai moi aussi ressenti ce gros buzz fait dessus. En même temps, c’est le même que pour le jeu précédent de l’éditeur : Les bâtisseurs…

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      1. C’est étrange cette relation paradoxale que nous avons nous, joueurs, avec le buzz. Sans buzz un jeu est « mort », avec trop de buzz, on a tout de suite furieusement tendance à s’en méfier.

        Rhooo encore un sujet d’article ça nom d’un trou de jet d’eau (expression genevoise)

        Merci Limp pour tous tes commentaires, big hugs!

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  4. Excellente analyse, les arguments sont pertinents et convaincants. La lecture du billet de Mr Phal m’avait chiffonné quelque part et je crois que XavO a mis le doigt sur ma réticence : j’ai parfois du mal avec Tric trac lorsque qu’ils s’érigent en détenteur d’une certaine vérité surtout lorsqu’elle s’avère fallacieusement argumentée. Je partage donc le sentiment de XavO quant à ma déconnection d’avec les considérations économiques et privilégie avant tout la passion et le partage.

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  5. Long article, plutôt maladroit et décousu (sans compter les arguments un peu tordus, notamment en prenant de travers certains arguments de Phal) pour en fait dire une chose : le jeu de société est devenu une industrie et cela me déplait. C’est une évolution logique quand des personnes veulent vivre de leur passion, avec tous les mauvais cotés que cela peut avoir.

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  6. @Limp sur Toulouse il y a 5 boutiques de jeux de société le troisième plus gros festival de france en termes de visiteur. Certes chacuen à sa spécialité mais elles vendent toutes du jeu de société moderne.

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    1. Peux-tu me dire lesquelles ont remplacé Armagueddon, Jeux Mage’in et la boutique qui lui faisait face ? Même pas certain que « Jeux du monde » y soit encore. quand j’y suis allé, il restait jeux du monde, une boutique vendant des jeux en bois avec quelques jeux de société modernes, et le passe-temps. En fouillant sur le net, je n’ai trouvé que « jeux du monde »…

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  7. Ah ben, j’avais zappé ce joli billet ! Merci pour donner une autre voix au ludique 🙂

    Je ne vais pas faire du politiquement correct mais… Trictrac prêche une nouvelle fois sa paroisse et SON BUSINESS.

    Il est donc normal qu’il donnent des leçons « à la française ». Il ne faut juste pas prendre cela pour argent comptant mais pour ce que cela induit.

    Donc si comme moi vous en avez assez de tout ce buzz qui ne sert qu’à gagner des ronds (mais ça en donne à Bruno Cathala, quelqu’un d’extraordinaire qui en a besoin pour vivre hein) quelle que soit la qualité réelle de ce qu’on nous vante, ben ne lisez plus TT comme moi, il y a aujourd’hui assez d’actualité ludique Française avec Gus JDJ LudoVox Geeklette etc. Sans parler des quantités incroyables d’actualités coté américaine ! (Dice Tower et consorts, tabletop…)

    Bref
    Bravo 🙂

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    1. Salut. Article très intéressant, merci xavo, ça donne une autre vision du monde ludique français, surtout différente de celle du « tout puissant Phal que si t’es pas d’accord je te defonce ». Malgré tout, je trouve dommage que le débat ne soit pas ouvert à une réponse de sa part, même si je peux en comprendre, du coup, la raison. Pour répondre à Bardatir, effectivement il y a plein d’autres alternatives pour les joueurs si TT ne leur convient plus. Par contre, pour la pub pour Cathala, c’est l’auteur français le plus prolifique, donc oui on parle de lui, il après pour lui avoir parlé maintes fois, ce n’est absolument pas le capitaliste profiteur que tu sembles décrire (ou alors avec ironie j’espère).

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  8. Merci pour vos retours et compliments. J’ai loupé Troyes : grosse boulette, merci fabricedubois de l’avoir corrigé !

    @Sébastien Douche. Je vais répondre un peu plus longuement à ton commentaire car il déforme largement mes propos. Je le reproduis ici :
    « Long article, plutôt maladroit et décousu (sans compter les arguments un peu tordus, notamment en prenant de travers certains arguments de Phal) pour en fait dire une chose : le jeu de société est devenu une industrie et cela me déplait. C’est une évolution logique quand des personnes veulent vivre de leur passion, avec tous les mauvais cotés que cela peut avoir. »

    Court commentaire, plutôt maladroit et surement issu d’une lecture décousue… je n’ai pas résisté à cette boutade !

    Jamais, nulle part je ne développe l’idée que :  » le jeu de société est devenu une industrie et cela me déplait ». D’abord, parce qu’il est caricatural (« bouh c’est pas beau l’industrie »). Ensuite, parce que je ne comprends même pas ce que cela veut dire. Le jeu de société a toujours, selon moi, été une industrie, plus ou moins développée en fonction des produits. Par exemple, Tikal-Java-Mexica, ou les jeux Alea sortent des presses de Ravensburger et sont donc le fruit d’une activité industrialisée depuis très longtemps. Magic de Wizards of The Coast, Pareil. Um reifenbreite ou Targui ou mon Stratego de Jumbo. Pareil. Qui d’ailleurs achète des jeux produits par le petit artisan du coin ? Cela reste anecdotique. Que le jeu de société soit devenu une industrie n’a aucun sens ou s’il en a un, je ne le comprends pas.

    Cette activité, plus ou moins industrialisée donc, est effectivement portée par des personnes qui ont besoin de remplir leurs assiettes et celles de leur famille. Pour tout te dire, je développe moi-même mon activité de conseil aux entreprises (dont certaines industrielles) depuis 10 ans ! Je comprends très bien ce que c’est que de faire vivre une boite et de devoir assurer un chiffre d’affaires, je t’assure. C’est pour cela que je parle d’enjeu « légitime » et « honorable ».

    Enfin, l’industrialisation a plein d’avantages en particulier parce qu’elle participe à augmenter la qualité de ce qui est produit pour le plus grand nombre si c’est l’objectif de l’industriel (l’industrialisation reste un moyen au service d’intentions). On le voit avec la qualité des jeux qui sortent aujourd’hui : tout le monde salue son augmentation année après année. Elle est le fruit de l’expérience mais aussi d’équipements et de process industriels qui s’améliorent.

    Donc, non ce qui me déplait n’est pas que le jeu de société serait devenu une industrie, ce qu’il a toujours été, je le redis. Ce que je dis est simplement que faire partager sa passion des jeux de société, c’est différent du fait de développer l’industrie des jeux de société et que Trictrac, comme d’autres, confond les deux dans son discours. Rien de plus.

    XavO

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