Quand ton hobby devient ton job, interviews, chapitre 4

Bang bang bang bang, Flickr, by abrinsky
Bang bang bang bang, Flickr, by abrinsky

Voici la suite des interviews des professionnels du monde du jeu : auteurs, éditeurs, vendeurs.

Pour accéder au chapitre 1, chapitre 2, chapitre 3.

Nous voulions savoir ce qui se passait quand on transformait son hobby, ici les jeux de société, pour en faire son job.

Après Bruno Faidutti, Sébastien Pauchon, Emmanuel Beltrando, Christian Lemay, Mathilde Spriet, Monsieur Phal, Antoine Bauza…

Voici Pierre-Yves Franzetti, patron des éditions Helevetia Games (Helvetia Cup, Shafausa)

Pierre-Yves1. Jouais-tu aux jeux de société avant de devenir professionnel-le (auteur ou éditeur) ?

Héhéhé, forcément, non ? Je suis tombé dedans depuis tout petit, et depuis la fin des années 90, je joue tout le temps : avec mes amis, au sein de mon club, ou avec mes enfants. C’est devenu une partie importante de ma vie.

2. Qu’est-ce qui t’a fait passer pro ?

Au sein de mon club, on voyait passer passablement de protos. Et sur le nombre, il y avait 1-2 perles. Des jeux qu’on espérait un jour voir commercialisé. Et puis le temps passe, -et soit que les auteurs n’ont pas envie de faire les démarches, soit parce que c’est dur d’intéresser un éditeur,- les jeux continuent à être joués sous leur forme de proto, mais sans l’espoir de les voir un jour commercialiser.

Un beau jour tu te dis : « mais pourquoi pas moi, pourquoi est-ce que je ne me lancerai pas, si j’y crois autant ? Et puis on fait quelques petits calculs avant de prendre contact avec les auteurs, et enfin ça commence.

3. Hormis un salaire exorbitant que même Bill Gates envie, quels sont les avantages d’être devenu pro ?

Le vrai avantage, c’est que chaque minute, tu la passes pour les jeux. Avec un job à côté, tu passes ton temps à bosser la nuit, ou à faire les choses petit à petit, et tu sens bien que si tu y passais plus de temps, tu serais plus efficace. Donc j’ai fait le pas après la sortie de Shafausa, et en effet, je vois avec le troisième jeu qu’enfin je peux y aller à fond. Je pense que ça se verra sur le produit fini.

4.  Quels sont les désavantages ?

Héhéhé, y’en a ?

5. T’arrive-t-il encore de jouer juste pour le plaisir ?

Oui, bien sûr. Déjà, lorsque tu décides d’éditer un jeu, c’est que tu as eu un véritable coup de cœur pour le jeu. Sinon, c’est trop de risque, trop d’argent, ça ne vaut pas la peine. Tu vois, de mon côté je ne suis pas auteur de jeu. Je suis vraiment un joueur. Et si un jeu passe devant moi, et que je ne comprends pas pourquoi personne ne l’a jamais édité, alors je me lance. Et donc j’y crois à fond. J’y joue beaucoup, plusieurs centaines de fois pour le peaufiner. Alors à ce rythme-là, j’ai tout intérêt à jouer pour le plaisir. Et puis à côté de ça, je mets un point d’honneur à connaître le marché. Et donc je me réserve des plages dans lesquelles je m’interdis de jouer à mes jeux, et où le but c’est de découvrir tout ce qui vient de sortir. C’est l’objectif de mes mercredis soirs : réservés à découvrir les jeux des autres. J’adore ! Je te l’ai dit plus haut : je suis un joueur, et j’aime beaucoup ce qui se fait aujourd’hui.

Merci Pierre-Yves pour tes réponses!

Voici les réponses d’Adrien Martinot, éditeur à Days of Wonder (Relic Runners, Ticket to Ride)

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1.       Jouais-tu aux jeux de société avant de devenir professionnel-le (auteur ou éditeur) ?

Oui, énormément. J’ai beaucoup joué aux jeux de rôles lors de mes études, est le virus du jeu de société et venue rapidement après. Depuis, j’ai une belle collection de jeux et joue avec de nombreux groupes d’amis

2.       Qu’est-ce qui t’a fait passer pro ?

Bien sûr l’envie de concilier mon métier et ma passion. Puis aussi l’opportunité qui s’est présenté à moi : travailler dans une société dont j’admirais la ligne éditoriale. Et l’idée de connaitre aussi l’envers du décors me plaisait beaucoup.

3.       Hormis un salaire exorbitant que même Bill Gates envie, quels sont les avantages d’être devenu pro ?

J’aurais vraiment du mal à déterminer des avantages où des inconvénients. Transformer sa passion en un métier cela peut sembler être un changement radical mais en fait, l’avantage, c’est que la transition se fait en douceur, puisqu’on continue à évoluer dans un milieu familier. Ensuite, c’est vrai que l’on ne regarde pas les jeux de la même manière et on les analyse beaucoup plus.

4.       Quels sont les désavantages ?

Disons qu’en fait, la difficulté est de savoir prendre un peu de recul, savoir justement jouer tout en restant un simple joueur. Et puis le regard des autres lors d’une partie : « Ah, oui, toi c’est ton métier, alors tu va gagner c’est sûr ! » 😉 Mais bon, les inconvénients restent anecdotique à côté du plaisir d’être éditeur de jeu.

5.       T’arrive-t-il encore de jouer juste pour le plaisir ?

Oui, je joue encore beaucoup, avec les amis ou la famille. Si je fais moins de grosses soirées jeux où de week end ludiques, c’est plus à cause de la vie de famille (les enfants). Mais j’ai bon espoir, les chien ne font pas des chats, mes enfants aiment déjà beaucoup les jeux de société.

Merci Adrien pour tes réponses

Voici les réponses de Bruno Cathala (Longhorn, Le Fantôme de l’Opéra)

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1.       Jouais-tu aux jeux de société avant de devenir professionnel-le (auteur ou éditeur) ?

Oui bien sûr. En fait aussi loin que je me souvienne j’ai toujours aimé jouer.
après un parcours assez classique (monopoly-risk-cluedo-echecs-go-othello) dans mon enfance, j’ai découvert à 20 ans qu’il y avait une vie après le Monopoly grâce à la revue Jeux et Stratégie.
Et de 20 ans à 39 ans (date de sortie de mon premier jeu), je me suis abondamment repu de toute l’actualité ludique, fonctionnant un peu comme une sorte de « missionnaire ludique », à savoir achetant les jeux et les décortiquant pour les expliquer aux potes pas forcément joueurs en tentant de les faire basculer du côté obscur de la force.
De façon plus générale, je doute qu’il soit réellement possible de créer (littérature, cinéma, peinture, jeux, BD…)  sans s’être préalablement nourri de la matière existant dans le secteur qui nous passionne.

2.       Qu’est-ce qui t’a fait passer pro ?

ça veut dire quoi être « pro » ?
Si c’est vivre des revenus générés par le jeu, je suis passé « Pro » en 2004, car nécessité fait loi.
Je faisais de la recherche en Sciences de Matériaux et j’ai subi un licenciement économique.
Étant un hyper spécialiste d’un domaine assez étroit (une seule boite sur le sujet, en France), mon profil intéressait, mais loin, à l’étranger.
Alors pour rester à proximité de mes enfants (je suis divorcé). j’ai choisi de tenter de vivre du jeu.
Maintenant si être « pro », c’est faire les choses avec détermination, soin, en essayant quel que soit le projet de tenter de l’amener à son meilleur potentiel, avec comme seul objectif la publication, alors j’ai toujours été pro, et ce depuis mon premier prototype (d’ailleurs publié sous le nom de « Sans Foi Ni Loi »)
Et pour finir si on considère le mot amateur au sens premier de amato (celui qui aime), alors oui, j’ai été, je suis, et je serai toujours un amateur !

3.       Hormis un salaire exorbitant que même Bill Gates envie, quels sont les avantages d’être devenu pro ?

de pouvoir consacrer la totalité de son temps à sa passion !
Ceci dit, les véritables changements ne se mesurent pas au fait de devenir « pro » ou pas, ils se mesurent réellement par l’évolution du regard des autres au fur et à mesure de la reconnaissance de ton travail, création après création.
Et ça, que tu vives du jeu ou pas, ça reste toujours vrai.

4.       Quels sont les désavantages ?

de devoir consacrer la totalité de son temps à sa passion !
Comme il est vraiment très difficile de vivre correctement de ses royalties, je fais aussi beaucoup de « petites choses » en parallèle, toutes orientées autour du ludique (créations sur cahier des charges à des fins de publicité ou communication interne/externe, journées comme vendeur en magasin spécialisé, développement de jeux d’autres auteurs pour le compte de certains éditeurs, interventions en formation ludothécaire …). Et la somme de toutes ces petites choses, plus le fait qu’on ne choisit pas quand les idées viennent, plus le fait que les gens avec qui l’on travaille peuvent être parfois avec des décalages horaires importants, avec des réunions skype tardives, tout ceci donc conduit à ce que l’espace disponible pour les proches ait une fâcheuse tendance à se réduire. Un point crucial à bien surveiller si l’on ne veut pas à un moment se retrouver…. seul !

5.       T’arrive-t-il encore de jouer juste pour le plaisir ?

Oui bien sûr, pour deux raisons:

 – premièrement je ne travaille que sur des jeux auxquels j’ai moi-même envie de jouer. Mon premier moteur, assez égoïste finalement, c’est de me faire plaisir à moi-même.
(le premier qui me traite d’onaniste ludique, je le gifle ;-))
– ensuite, le jour où je perds le plaisir de jouer, que ce soit à mes propres jeux ou à d’autres, alors il sera temps de cesser mon activité d’auteur.
En effet, je suis intimement persuadé que l’intention compte, et qu’elle se transmet au travers du jeu.
Un peu comme sur scène au théâtre: le public pardonnera toujours à un comédien de ne pas être excellent s’il sent qu’il croît intimement à ce qu’il fait, et qu’il se donne à 100% dans son engagement sur scène.
Et bien au niveau des jeux, c’est la même chose: même si ton jeu est considéré comme « imparfait », il peut susciter l’adhésion si ce que tu y as mis de toi à l’intérieur est totalement sincère.
Le jour où tu n’y crois plus suffisamment et que tu te mets à construire des trucs qui « fonctionnent » seulement, le public ne s’y trompera pas. Alors il vaut mieux tirer sa révérence.

Merci Bruno !

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