Un joueur à New York, chapitre 3

Temps de lecture: 6 minutes

City_lights

Voici le 3e et dernier chapitre de l’article de PYV nous relatant son expérience de joueur à New York. Vous pouvez retrouver le premier chapitre ici et le deuxième ici.

Chapitre 3

On y retourne

Quelques semaines plus tard j’y retourne : même heure, même lieu. Mais cette fois, avec moins d’appréhension. Je retrouve tout de suite plusieurs visages connus. Quelques-uns me reconnaissent aussi. Et nous voici attablés pour un BSG. Travail en équipe et trahison. Excellent pour connaitre un peu mieux mes adversaires (et cette fois, les cylons – dont je suis –écrasent les humains, quel bonheur) Je rencontre d’autres personnes et les parties s’enchainent. J’en profite pour poser des questions : sur les participants, mais aussi sur la vie à New York : il y a tant à apprendre.

Et le scénario se répète semaine après semaines, mois après mois puisque j’y retourne souvent et je me fais de véritables amis. Si au début, on m’appelait le « french man », très vite, je fais partie des meubles et je connais les règles que voici :

  • Le club se réunit 2 à 3 fois par semaines dans différents lieux de Manhattan. Car c’est bien le principal problème : sur une ile où le prix au m2 est si haut, trouver de la place pour jouer est un vrai casse-tête. Les réunions se passent donc au WholeFoods, mais aussi souvent dans des Delicatessen (sortes d’épiceries / cafétérias) qui ferment assez tard et qui acceptent d’accueillir les joueurs qui consomment.
    C’est important car les séances du week-end sont très longues 13h-22h officiellement, mais il n’est pas rare que les parties se poursuivent tard dans la nuit et que d’autres options de lieu doivent être trouvées. Et là ça finit mal, car les seuls lieux qui acceptent d’accueillir les joueurs sont les fast-foods (les dizaines de Mc Donald, Wendy, Burger King, etc) qui restent ouverts très tard, voire toute la nuit. Et franchement, jouer à « Innovation » au milieu des odeurs de frites… c’est moyen. Mais mémorable !
  • Le groupe compte 2’000 membres pour une ville de 8 millions d’habitants (Manhattan n’est qu’un des cinq arrondissements, les autres étant Brooklyn, Queens, le Bronx et Staten Island). Mais seule une cinquantaine sont membres actifs car beaucoup ont simplement quitté cette ville où il y a tant de passage. Ça fait donc peu de joueurs, mais aux US comme en Europe, ce type de jeux n’est pas très connu. La  taille du groupe augmente lentement cependant puisque de nouveaux joueurs arrivent constamment.
    Les personnalités et les professions sont très diverses. Il y a des professeurs de maths, des régisseurs de théâtre, des financiers, des informaticiens, des retraités, etc. Bien sûr, il  y a quelques stars : ceux qui sont là depuis longtemps et qui connaissent tout le monde. Mais les personnalités sont globalement très ouvertes et permettent d’accueillir n’importe qui. Il y a fréquemment de nouveaux joueurs occasionnels : des gens qui ont trouvé le groupe par hasard et qui souhaitent découvrir. Parfois ils deviennent des réguliers. Parfois on ne les revoit jamais. Normal dans une ville comme ça.
    Enfin, les filles représentent environ 10% du groupe, ce qui est similaire à mon expérience en Europe.
  • A quoi joue-t-on ? Franchement à tout ce à quoi on joue en Europe, avec parfois un léger décalage dans le temps pour les jeux Européens (c’est-à-dire une grosse partie) puisqu’ils sortent souvent quelques mois après aux US, mais avec l’avantage d’être 20% à 30% moins cher que chez nous (jetez un coup d’œil sur www.coolstuffinc.com ). Ça m’a donné l’occasion d’expliquer des jeux pour moi anciens, à des joueurs qui venaient de les acquérir juste à leur sortie aux US.
    Pratique : il n’y a pas de ludothèque : les gens amènent ce à quoi ils ont envie de jouer et les laissent en évidence sur les tables. Libre à chacun de lancer le jeu qu’il souhaite.
    Il arrive parfois qu’un joueur amène un vieux jeu qui lui tient à cœur : j’ai ainsi vu une partie de Civilisation 1980 durer 8 heures un samedi après-midi.
    Enfin, il y a deux jeux stars : The Resistance et Avalon. Inévitablement chaque samedi se finit par une partie à 10-12 joueurs, souvent tard dans la nuit. Ce fut sympa de les découvrir, mais j’ai vite saturé, ce qui n’est pas le cas des autres. Inexplicable ? Pas vraiment : ce sont simplement des jeux qui nécessitent au moins 10 personnes. Les Meetup sont les  seuls lieux où on peut y jouer facilement.
  • Qui joue avec qui ? Le principe de base est l’ouverture et la mixité. Tout le monde peut jouer à tout. Bien sûr, avec le temps, des affinités se créent entre les joueurs et les types de jeux. Mais globalement, j’ai certainement joué moi-même avec les 50 autres membres du groupe. Plus des nouveaux venus passagers.
  • Et alors ? pas d’autres clubs ? Seulement quelques dizaines de joueurs dans une telle ville ? J’ai posé la question. Il y a apparemment un autre club de taille similaire dans Manhattan, et un autre à Brooklyn qui se réunit les jeudis au magasin « Kings Games » (http://kingsgames.com/). Il y a aussi un groupe qui ne joue qu’aux Colons de Catane (http://www.meetup.com/TimeWellWasted )… quand je parlais d’accros ! Et c’est tout ce dont on m’a parlé. Donc à new York comme ailleurs, ce type de jeu est bien confidentiel. Mais est-ce étonnant dans une ville qui court d’avantage après le business que les points de victoire ?

Mais alors, c’est pareil qu’en Europe`?

Oui et non, en fait, j’ai noté quelques différences par rapport à mon expérience personnelle du jeu:

  • Le sens de l’accueil est extrêmement développé : ce fut le cas pour moi, mais c’est le cas de tous les joueurs que j’ai vu arriver au cours des mois. Les nouveaux venus sont immédiatement accueillis. S’ils sont débutants, on leur explique les règles, et on les intègre volontiers à des parties. On les invite à revenir, et c’est souvent le cas. J’ai vu le groupe lentement augmenter en nombre et les anciens nouveaux devenir des « formateurs ».
    J’attribue cette capacité d’accueil à la mentalité américaine et notamment new-yorkaise. Le nouveau venu a sa place, et c’est même un « investissement » (cette expression a été textuellement employée par un joueur expérimenté) : on accueille, on forme, et ensuite, on a plus de gens avec qui jouer.
  • « L’utilisation de toutes les règles possible » est la règle, y compris la trahison, et personne n’a d’état d’âme. Si c’est permis, on peut le faire. C’est un moyen de gagner et c’est ça l’important. Je n’accuse pas les américains d’être des traitres, mais je reconnais qu’ils sont capables d’utiliser tous les moyens à leur disposition pour arriver à un but, de manière très efficace, dans le jeu comme dans la vie. Et je crois que c’est une de leur grande force.
  • Les membres de ce groupe ne représentent certainement pas la population des joueurs US, mais ce que je peux dire d’eux, c’est qu’ils sont particulièrement passionnés et passent la majorité de leur temps de loisirs à jouer au club ou entre eux. Un peu geeks sur les bords donc. Pas étonnant qu’une série comme le Big Bang Theory ait vu le jour là-bas. Par ailleurs, ils sont dans une grande majorité largement plus intelligents que la moyenne. Est-ce le jeu qui les a rendu comme ça, ou est-ce cela qui les a rendu intelligent, ça ferait un bon article pour Gus… (nréd : déjà écrit ici, jouer augmente le QI)
  • Comme pour la plupart des produits aux US, les achats de jeux se font en ligne beaucoup plus systématiquement qu’en Europe. Les américains utilisent énormément l’internet pour leurs achats et leur relations sociales (rappelez-moi qui a inventé Facebook ?). www.BoardGameGeek.com  par exemple, est une référence pour tous les membres du groupe. J’en suis arrivé à me demander comment le magasin de Manhattan peut continuer à tourner : ils vendent 30% plus cher que les sites en ligne. D’ailleurs, comme me le confiait un ami américain : il sera bientôt difficile d’acheter quelques chose aux US sans laisser de trace informatique… je vous laisse méditer cela.

Conclusion

Le temps a bien passé depuis mon premier Meetup. Et cette expérience de jeu a réellement été formidable. Je connais beaucoup de membres à présent, et me suis lié d’amitié avec certains (je suis même invité à un mariage cet été). Par ailleurs, mon intégration à la vie new Yorkaise a été largement simplifiée grâce à tous les renseignements que j’ai pu obtenir via le groupe.

Notre monde est devenu  relativement « plat » depuis quelques années (je vous conseille de lire « The world is flat » de Thomas Friedman) et les jeux de plateau n’ont pas échappé à la règle. C’est dommage parce que les voyages sont souvent moins surprenants qu’auparavant, mais la communication s’en trouve clairement facilitée, ainsi que notre capacité à nous connecter autour de passions communes. Les réseaux sociaux en sont une belle preuve.

Si je devais retenir une leçon de cette histoire, c’est bien de ne jamais hésiter à faire le pas pour rencontrer de nouvelles personnes dans un cadre inconnu. Parfois cela ne donne rien, on se prend une porte et ce n’est pas très agréable. Mais parfois cela débouche sur de belles découvertes et des rencontres qui vous font grandir.

 Une grande porte ouverte vaut bien quelques portes fermées. Alors, à vos Meetup !

M. PYV

un grand merci à PYV pour son très intéressant, et riche, article sur ses pérégrinations de joueur à New York. Et encore une fois, parce que ça ne mange pas de pain et c’est d’à propos, Sting.

8 Comments

  1. Vraiment enrichissant comme retour! En particulier l’auteur de ce reportage semble avoir bien analysé son expérience.
    Et je n’ai pas pu m’empêcher de penser aux règles du Fight Club ^^ au fur et à mesure de la lecture en particulier sur le passage très étonnant de « tout est permis »
    (Cela ferait une excellente parodie du monde du jeu de société d’ailleurs).
    Merci pour le voyage.

  2. Merci pour vos sympathiques commentaires. Je dois vous avouer que je ne pensais pas que cette expérience puisse faire l’objet d’un article intéressant. Il a fallu toute la persévérance et la patience de Gus pour qu’il voie le jour.
    En tout cas, heureux de voir qu’il vous a plu.

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