Peut-on être trop créatif?

À la suite de notre article « soyez créatifs!« , nous avons reçu un commentaire fort intéressant de Serval qui nous a poussé à la réflexion:

« Me sens complètement créatif, ça c’est sur ..peut être trop ! Du coup la créativité est difficilement canalisable et personnellement je m’éparpille trop..la preuve deux jeux en gestation qui changent tout le temps tellement je suis incapable de garder une linéarité. Comment faites vous ?? »

Peut-on en effet être trop créatif? Est-ce que le fait de travailler / réfléchir / développer plusieurs œuvres en simultané nuirait au processus créatif?

Bruno & la besace

Pour illustrer ma pensée, je prendrai mon ami Bruno Cathala comme exemple. Bruno est l’un des auteurs de jeux de société français les plus renommés aujourd’hui (Mr Jack, Cyclades, MOW), et certainement l’un des plus prolifiques. À Essen en octobre 2011, la foire internationale du jeu, il présentait pas moins de 4 jeux publiés différents. 4.

Quand Bruno se déplace, ce qu’il fait très fréquemment pour se rendre sur des salons et rencontrer fans et éditeurs, il voyage toujours avec deux choses: son humour taquin et sa besace de vieux briscard. Si vous avez déjà croisé l’auteur au détour d’une allée ou sur un stand, vous voyez de quel objet je veux parler. Un sac en bandoulière, en tissu vert-kaki-fuchsia. Oui je suis daltonien. Et bien ce sac est rempli à ras bord de prototypes de jeux. Des protos finis, des protos en voie d’achèvement, des protos en plein développement et des protos sur lesquels l’auteur vient à peine de commencer à travailler.

Quand je rencontre Bruno, je lui demande, par pure curiosité, sur combien de jeux il est train de travailler. Il me répond alors souvent entre 10 et 15, tous à des stades différents. Bruno, trop créatif? N’aurait-il pas meilleur temps de ne travailler que sur un seul projet pour l’optimiser et l’achever?

Confiance

Comme expliqué dans l’article « soyez créatifs!« , plus on crée, plus on crée, car plus on se sent alors en confiance. La création induit la création. Si l’on est plongé dans plusieurs activités créatrices, on se sent emporté, galvanisé. Tout bénéf.

Embrasser

Qui trop embrasse mal étreint. C’est souvent ce qu’on nous a rabâché. Étant enfant, on nous également souvent appris à ne faire qu’une seule chose à la fois, et de la finir avant d’en commencer une autre: « range ta chambre avant d’aller voir tes amis », « finis tes devoirs avant de sortir », etc. On nous a enseigné le zèle, l’engagement, la consistance.

Mais n’était-ce pas pour nous (r)assurer que le travail allait être accompli? Un auteur littéraire a dit un jour que le plaisir de finir une œuvre, c’était de pouvoir en commencer une nouvelle.

Temps & énergie

Et si au final le fait de travailler sur plusieurs projets en même temps ne favorisait pas la création, justement?

En création, le concept de « weathering » est très important . Ce terme anglo-saxon signifie le passage du temps, de la météo, une certaine érosion. Abandonner son projet quelque temps, pour le laisser « respirer », pour prendre du recul, regagner de l’énergie, le voir autrement pour mieux y revenir. Avec plusieurs projets en simultané, ce précepte de weathering devient alors tout à fait pertinent.

Certes, travailler en multilatéralisme peut fatiguer, angoisser même, démotiver, car on pourrait avoir l’impression de patauger, d’être inondé sous le travail, de n’en voir pas la fin (cf. le commentaire de Serval). Mais au final, on reste immergé dans le processus créatif, c’est ce qui importe plus que tout.

Donc non, au final, je ne pense pas que l’on puisse être trop créatif. Plus on crée, plus on crée.

Qu’en pensez-vous? Êtes-vous d’accord avec moi, ou pas? Fonctionnez-vous également, comme Serval, avec plusieurs projets en même temps, et est-ce difficile à gérer?

Merci encore à Serval pour le commentaire et l’impulsion d’écrire cet article!

5 Comments

  1. Je travaille toujours sur plusieurs projets en même temps et même de disciplines différentes (musique, jeu vidéo, jeu de société, peinture, etc …) et comme tu le dis c’est le processus créatif qui est le plus important, ça me permet de ne pas être bloqué dans un projet (lorsque je me sens à bout de ressources je passe à un autre projet) et la pluridisciplinarité me fournit très souvent des solutions transverses (par exemple la peinture m’aide à créer mes graphismes de jeux vidéo ou de société, une création musicale qui fonctionne sur des progressions d’accord suivant le nombre d’or m’aide à créer un générateur de terrains avec des fonctions d’interpolation, etc…).

    J’utilise très souvent la méthode SCAMPER (http://www.creativite.net/scamper-scammperr-technique-du-concassage-13/) et le multi-projet aide bien.

    Le problème n’est pas la multiplicité des projets mais de savoir quand s’arrêter pour finir un projet.

  2. Moi je travail toujours sur plusieurs projets en même temps… mais toujours avec une « hiérarchie » très forte : un projet principal qui m’occupe de 60 à 100% de mon temps, plusieurs projet secondaire que je fais avancer au fur et à mesure des idées qui me viennent et enfin en plus je note en vrac toutes les idées pas trop structurées qui me viennent et qui vont se loger dans ma « pépinière à idées ». Il faut surtout pas que cette dernière catégorie me prenne trop de temps sinon rien n’avance… pourtant 95% du temps c’est aussi cette elle qui fait avancer tout le reste !
    Par contre quand je sens que je n’avance plus sur un jeu, typiquement apres un game test aux resultats super éloigné de mes attentes, je met generalement le jeu principal en standby pour me poser un peu et penser à autre chose : soit je passe un autre jeu « au premier plan » ou simplement je ne bosse plus sur rien, je joue, je lis, je sors boire une petite mousse… il faut generalement assez peu de temps avant que mon esprit ne « ponde » un truc qui me débloquera.

  3. Très honoré d’avoir provoqué ce post 😉
    J’arrive à cerner les solutions et les sentiments de chacun sur ce sujet et loin d’avoir les mêmes contraintes que mr Cathala (où trouve t-il d’ailleurs tout ce temps :)), j’avoue que grâce à ces quelques commentaires, je vais relativiser tranquillement tout ça, vérifier la méthode Scamper et laisser de côté pour un moment certains projets qui n’avancent plus.
    Reste que la créativité va forcément de paire avec la fustration, quelque chose qui n’aboutit plus ou qui n’avance plus c’est presque un aveu d’échec.
    Merci de toutes ces infos précieuses !

  4. Je comprends et partage l’impression d’être trop créatif (j’ai 35 projets recensés sur mon blog – je ne les avais jamais compté, je croyais être dans la vingtaine…). Mais on ne choisit pas quand les idées arrivent ! Ce midi encore, j’ai eu une idée qui me remotive complètement sur un projet qui était en standby. D’ailleurs, mon blog me sert de journal pour tracer certaines de mes idées, et c’est « marrant » de relire mon cheminement a posteriori (enfin pas complètement a posteriori parce que je n’ai aucun jeu édité, moi, et qu’il faut donc toujours être prêt à retoucher pour espérer y arriver).
    Pour te rassurer, serval, normalement il y a des moments où les choses se cristallisent et où certaines idées deviennent « fermes », permettant aux autres d’enrichir le projet, ou de donner naissance à d’autres projets parallèles 😉

  5. Salut à tous !

    De mon coté, je tente de limiter mes projets car comme vous le savais tous, ils sont très chronophage ! La grande force de Bruno, c’est sa culture et sa capacité d’abstraction (prendre du recul).
    La créativité peut nuire à la création ! J’entends par là, que toutes les idées ne sont pas bonnes (pour un jeu donné) ! Celui, qui est capable d’extrapoler son son idée (style Bruno) ne perdra pas son temps à la tester pour la vérifier, valider ou invalider.
    Je pense qu’on a tous plusieurs projets en cours, car les idées nous viennent et correspondent pas forcement à l’un d’entre eux. Si j’exagère, une idée = un projet ! Apres, il faut être capable de les agencer entre elles pour donner vie à nos projets. De là à dire qu’on est trop créatif ? Je sais pas ! Je dirais Créatif non « organisé » ou « canalisé » ! Par exemple, Bruno est un Monstre pour çà ! A l’inverse, Ludo Maublanc est plus du style une idée = un proto à fabriquer, il teste et parfois jette ! D’où leur Duo de choc !
    De mon expérience de Créateur de jeux (je pense comme vous tous ici) (je n’ai aucun jeu édité), je sais qu’il faut être patient et prendre le temps de mener ses créations à bon port ! Dans nos jeux, il faut faire des choix et surtout s’y tenir !!! C’est surement le plus difficile !

    J’ai un jeu qui m’impressionne par son histoire ! Pour vous résumer, c’est un jeu très simple qui selon mon choix peut être « Abstrait » ou « Thématisé » … et ce qui m’impressionne le plus, c’est que le jeu est ce qu’il est ! Son évolution, ses réglages vont vers ses besoins et au final, je n’ai pas créer le jeu que je voulais créer ! Il n’empêche que c’est tout de même un bon jeu, que j’apprécie et qui j’espère se ferra éditer. Mais pour cela, il faut aussi le fait évoluer vers l’attente de l’éditeur. Un même jeu ne conviendra à tout le monde, ainsi, il faut aussi faire des choix et prendre des orientations qui correspondent à l’éditeur que vous visez. Le contraire est vrai aussi, si vous ne visez personne (comme éditeur), essayez tout de même de savoir à qui il pourrait correspondre !

    Tout ça pour dire qu’il ne faut pas se décourager et surtout tenter de se tenir à ses choix (quand ils sont bons) et ne pas hésiter à bazarder une idée quand elle ne convient pas à votre jeu (elle conviendra peut être à un autre) car vous allez perdre beaucoup de temps pour finalement arriver à cette même conclusion.

    Bien ludiquement,

    Gilou

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