simple fun vs hard fun

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Dans ma critique de Sherlock Holmes Détective Conseil, réédition 2011 d’Ystari, je relevais la différence entre « simple fun » et « hard fun ». Il serait intéressant d’y revenir et de discuter de cette distinction.

Définition du fun

Le fun est synonyme d’amusement, source de plaisir. Quand on pratique une activité fun, le temps passe beaucoup plus vite.

Toute activité fun représente une diversion de la réalité, une parenthèse agréable.

Ce qui attire dans les jeux c’est justement cet aspect de fun. Mais ressent-on le même fun en jouant à un jeu exigeant intellectuellement qu’à un jeu léger et enjoué ?

Simple fun

Le «  simple fun » est le fun au premier degré. On expérimente ce fun quand on pratique une activité, tel qu’un jeu, drôle et simple, comme un jeu d’ambiance ou un party game.

Le fun ressentit est alors surtout au niveau du rire, du relâchement de tension par la joie, souvent partagée ; le proverbe le dit si bien, plus on est de fous, plus on rit, puisque le rire est communicatif, comme la peur et le bâillement par ailleurs.

La plupart des jeux fun ont des règles simples, courtes, qui favorisent les actions drôles et surprenantes. L’interaction est souvent très forte, car le fun partagé est nettement supérieur au fun individuel et solitaire (si vous avez un-e petit-e ami-e vous voyez très bien de quoi je veux parler).

La plupart des jeux de Cocktail Games, à titre d’exemple, sont des jeux fun, on s’y amuse beaucoup.

Hard fun

En jouant à Détective Conseil, on éprouve du fun, mais un fun explicitement différent du « simple fun » d’un party game.

Le « hard fun » comme je l’appelle, est le fun qui répond en tous points à la définition ci-dessus. Il se démarque pourtant du « simple fun » puisque certes on s’y amuse, mais l’amusement est différent. On ne rit pas, et au lieu de ressentir un relâchement de tension, elle est plutôt générée et accumulée.

Avec le « hard fun », c’est le défi engendré par l’activité et le sentiment d’accomplissement une fois achevé qui captivent. La motivation principale sera de réussir le défi, souvent complexe.

La plupart des jeux « hard fun » ont des règles riches, complexes, qui favorisent les actions à long terme, les stratégies. L’interaction est souvent très faible et froide, car l’important ici est de parvenir à relever le défi engendré par la complexité des règles et actions.

La plupart des jeux d’Ystari, à titre d’exemple, sont des jeux complexes, exigeants, on y ressent du « hard fun », un sentiment d’accomplissement quand achevé et gagné.

Considérations ludiques

C’est en jouant il y a quelques mois à ElektroManager, la « suite » de Megawatts de Friedemann Friese que cette question m’est soudainement apparue : est-ce qu’un jeu froid, calculateur et complexe est encore fun ?

En effet, après cette partie d’ElektroManager, je me suis véritablement demandé ce qu’était un jeu, et surtout, quelle était la limite entre un jeu et un exercice comptable.

Pour placer le contexte, dans ElektroManager les joueurs incarnent des patrons d’entreprise qui doivent gérer leur consommation électrique (d’où le titre), leur production et stock. Thème über-sexy. Il s’agit d’optimiser le tout, et de remporter évidemment plus de pépettes que les autres joueurs. Le mot est lancé, optimiser.

Vous connaissez Le Havre, le jeu sorti en 2008 une année après le fameux Agricola du même auteur ? Celui-ci a poussé le vice encore plus loin dans les choix à effectuer pour optimiser ses ressources et paiement en nourriture à chaque fin de tour. J’aime beaucoup ce jeu, j’y joue aussi souvent que volontiers, mais est-ce véritablement un jeu fun?

On joue pour être en société, pour être entouré et rencontrer des gens. On joue pour gagner, pour se dépasser, se confronter aux autres, pour gagner et se sentir ainsi valorisé. On joue également pour voyager, s’extraire d’un quotidien, découvrir et être plongé dans un univers différent, un thème, un périple. Mais on joue surtout pour s’amuser, pour rire, pour se détendre, pour passer un bon moment.

S’amuse-t-on lorsqu’on optimise à outrance ? S’amuse-t-on lorsqu’on cherche à planifier le moindre de ses coups, 1, 2, 5 tours à l’avance, comme à Caylus ou aux échecs ? S’amuse-t-on quand on doit lutter contre des évènements ou des taxes à verser, comme dans Agricola ou Trajan ?

C’est justement là qu’intervient la distinction essentielle entre « simple fun » et «  hard fun ». Dans un jeu Ystari, un wargame GMT ou autres, on s’amuse, mais différemment. On ne rigole pas, ce n’est pas le but. Mais on s’y amuse. ElektroManager est certes froid, calculateur, mais au final, on aura passé un « bon moment », même si on est loin d’un party game.

Une fois sa partie terminée, on aura le sentiment d’avoir franchi un seuil, d’être parvenu à élever son niveau intellectuel, et si la victoire est remportée, ce sentiment d’accomplissement sera encore plus renforcé.

Conclusion

Evidemment, le « simple fun » et le « hard fun » sont deux facettes du divertissement qui ne plairont pas de la même manière. Je connais et côtoie beaucoup de joueurs qui n’aiment pas les gros jeux, qui les trouvent trop compliqués, pas intéressants. Pour ces joueurs, un jeu se doit d’être fun, i.e. dégager du « simple fun », et s’il faut se concentrer plus de 2 minutes, le jeu ne présente alors aucun intérêt.

Attention, il faut être clair, l’attrait d’un certain type de fun n’est absolument pas lié aux capacités intellectuelles du joueur. Ce n’est pas parce qu’un joueur n’aime pas réfléchir dans les jeux qu’il aura forcément des capacités intellectuelles modestes, juste qu’il recherche un amusement simple et léger dans l’activité ludique.

Je me souviens d’une partie catastrophique à Tournay avec un ami joueur qui ne comprenait rien et ne cherchait pas à y arriver, et qui a préféré arrêter après 5 tours. Pour lui, tous ces pictogrammes et le choix des actions étaient trop compliqués. Alors que cet ami est le chirurgien hépatologue le plus renommé de Suisse, une sommité dans le domaine médical !

Je me souviens également d’une autre partie épouvantable de Resistance, pourtant assez simple, avec un autre ami qui ne comprenait rien au système de vote. Alors que cet ami organise des pique-niques urbains à Genève dans des abribus, ou des fondues dans l’eau ( !), le Monsieur Fun Genève.

Pour mes deux amis, toute activité fun, comme le jeu, se doit d’être fun, i.e. « simple fun » comme ils le conçoivent. Dès qu’un jeu devient trop « compliqué » pour eux, le terme compliqué étant évidemment extrêmement relatif, l’attrait du jeu est diminué. On n’est plus dans le jeu fun mais dans un jeu rébarbatif et déplaisant.

Certains joueurs, comme moi je dois l’admettre, cf. mon TOP 10 des jeux 2011, préfèrent les « gros » jeux, les jeux exigeants aux règles complexes. J’aime évoluer dans un jeu profond, passer 2-3h sur le même jeu plutôt que de batifoler avec plusieurs jeux de 30’ pour finalement également passer 2-3h à jouer.

Je ne m’amuse pas tellement dans des party games ou des jeux familiaux, je les trouve trop simples, superficiels, voire même parfois… puériles. Après 5 minutes, mon intérêt aura diminué, comme mes deux amis précédemment cités, pour des jeux à la dynamique du fun littéralement opposée.

J’aime m’investir, apprendre et comprendre des règles longues et compliquées, car une fois la partie finie, je ressentirai véritablement un sentiment d’accomplissement, c’est ce que je recherche dans la vie. C’est exactement ce qui me motive à écrire tous ces articles sur Gus&Co, de passer (perdre ?) du temps, tout à fait bénévole, au contraire d’un journaliste ou d’un écrivain rétribué pour écrire.

Une fois un article fini, je me sens soulagé, grandi. Comme après une partie de Caylus, Le Havre ou Sherlock Holmes Détective Conseil. La tâche aura été rude, mais elle aura, au final, valu la peine, pour ce qu’elle m’aura apporté, du plaisir.

Evidemment, tout dépend des circonstances : une fin de soirée fatiguée ? Une bande d’amis habitués aux jeux complexes ? S’adapter, varier.

Bref, à chacun son « fun ».

4 Comments

  1. Je trouve intéressant que tu utilises le terme « fun ». Souvent, les francophones que nous sommes confondent « fun » et « funny ». Et je pense que la différence entre les deux est tout à fait parlante par rapport à ton article.
    Un jeu peut être fun, sans être funny. On peut avoir eu beaucoup de plaisir après une partie de Puerto Rico ou Tigre & Euphrate, au cours de laquelle on n’aura pas nécessairement rit aux éclats. Et comme tu le dis, on éprouve de la satisfaction.à la fin de la partie.
    J’apprécie également les jeux un peu plus complexes. Ils sont plus profonds et plus exigeants que d’autres qui ne sont intéressants que 5 minutes. De là à dire que certains jeux sont « phony », il n’y a qu’un pas…

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  2. j’ai découvert ce site, il y a peu, et pourtant je me qualifie comme un « gros » joueur…
    et au fil des articles, je m’aperçois que je suis de plus en plus en phase avec les articles qui composent ce site (notamment sur la boulimie acheteuse ludique)…
    bravo et je n’ai qu’un mot : ENCORE !

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  3. Encore un superbe article ! Bravo.
    Je partage votre sentiment sur les différents types de fun et la façon qu’ont les joueurs de ressentir ces niveaux.
    Pour la petite histoire, la révélation m’en a été faite assez récemment, alors que je travaillais à un prototype de jeu. Je me suis soudain surpris à douter du potentiel de fun de ma création. Les mécanismes, le rythme, etc… tout méritait d’être ajusté bien sûr. Mais ma plus grande inquiétude (qui persiste encore malgré les commentaires positifs d’un ami) reste celle là : mon jeu sera-t-il en accord avec le plaisir recherché par une catégorie de joueurs ? La diversité des ‘funs’ sera, j’espère, ma planche de salut ! 😉

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  4. Merci pour cet article, j’ai enfin compris pourquoi des fois entre joueurs on ne s’accordait pas sur les memes jeux. Il semblerait qu’un peu plus de la moitie de mon entourage soit interesse par le simple fun, ce qui n’est absolument pas mon cas (ca m’agace). Je pense etre interesse par les jeux vraiment hard, genre le truc ou il faut 45 parties pour commencer a comprendre. Je deplore particulierement le fait que dans l’industrie du jeu, on se tourne beaucoup plus vers le simple fun (plus accessible, donc moins risque pour les editeurs), que ce soit les board games, MMO ou n’importe quoi d’autre, ca m’horripile grandement.

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