Mörk Borg : L’art de mourir (souvent) dans un monde foutu
đ€ Mörk Borg : chef-d’Ćuvre artistique ou cauchemar illisible ? On dĂ©crypte le phĂ©nomĂšne JdR qui mĂ©lange OSR, apocalypse et design punk.
Illisible mais génial : On décrypte le phénomÚne Mörk Borg

â ïž Avertissement : Dans un souci de transparence envers notre communautĂ©, nous tenons Ă prĂ©ciser que cet article reflĂšte notre opinion personnelle sur le jeu. Nous nâavons reçu aucune contrepartie de la part de lâĂ©diteur du jeu. Nous avons acquis et testĂ© le jeu de façon indĂ©pendante, sans lien commercial avec son Ă©diteur. Les avis prĂ©sentĂ©s ici reprĂ©sentent notre analyse honnĂȘte et impartiale du jeu, basĂ©e sur notre propre expĂ©rience.
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L’essentiel en 3 points :
- Mörk Borg est un jeu de rĂŽle suĂ©dois se dĂ©crivant comme un « album de doom metal » Ă l’ambiance apocalyptique et nihiliste.
- Son identitĂ© repose sur une DA « Artpunk » unique, chaotique, fluo, brutal, et des rĂšgles minimalistes mais extrĂȘmement mortelles.
- Le jeu intĂšgre la fin inĂ©luctable du monde via une mĂ©canique d’horloge de l’apocalypse et arrive dans quelques mois en version française.
Mon personnage est mort au bout de 15 minutes, le bras arrachĂ© par un gobelin syphilitique, et jâai adorĂ© ça.
Oubliez les figures hĂ©roĂŻques scintillantes et les quĂȘtes Ă©piques pour sauver le royaume. Dans Mörk Borg, le monde est dĂ©jĂ mort, et nous ne sommes que les asticots qui grouillent sur son cadavre encore chaud. Bienvenue dans le JdR le plus punk, le plus brutal, le plus nihiliste et le plus stylĂ© de la dĂ©cennie.
Imaginez un instant : vous ouvrez un livre de jeu de rĂŽle. En tant que rĂŽliste aguerrie, j’en ai vu passer. Mais lĂ , c’est diffĂ©rent. Au lieu des illustrations sages d’heroic fantasy, vous ĂȘtes agressé·e par une explosion visuelle. Du jaune fluo qui brĂ»le la rĂ©tine, du rose criard, du noir d’encre et du blanc cadavĂ©rique. La typographie semble avoir Ă©tĂ© conçue par un scribe en plein trip sous acide. C’est sale, c’est bruyant, c’est presque illisible.
Vous ne savez pas si vous devez le lire ou faire appel Ă un service d’exorcisme. C’est ça, Mörk Borg.
La naissance d’un monstre (et une histoire de jus de pomme)
Mörk Borg (« ChĂąteau Sombre » en suĂ©dois) ne cache pas ses intentions. Il se dĂ©crit lui-mĂȘme comme « un album de doom metal sous forme de jeu » ou, plus poĂ©tiquement, « un flĂ©au cloutĂ© en pleine face ».
DerriĂšre ce chaos orchestrĂ© se cache une Ă©quipe crĂ©ative suĂ©doise : Pelle Nilsson (Ă l’Ă©criture) et Johan Nohr (au graphisme et Ă l’illustration). Et l’histoire de la naissance du jeu est presque aussi absurde que son contenu.
L’anecdote est devenue lĂ©gendaire : en 2018, Pelle Nilsson se retrouve coincĂ© pendant huit heures dans la campagne suĂ©doise Ă attendre pour faire presser du jus de pomme (vĂ©ridique !). Pour tuer le temps, il griffonne les premiĂšres rĂšgles du jeu sur une page, dans un style lapidaire qui rappelle les paroles d’une chanson de black metal.
Le jeu est conçu par des passionné·es de mĂ©tal, pour des passionné·es de mĂ©tal. L’Ă©quipe cite des groupes comme Napalm Death, Mayhem ou Cathedral comme influences majeures. Iels ont Ă©coutĂ© du mĂ©tal extrĂȘme en continu pendant le dĂ©veloppement, et le livre propose mĂȘme une playlist de sept heures de doom et black metal pour accompagner vos parties.
Au dĂ©part, le duo envisageait Mörk Borg comme un simple fanzine DIY (Do It Yourself). Mais l’enthousiasme de la communautĂ© a Ă©tĂ© immĂ©diat. Le Kickstarter a explosĂ©, permettant de transformer le zine en un manuel reliĂ©, publiĂ© par les gĂ©ants de Free League Publishing.
La consĂ©cration arrive en 2020 : Mörk Borg rafle tout aux ENnie Awards (les Oscars du JdR), dont le prestigieux « Produit de l’AnnĂ©e ». Un exploit pour un bouquin qui ressemble plus Ă un manifeste punk qu’Ă un manuel de rĂšgles.


L’Artpunk Apocalypse : quand la forme EST le fond
Si Mörk Borg frappe si fort, c’est avant tout par sa DA hallucinante. C’est ce qu’on appelle le style « Artpunk ». Ouvrir ce livre est une agression sensorielle, et je pĂšse mes mots.
On entend souvent la critique : « C’est beau, mais c’est illisible ». Et c’est lĂ que rĂ©side le gĂ©nie (et la provocation) de Johan Nohr. Le livre est dĂ©libĂ©rĂ©ment conçu pour ĂȘtre difficile Ă lire. Il ne veut pas ĂȘtre un manuel pratique ; il veut ĂȘtre une expĂ©rience physique intense. Il vous force Ă vous immerger, Ă ressentir le chaos et la dĂ©cadence du monde qu’il dĂ©crit.
Chaque double-page est une Ćuvre d’art unique, un collage surrĂ©aliste qui mĂ©lange des gravures mĂ©diĂ©vales (coucou DĂŒrer), des illustrations crades dignes d’une pochette de black metal des annĂ©es 90, des typographies dĂ©glinguĂ©es et des giclĂ©es de couleurs vives. Le livre alterne mĂȘme les types de papier (mat, glacĂ©) pour stimuler le toucher.
Ce chaos apparent cache en rĂ©alitĂ© une maĂźtrise technique impressionnante. Nohr utilise des juxtapositions subversives. L’exemple le plus frappant ? Les rĂšgles de crĂ©ation de personnage, minimalistes, sont prĂ©sentĂ©es sur une petite fiche superposĂ©e Ă une magnifique peinture nĂ©oclassique, « The Deluge » de Francis Danby, reprĂ©sentant une noyade massive. Cette collision entre le jeu et la mort, entre l’art classique et la brutalitĂ© des rĂšgles, donne le ton.
Le design n’est pas un simple habillage, il est l’ambiance.

RÚgles minimalistes, mortalité maximale
Sous ce capot baroque et complexe se cache un moteur d’une simplicitĂ© redoutable. Mörk Borg s’inscrit pleinement dans la mouvance OSR (Old School Renaissance). La philosophie est claire : des rĂšgles lĂ©gĂšres (« rules-light »), rapides Ă prendre en main, qui privilĂ©gient l’ambiance et l’improvisation Ă la complexitĂ© mĂ©canique.
Le systĂšme se rĂ©sume Ă quelques mĂ©caniques simples basĂ©es sur le D20. Fait intĂ©ressant, seules les personnes qui jouent lancent les dĂ©s (mĂȘme pour se dĂ©fendre). La personne qui mĂšne le jeu (la MJ) ne touche presque jamais un dĂ©, ce qui rend les affrontements incroyablement fluides et rapides.
Mais ne vous y trompez pas : simple ne veut pas dire facile. Mörk Borg est d’une brutalitĂ© sans nom.
La crĂ©ation de personnage se fait en quelques jets de dĂ©s alĂ©atoires. Et c’est tant mieux, car il ne faut pas trop s’attacher Ă son avatar. Vous allez mourir. Souvent. Et salement. Les points de vie sont trĂšs bas. Les archĂ©types proposĂ©s donnent le ton : vous pourrez incarner une « Ordure nĂ©e des caniveaux » (Gutterborn Scum) ou un « Ermite Ă©sotĂ©rique » en pleine dĂ©liquescence.
La magie, ici appelĂ©e « Pouvoirs », est tout aussi dangereuse. Elle est instable, corruptrice. Un Ă©chec critique peut dĂ©clencher une « Catastrophe Arcanique ». Les effets sont horribles et grotesques : cela va du simple saignement de nez Ă voir votre propre squelette s’animer et tenter de s’Ă©chapper de votre corps en vous tuant. Ambiance.
Pour survivre (un peu), les personnages disposent de « PrĂ©sages » (Omens), une ressource limitĂ©e qui permet de relancer un dĂ© ou de rĂ©duire les dĂ©gĂąts. Une minuscule lueur d’espoir, juste assez pour rendre la chute encore plus tragique.

Bienvenue Ă la Fin du Monde (et il n’y a pas de buffet)
L’univers de Mörk Borg est un tableau de dĂ©solation. Un monde mĂ©diĂ©val-fantastique en dĂ©cadence terminale. L’atmosphĂšre est rĂ©solument dĂ©sespĂ©rĂ©e. On y trouve des citĂ©s gothiques en ruine comme Galgenbeck, dirigĂ©e par une ArchiprĂȘtresse immortelle et fanatique, ou des lieux charmants comme le Val des Morts Malheureux, oĂč le dĂ©sespoir lui-mĂȘme empoisonne l’air.
Mais le coup de gĂ©nie de Mörk Borg, c’est d’intĂ©grer la fin du monde dans sa mĂ©canique mĂȘme. C’est le « Calendrier de Nechrubel », l’horloge de l’apocalypse.
Une sĂ©rie de sept prophĂ©ties apocalyptiques (les Psaumes) plane sur l’univers. Au dĂ©but de chaque session de jeu, la MJ lance un dĂ© pour voir si une nouvelle « MisĂšre » s’abat sur le monde. Ce ne sont pas de petits Ă©vĂ©nements : « la terre tremblera et de ses fissures s’Ă©lĂšvera une brume empoisonnĂ©e », « le ciel pleurera du feu »âŠ
Lorsque le septiĂšme et ultime signe survient (le Psaume 7:7), c’est terminĂ©. L’Armageddon a lieu. Le monde meurt. La campagne s’arrĂȘte.
Et le livre vous invite symboliquement Ă accomplir l’acte final : le brĂ»ler. C’est dire si le jeu pousse son concept punk et fataliste jusqu’au bout.

Le culte de Mörk Borg et l’explosion crĂ©ative
Le phĂ©nomĂšne Mörk Borg ne serait pas complet sans parler de sa communautĂ©. Le jeu a engendrĂ© un Ă©cosystĂšme de contenu tiers d’une richesse incroyable.
La clĂ© de ce succĂšs ? Une licence tierce partie extrĂȘmement permissive. L’Ă©quipe crĂ©ative a fourni une « boĂźte Ă outils » visuelle (polices gratuites, couleurs de base) et a dit Ă la communautĂ© : « Allez-y, crĂ©ez ! ».
Le rĂ©sultat est un tsunami de crĂ©ativitĂ©. Des centaines de supplĂ©ments ont vu le jour, imitant Ă la perfection le style graphique unique du livre de base. Pour canaliser cette effervescence, Nilsson et Nohr ont lancĂ© le « MĂRK BORG CULT », publiant officiellement les meilleures crĂ©ations sous forme de zines de haute qualitĂ© (comme Feretory et Heretic).
L’influence est telle qu’elle a donnĂ© naissance Ă un sous-genre : les « -Borgs ». Des crĂ©ateur·ices du monde entier se sont emparé·es de l’esthĂ©tique Artpunk pour l’appliquer Ă d’autres univers : CY_BORG (cyberpunk sale), Pirate Borg (piraterie occulte), et bien d’autres. MĂȘme Dukk Börg, un crossover avec⊠wait for it⊠La Bande Ă Picsou (lol). Et un KS vient tout juste d’ĂȘtre lancĂ© pour financer Raptor Ruckus, un JdR Jurassic Park avec les rĂšgles de Mörk Borg.



Style vs Substance ? Le débat inutile
Mörk Borg est un jeu qui divise. Est-ce une Ćuvre d’art visionnaire ou une simple esbroufe, un triomphe du « style sur la substance » ?
Pour les personnes critiques, le livre est inutilisable, la mise en page atroce, et les mĂ©caniques peu originales. Pour celles et ceux qui le dĂ©fendent (dont je fais partie, absolument convaincue), c’est passer Ă cĂŽtĂ© de l’essentiel.
Critiquer Mörk Borg pour son manque de lisibilitĂ©, c’est comme critiquer le logo d’un groupe de black metal parce qu’on n’arrive pas Ă lire son nom. L’intention artistique prime. Le jeu ne cherche pas Ă ĂȘtre un bon livre de rĂšgles ; il cherche Ă ĂȘtre un excellent album de doom metal qui, par ailleurs, contient des rĂšgles pour jouer.
L’Apocalypse parle enfin Français !
Pendant longtemps, la communautĂ© francophone a regardĂ© ce phĂ©nomĂšne de loin, frustrĂ©e par la complexitĂ© quasi impossible de la traduction d’un tel objet graphique. Mais l’attente touche Ă sa fin. L’Ă©diteur français Studio Agate a relevĂ© le dĂ©fi colossal et annonce la localisation officielle de Mörk Borg (et du supplĂ©ment culte, Heretic) pour dĂ©but 2026. C’est un Ă©vĂ©nement majeur.

Mörk Borg est une expĂ©rience intense, viscĂ©rale, qui ne laisse personne indiffĂ©rent·e. C’est un trip rĂŽliste unique, un mĂ©lange improbable de nihilisme, d’humour noir grinçant et de gĂ©nie crĂ©atif. Alors, prĂ©parez vos dĂ©s, affĂ»tez vos fĂ©murs et faites vos adieux. Ătes-vous prĂȘt·e·s Ă jouer la fin du monde en mode rock’n’roll, le sourire aux lĂšvres ? L’horloge tourne dĂ©jĂ âŠ
Et en attendant 1d12 mois pour la VF, vous pouvez d’ores et dĂ©jĂ vous ruer sur la VO ici.
On a aimé :
- Le design graphique absolument dĂ©mentiel. C’est un objet d’art autant qu’un jeu.
- L’ambiance doom metal parfaitement retranscrite. Ăa suinte le dĂ©sespoir (et un peu la biĂšre tiĂšde).
- Les rÚgles OSR simples et brutales. Pas de chichi, on lance les dés et on meurt.
- L’audace de proposer de brĂ»ler le livre pour clĂŽturer l’expĂ©rience. Punk jusqu’au bout.
On a moins aimé :
- Parfois, c’est vraiment illisible. Chercher une rĂšgle prĂ©cise peut rendre fou (ce qui est peut-ĂȘtre le but ? Question rhĂ©torique).
- Il faut aimer mourir. Beaucoup. (Adieu, Grolubia l’Immonde, tu as tenu 15 minutes).
Câest plutĂŽt pour vous siâŠ
- Vous aimez le mĂ©tal, le punk et les esthĂ©tiques extrĂȘmes.
- Vous cherchez une expĂ©rience de jeu viscĂ©rale oĂč l’ambiance prime sur les rĂšgles.
- Vous pensez que mourir de façon grotesque dans un JdR est la meilleure façon de passer un samedi soir.
Ce nâest plutĂŽt pas pour vous siâŠ
- Vous tenez à la lisibilité et à une mise en page claire et aérée.
- Vous voulez jouer des héros qui sauvent le monde (spoiler : il meurt).
- Le jaune fluo vous donne la migraine.
Mörk Borg, c’est l’Ă©quivalent rĂŽliste d’un pogo dans un concert de black metal : c’est violent, bruyant, incomprĂ©hensible, mais absolument jubilatoire.
Grandiose (mais clairement pas pour tout le monde) !

FAQ
Qu’est-ce que Mörk Borg ?
Un JdR suédois « album de doom metal en jeu », esthétique Artpunk fluo et brutale, rÚgles simples mais létales, ambiance apocalyptique et nihiliste.
Influence du design visuel ?
Livre Artpunk chaotique, fluo, agressif et difficile Ă lire : chaque page est une Ćuvre visuelle qui incarne lâambiance du jeu.
Caractéristiques des rÚgles ?
OSR rules-light au D20, joueurs seuls lancent les dés. Création aléatoire, PV faibles, morts fréquentes, magie instable. Brutal et improvisé.
Fin du monde et mécaniques ?
Le « Calendrier de Nechrubel » rythme lâapocalypse par 7 prophĂ©ties. Ă la derniĂšre, le monde meurt et la campagne sâarrĂȘte.
Influence du métal ?
InspirĂ© de doom/black metal (Napalm Death, MayhemâŠ). Playlist officielle 7h. Le jeu est pensĂ© comme un album metal mis en JdR.
Communauté et sous-genres ?
Licence permissive : explosion de contenu fan-made (MĂRK BORG CULT, zines). A donnĂ© naissance aux « -Borgs » (CY_BORG, Pirate BorgâŠ).
Débat style vs substance ?
CritiquĂ© pour son illisibilitĂ©, dĂ©fendu comme expĂ©rience artistique oĂč le style est lâambiance mĂȘme, pas un simple habillage.
Pour qui / pas pour qui ?
Pour fans de mĂ©tal/punk, dâambiances extrĂȘmes et de morts grotesques. Pas pour amateurs de clartĂ©, de hĂ©ros sauveurs ou⊠allergiques au fluo.
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3 Comments
Tileman
Souhaitons beaucoup de courage au maquettiste en charge de la VF !
Gus
đ
Starkiller
J’ai eu l’occasion de jouer Ă la VO ces derniĂšres annĂ©es et j’adore ce JDR. Son ambiance, son esthĂ©tique et sa facilitĂ© de jeu me plaisent beaucoup. Le fait d’avoir des « chips » en guise de personnage ne fait qu’accentuer la tension ressentie dans chaque partie et chaque combat. Et on n’en rigole que plus lorsqu’on meurt. C’est un vraiment un JDR Ă essayer si ce n’est pas dĂ©jĂ fait.