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227 campagnes, 23 millions : qui gagne vraiment le crowdfunding ludique ?

Photo by Ingmar on Unsplash, crowdfunding ludique, article banniĂšre

📊 Crowdfunding ludique : 23,3 M€ accumulĂ©s pendant la semaine d’Essen, mais une campagne mĂ©diane Ă  4 500 â‚Ź. Qui gagne vraiment entre Kickstarter et Gamefound ?


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Crowdfunding ludique : une photo prise en pleine semaine d’Essen

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L’essentiel en 3 points

  • RelevĂ© des 227 crowdfunding ludiques actuels. Nemesis: Legacy pĂšse Ă  lui seul 7,37 M€, soit 31,6 % des 23,3 M€ recensĂ©s.
  • Le top 10 concentre environ 78 % des sommes ; la campagne mĂ©diane affiche 4 500 â‚Ź.
  • Kickstarter hĂ©berge 185 campagnes, mais Gamefound rĂ©unit environ 60 % de l’argent.

Deux cent vingt-sept campagnes, 23,3 millions d’euros
 et prĂšs d’un euro sur trois posĂ© sur la mĂȘme boĂźte.

En pleine semaine d’Essen, on a fait les comptes : 227 campagnes de jeux de sociĂ©tĂ© actives, 23,3 millions d’euros promis. Un chiffre bien rond qui cache une rĂ©alitĂ© nettement plus anguleuse : un seul jeu en capte prĂšs d’un tiers, et la moitiĂ© des projets plafonnent sous les 4 500 euros.

Samedi 24 octobre, pendant que les allĂ©es de la SPIEL d’Essen dĂ©bordaient, parce qu’on n’avait rien d’autre Ă  faire, on s’est amusĂ© Ă  faire le relevĂ© des campagnes de jeux de sociĂ©tĂ© en cours. Le compteur affiche 227 projets : 185 sur Kickstarter, 37 sur Gamefound, 3 sur la Spieleschmiede (la plateforme du revendeur allemand Spiele-Offensive) et 2 sur BackerKit. Au total, 23,3 millions d’euros et 136 443 soutiens.

Avant de sortir la calculette, trois points de prĂ©cautions. C’est une photographie de campagnes encore ouvertes, pas un bilan du financement participatif mondial. Les 136 443 soutiens ne sont pas autant de personnes, puisqu’un joueur qui soutient trois projets compte trois fois. Et la semaine est gonflĂ©e par Essen : en aoĂ»t, le mĂȘme relevĂ© ne comptait que 42 campagnes pour environ 2,75 millions d’euros. Mais 147 quelques semaines plus tard en septembre. Et 227 aujourd’hui. Une pure dinguerie ! Le crowdfunding ludique n’est plus une tendance, mais un vĂ©ritable canal de distribution, d’achat.

Nemesis: Legacy, l’ogre de la semaine

Nemesis: Legacy, d’Awaken Realms, pĂšse Ă  lui seul 7,37 millions d’euros, apportĂ©s par 20 257 soutiens. Soit 31,6 % de la somme totale. L’objectif Ă©tait de 50 000 euros ; il a Ă©tĂ© atteint en 54 secondes, le 6 octobre. Le principe : transformer le survival-horror spatial de la sĂ©rie en campagne legacy de plus de trente-cinq heures, signĂ©e Adam KwapiƄski, Rob Daviau et Jaime Barriga.

Un dĂ©tail parle plus que tous les superlatifs. La boĂźte d’entrĂ©e coĂ»te 89 euros (129 euros avec figurines), mais le montant collectĂ© par soutien frĂŽle 364 euros, contre 171 euros sur l’ensemble du relevĂ©. Pas tout Ă  fait un panier moyen, mais l’ordre de grandeur suffit : comme Ă  chaque campagne Nemesis, l’éditeur rouvre tout son catalogue. Livraison annoncĂ©e pour novembre 2027.

Petite prĂ©cision qui compte : Gamefound est nĂ© dans l’orbite d’Awaken Realms, créé par Marcin Úwierkot, alors Ă  la tĂȘte du studio. Le plus gros projet de la semaine tourne donc sur la plateforme de la maison. Rien de cachĂ©, mais un Ă©cosystĂšme intĂ©grĂ© qu’aucun petit Ă©diteur ne peut rĂ©pliquer.

Kickstarter a le nombre, Gamefound a l’argent

DerriĂšre l’ogre, un rayon de pop culture. Stormlight: War for Roshar (Brotherwise Games, Kickstarter), tirĂ© des romans de Brandon Sanderson et signĂ© John D. Clair, atteint 2,10 millions d’euros. Satisfactory: The Board Game, adaptation du jeu vidĂ©o d’usines par MOOD Publishing sur Gamefound, 1,84 million. Puis Arkham Horror Remastered – Vault Series, premiĂšre campagne de Fantasy Flight Games (mais pas la premiĂšre incursion du groupe Asmodee), Ă  1,74 million. Dice Throne Nexus ferme le top 5 avec 1,47 million et 11 040 soutiens, le plus gros contingent aprĂšs Nemesis.

Ces cinq projets totalisent 14,52 millions, environ 62 % des sommes. Le top 10, environ 78 %. Les 217 autres campagnes se partagent quelque 5,2 millions.

Le dĂ©sĂ©quilibre se lit aussi entre plateformes. Six des dix plus grosses campagnes sont hĂ©bergĂ©es par Gamefound et pĂšsent Ă  elles seules environ 13 millions d’euros, soit prĂšs de 56 % du total. Selon nos calculs Ă  partir du tableau complet, les 37 campagnes Gamefound rĂ©unissent environ 14,1 millions, contre quelque 9,2 millions pour les 185 de Kickstarter. Kickstarter reste la place du village, plus peuplĂ©e et plus modeste ; Gamefound est devenu la vitrine des boĂźtes premium. Rien de trĂšs neuf, d’ailleurs : en 2025, il revendiquait dĂ©jĂ  neuf des dix plus grosses campagnes tabletop de l’annĂ©e.

Un top 10 qui joue la carte du déjà-connu

Nemesis, Stormlight, Satisfactory, Arkham Horror, Dice Throne, Plants vs. Zombies, Tanares, The Danes (stand alone d’À la Gloire d’Odin), Final Fantasy
 Sur les dix campagnes les mieux financĂ©es, neuf s’appuient sur une licence, une gamme ou un univers dĂ©jĂ  installĂ©. L’exception la plus nette est francophone : Arctica, de This Way!, signĂ© RĂ©mi Mathieu et Sams, Ă  556 306 euros.

Cela ne prouve pas que le crowdfunding a cessĂ© de financer l’innovation. Cela montre que, tout en haut du tableau, il sert surtout de boutique de prĂ©commande pour des communautĂ©s dĂ©jĂ  constituĂ©es. Kickstarter semble l’admettre : en juillet, il lançait SideQuest, pour remettre en avant des campagnes tabletop plus petites et plus simples. Quand il faut un Ă©vĂ©nement pour prouver qu’on peut encore faire petit, c’est que le grand format est devenu la norme visible.

Une monoculture Ă  la sauce plateau

Le phĂ©nomĂšne dĂ©passe le jeu de sociĂ©tĂ©. ELLE se demande pourquoi tout le monde semble lire les mĂȘmes livres, alors que plus de 600 000 titres sont sortis l’an dernier chez les Ă©diteurs traditionnels. PrĂ©cision : il s’agit de livres et du marchĂ© amĂ©ricain ; la comparaison avec nos boĂźtes est la nĂŽtre.

Les mĂ©canismes, eux, nous sont familiers. Le critique Lincoln Michel y dĂ©crit un « modĂšle blockbuster Â» : quelques titres font vivre les maisons, le reste est lancĂ© au hasard en espĂ©rant que ça accroche, et le milieu de gamme a quasiment disparu, disent les Ă©diteurs. Il parle d’une Ă©conomie « en K Â» : une poignĂ©e de gagnants capte l’argent et l’attention. Remplaçons « Ă©diteur Â» par « studio Â» : c’est notre relevĂ©, avec son top 10 Ă  78 % et sa mĂ©diane Ă  4 500 euros.

Autre point commun : l’effet de conversation. « On veut lire ce que lisent ses amis. MĂȘme si on dĂ©teste Â», rĂ©sume Michel ; la critique Maris Kreizman observe de son cĂŽtĂ© que l’(en)jeu n’est plus tant la dĂ©couverte que le livre (=> jeu) dont tout le monde parle. C’est ce qu’on appelle la validation sociale. À la table de jeu, c’est pareil : on soutient aussi Nemesis pour en discuter ensuite avec les autres.

Et la classe moyenne, dans tout ça ?

La campagne mĂ©diane, la 114e sur 227, affiche 4 500 euros. Douze projets sont Ă  zĂ©ro. Pour un crĂ©ateur indĂ©pendant, le vrai concurrent n’est pas forcĂ©ment son voisin de classement : c’est le bruit d’un ogre qui aspire l’attention des rĂ©seaux, des vidĂ©astes et des portefeuilles la mĂȘme semaine.

Pas de dĂ©sert pour autant. La deuxiĂšme Ă©dition d’An Infamous Traffic, de Cole Wehrle, rĂ©unit environ 539 000 euros et 6 459 soutiens, soit davantage de backers qu’Arkham Horror Remastered. De vraies rĂ©ussites, Ă  une autre Ă©chelle de visibilitĂ©.

Alors, qui gagne vraiment ?

Kickstarter gagne la bataille du nombre. Gamefound, celle des mastodontes. Les licences installĂ©es, celle de l’attention. Le financement participatif ludique n’a pas trahi sa promesse d’origine : les centaines de petites campagnes sont toujours lĂ . Il en a simplement ajoutĂ© une seconde, celle d’une boutique de prĂ©commande pour collectionneurs.

Les comptes dĂ©finitifs attendront la clĂŽture de Nemesis: Legacy, le 27 octobre, prolongation Gamefound possible. Reste une question qu’aucun tableur ne tranchera : restera-t-il assez d’oxygĂšne pour le prochain petit jeu gĂ©nial Ă  4 500 euros ? La foule finance toujours. Elle a juste appris Ă  faire la queue devant les mĂȘmes guichets.

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