Ni bannir ni se taire : L’échelle DALIA face à l’IA dans le jeu de société
✍️ Règles, illustrations, prototypes : et si chaque jeu de société déclarait sa part d’IA ? L’échelle genevoise DALIA ouvre la voie.
Ni bannir ni se taire : L’échelle DALIA face à l’IA dans le jeu de société
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✍️ Sans compter le podcast, DALIA 4, cet article a un niveau de DALIA 2.
L’essentiel en 3 points :
- Comment faire pour exposer l’utilisation de l’IA ? Une piste : l’échelle DALIA classe l’implication de l’IA de D0 (tout humain) à D5 (tout machine).
- Plateformes et salons parlent de l’IA sans vocabulaire commun.
- Utile par composant et portée collectivement, fragile si elle reste isolée.
Le jeu de société se dispute sur l’intelligence artificielle avec un vocabulaire de cour de récré : avec ou sans. À Genève, trois créatifs proposent une échelle ouverte en six niveaux pour mesurer plutôt que soupçonner. On a regardé comment elle pourrait se glisser dans nos boîtes… et où ça coince.
« Avec ou sans IA » : un débat en noir et blanc
Un correcteur qui déplace une virgule et une IA qui dessine toute la couverture d’un jeu : aujourd’hui, les deux peuvent se retrouver sous la même étiquette « avec IA ». Pratique pour les polémiques. Beaucoup moins pour savoir ce qu’on achète.
Le débat ludique sur l’intelligence artificielle fonctionne comme un interrupteur. D’un côté, les interdictions : l’UK Games Expo a publié le 24 septembre 2026 une politique qui bannit de ses stands les produits créés « complètement ou en partie significative » par IA, sans dire où commence le « significatif ». De l’autre, le silence : quand un chercheur épluche les grosses campagnes de financement participatif, presque personne n’avoue quoi que ce soit. Entre les deux ? Pas grand-chose. Et surtout pas de mots.
C’est précisément ce vide que veut combler DALIA.
DALIA, six niveaux pour savoir qui tient le crayon
DALIA a été présentée le 24 mars 2026 au Bureau culturel de Genève par ses trois cocréateurs : le photographe Niels Ackermann (agence Lundi13), Baptiste Lefebvre, alias Cetusss (Bureau culturel), et Alexandre Pugin (agence TWKS). Leur constat tient en une phrase, affichée en tête du site officiel : « Assisté par IA » ne veut plus rien dire.
Plutôt que de compter des pixels ou des mots générés, l’échelle pose trois questions : qui trouve l’idée, qui la réalise, qui sélectionne et finalise le résultat. Les réponses placent l’œuvre sur six niveaux. La structure s’inspire d’ailleurs ouvertement des niveaux d’automatisation de la voiture autonome, une référence citée dans la spécification.
| Niveau | Nom officiel | En clair |
|---|---|---|
| D0 | Manuel (sans IA) | Aucune IA, nulle part. |
| D1 | Assisté par outil(s) | L’IA analyse ou signale, l’humain fait et décide tout. |
| D2 | Augmenté par IA | L’IA comble de petits trous sans changer le sens. |
| D3 | Création guidée | L’IA fournit une base, l’humain la transforme profondément. |
| D4 | Généré par IA (dirigé par l’humain) | L’IA produit, l’humain commande et choisit. |
| D5 | Entièrement autonome | L’humain appuie sur « démarrer », la machine fait le reste. |
Deux détails changent tout. D’abord, DALIA ne juge pas : selon sa FAQ, une œuvre D5 n’est pas inférieure à une œuvre D0, puisque l’échelle mesure un processus et non une valeur. Décider ce qui est acceptable pour un concours ou une commande revient aux personnes concernées. Ensuite, le niveau est auto-déclaré. DALIA se présente comme un outil de transparence, pas comme un système d’audit, et compare l’exercice à une étiquette nutritionnelle : c’est au producteur d’étiqueter honnêtement.
Le tout est gratuit, publié sous licence Creative Commons BY-SA 4.0, avec un dépôt GitHub ouvert aux contributions, où l’on peut justement proposer des critères pour de nouvelles disciplines. Le jeu de société n’y figure pas encore. Et, à notre connaissance, aucun éditeur ludique n’affiche publiquement de niveau DALIA à ce jour. Le terrain est vierge.
Pourquoi le jeu de société en aurait (vraiment) besoin
Des aveux qui ne collent pas aux pratiques
Les chiffres dispos dessinent une réalité bien moins binaire que les forums. Le rapport AI in Board Game Design and Development de Paul Wake (Manchester Metropolitan University, projet européen STRATEGIES), dont on vous parlait en février, a passé au crible les 42 campagnes de jeux ayant levé plus de 500 000 dollars au premier semestre 2025. Deux seulement reconnaissent un usage de l’IA. L’auteur doute fortement que les quarante autres en soient exemptes. Le « pas vu, pas pris » a de beaux jours devant lui.
En face, l’enquête de la Tabletop Game Designers Association (TTGDA), menée début 2026 auprès de 171 auteurices, indique que plus de la moitié des répondants ont déjà utilisé l’IA générative pour une partie de leur travail. Environ un quart s’en sont servis pour chercher des idées ou des mécanismes, alors que plus de la moitié se disent fortement opposés à cet usage. La ligne rouge, elle, est nette : environ quatre répondants sur cinq rejettent fermement l’illustration générée dans un produit fini.
On expérimente en coulisses, on se méfie en vitrine. Ce n’est pas un camp contre un autre, c’est un spectre. Exactement ce que DALIA décrit. (Précision utile : cette enquête porte sur les répondants d’une association nord-américaine et ne prétend pas représenter tous les auteurs.)
Prototype ou version finale, le vrai souci
Les polémiques récentes tournent presque toutes autour de la même ambiguïté. Sur Puerto Rico 1897 (Awaken Realms et Ravensburger), des visuels générés ont dû être retirés. Pour Concordia: Special Edition, Awaken Realms a promis une version finale sans art généré, tout en reconnaissant recourir à l’IA pour le brainstorming et les prototypes. Alors, « avec » ou « sans » ? Les deux, selon l’étape. Une échelle qui distingue composants et phases répondrait bien mieux qu’un oui ou un non.
Il y a aussi l’IA subie. Cette année, InDesign a généré par défaut du texte alternatif par IA dans certains PDF, et Evil Hat comme Chaosium ont dû republier des fichiers, comme on le racontait en août. Pour un éditeur qui promet du « zéro IA », c’est le cas d’école : une petite intervention non voulue, typiquement de niveau D2, suffit à faire mentir une promesse absolue.
Des règles qui ne parlent pas la même langue
Côté plateformes et salons, chacun a écrit sa propre grammaire :
- Kickstarter demande aux projets de déclarer leur usage de l’IA générative.
- BackerKit refuse les contenus créés uniquement par IA générative, mais tolère des retouches : remplissage génératif, corrections de langue, outils d’accessibilité.
- Gamefound impose depuis fin février 2026 de déclarer l’IA générative utilisée pour créer, présenter ou promouvoir un projet (on en parlait ici).
- L’UK Games Expo interdit le « significatif » sans le définir, tout en tolérant correction orthographique, édition mineure, aide à la production et accessibilité. Gen Con, Dragonmeet ou Tabletop Scotland ont eux aussi fermé la porte aux produits générés.
- Steam, côté jeu vidéo, impose une déclaration depuis 2024, revue en janvier 2026. Utile, mais binaire : une texture passée dans un agrandisseur et un jeu entièrement illustré par IA portent le même drapeau.
Notez le joli paradoxe : le remplissage génératif toléré par BackerKit correspond presque mot pour mot à un exemple de niveau D2 chez DALIA. Les plateformes font déjà des nuances… sans le vocabulaire pour les nommer. Et le flou « en partie significative » de l’UKGE gagnerait à devenir, par exemple, « composants finaux au maximum D2 ».
Attention toutefois : la transparence n’est pas l’acceptation. Un produit honnêtement déclaré D4 resterait D4… et sans doute toujours indésirable à Birmingham.
Un passeport plutôt qu’un autocollant
Coller un gros « D3 » au dos d’une boîte n’aurait pas grand sens. Un jeu moderne est une addition de métiers : auteur, développeur, illustrateur, graphiste, traducteur, rédacteur, équipe marketing. Prenons un livret de règles. Un logiciel signale des incohérences sans rien réécrire : D1. On demande à une IA de reformuler deux passages laborieux : D2. On lui confie un premier jet complet, qu’on réécrit de fond en comble : D3. On garde presque tel quel le texte de la machine : D4. Même support, quatre réalités.
DALIA a prévu ces œuvres composites, avec une petite incohérence qui mérite d’être relevée : la spécification technique retient par défaut le niveau le plus élevé présent, tandis que la FAQ publique évoque aussi le niveau du processus dominant. Une déclinaison ludique devrait trancher. Voici, par analogie et sans valeur officielle, à quoi pourrait ressembler un passeport DALIA par composant :
| Composant | Niveau plausible | Ce que ça clarifierait |
|---|---|---|
| Mécaniques et game design | D0 ou D1 (tableur, simulations d’équilibrage) | Rassure sur le cœur du jeu |
| Illustrations finales | D0 | Le point le plus sensible pour le public |
| Illustrations de prototype ou de campagne | D4 éventuel, déclaré | Lève l’ambiguïté prototype/version finale |
| Règles et textes | D0 à D2 (correction, reformulation) | Distingue relecture et écriture |
| Traduction et localisation | D2 ou D3 selon la réécriture humaine | Un sujet largement sous-estimé |
| Marketing et vidéos | Niveau déclaré à part | Là où la méfiance est la plus forte |
| Accessibilité (texte alternatif) | D2, relu par un humain | Évite le « zéro IA » trahi malgré soi |
Où l’afficher ?
Les supports envisageables vont du plus discret au plus ambitieux. Une ligne dans les crédits, à côté des noms des auteurices et illustrateurices, ne coûterait presque rien. Une fiche en ligne par composant, accessible par QR code, aurait l’avantage de pouvoir être corrigée à la réimpression. Le logo au dos de la boîte serait le plus visible… et le plus coûteux : place rare, tirages figés, déclinaisons linguistiques.
Le financement participatif ferait sans doute le meilleur terrain d’essai, puisque Gamefound exige déjà une déclaration : DALIA fournirait un format commun pour la remplir. Les salons pourraient fixer des seuils, les concours de création des niveaux maximaux, et les contrats d’édition des plafonds par composant, du genre « D0 à D2 pour les règles, D0 seulement pour l’illustration ». Même l’école pourrait s’en saisir. Plutôt que d’interdire, les profs pourraient autoriser des D1, D2, D3…
Pour l’illustration, inutile de réinventer la roue. La Charte des Illustrateur·ices Ludiques propose déjà un picto « illustré à la main », qui ne concerne que l’image. Le présenter comme l’équivalent d’« illustrations D0 » en ferait un allié plutôt qu’un concurrent.
Les angles morts (et ils ne sont pas petits)
On ne va pas se raconter d’histoires : DALIA a de sérieuses limites.
L’auto-déclaration. Personne ne vient vérifier les prompts ni les fichiers sources. Dans un secteur où quarante grosses campagnes sur quarante-deux se taisent, une étiquette déclarative peut aussi devenir un outil de communication complaisant. Une sorte de « DALIA-washing », en somme.
La prime au silence. Le premier éditeur qui affichera « illustrations D0, règles D2 » s’expose à la polémique, quand celui qui ne dit rien ne risque… rien. Sans masse critique, personne n’a intérêt à ouvrir le bal.
La neutralité, vue par les artistes. Une échelle qui affirme qu’un D5 ne vaut pas moins qu’un D0 peut être lue comme une banalisation de l’IA. Or DALIA exclut explicitement de son périmètre l’éthique des modèles : données d’entraînement, consentement, impact environnemental. Pour beaucoup de créateurs, c’est pourtant le cœur du sujet.
La jeunesse du projet. Une version 1.0 de quelques mois, un dépôt GitHub encore très confidentiel, aucun critère propre au jeu (mécaniques, composants physiques, playtest). Les frontières restent interprétables : à partir de combien de retouches un D4 devient-il un D3 ?
Ni bouclier juridique, ni certificat. Depuis le 2 août 2026, des obligations de transparence de l’article 50 de l’AI Act européen s’appliquent, mais elles visent surtout les fournisseurs de systèmes génératifs et certains contenus précis. Un badge DALIA ne vaut donc pas conformité. À l’inverse, rien n’oblige aujourd’hui un éditeur à expliquer au public comment il utilise l’IA. C’est justement ce vide qu’un label volontaire peut occuper.
Dernier point, plus technique : la licence CC BY-SA impose de partager toute adaptation de la spécification sous les mêmes conditions. Un éventuel « DALIA ludique » devrait donc rester ouvert. Pour une fédération professionnelle, ce n’est pas un problème. C’est même plutôt une bonne nouvelle.
Qui pourrait porter le projet ?
Une échelle déclarative ne vaut que par le nombre de ceux qui l’utilisent. En France, le Groupement Interprofessionnel du Jeu de Société (GIJS), qui fédère notamment des organisations d’auteurices, d’éditeurs et d’illustrateurices, serait l’interlocuteur naturel d’une adoption collective. En Suisse romande, un festival comme Ludesco pourrait servir de laboratoire, à deux pas du berceau genevois de l’échelle. Et la gouvernance ouverte de DALIA plaide pour contribuer au projet existant plutôt que d’inventer une énième échelle concurrente : les labels « sans IA » se multiplient déjà bien assez.
Et chez Gus&Co ?
Prêcher la transparence sans l’appliquer serait un peu fort de café. Nos podcasts sont déjà annoncés comme « générés par IA » : en langage DALIA, l’audio relèverait probablement du D4. Nos textes, eux, mériteraient chacun leur niveau, honnêtement, au cas par cas. Y compris celui-ci.
Oui, nous utilisons l’IA générative. On ne va pas se/vous le cacher. Pour générer nos podcasts, donc, mais également pour corriger nos textes. Pas pour les générer, mais pour effacer les coquilles, améliorer quelques tournures par-ci par-là. Nous écrivons sur le jeu de société. C’est notre passion. Nous n’allons pas laisser la machine faire tout elle-même ! Sinon on arrête, tout simplement. Mais l’IA nous aide, elle accélère les processus d’édition. Comme un GPS sur la route. C’est toujours nous qui taillons la route, le GPS ne roule pas tout seul, mais il nous aide à arriver à bon port.
Désormais, pour être transparents avec notre communauté, dans chacun de nos prochains articles, nous avons décidé d’indiquer le niveau DALIA, de 0 à 5. Vous le trouverez en tout début d’article. Comme celui-ci, le tout premier.
On pourrait aussi ajouter à nos critiques de jeux un encadré « Niveau DALIA déclaré par l’éditeur », avec la mention « non déclaré » quand c’est le cas. Une petite ligne. Mais elle obligerait chacun, nous compris, à se poser la bonne question. Avec DALIA, encore une fois, l’idée n’est pas de dénoncer, mais d’énoncer.
Bref. Dans un loisir où tout commence par la lecture des règles, il serait temps d’écrire celles de l’IA.
Sources et références utiles
- Échelle DALIA, site officiel (version française)
- Spécification DALIA v1.0 (GitHub)
- Le Temps, « Voici le thermomètre de l’IA » (mars 2026)
- RTS, « Dalia, le thermomètre genevois qui mesure l’implication de l’IA »
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