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Jeux de plateau

Ace of Spades : De la hype à la honte, autopsie d’un fiasco

🥊 Comment un jeu a-t-il pu cacher des illustrations racistes ? On décortique le scandale Ace of Spades et la réaction choc de Devir.


Ace of Spades : Comment l’un des jeux les plus attendus de l’année s’est crashé en 24h pour racisme

Ace of Spades

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En bref :

  • Ace of Spades, jeu très attendu de Devir, a créé un scandale à cause de ses illustrations racistes.
  • Face au tollé de la communauté, l’éditeur a présenté des excuses et lancé un rappel complet du jeu.
  • Cette affaire est devenue un cas d’école sur la responsabilité éditoriale et la gestion de crise dans le jeu de société.

L’un des jeux les plus attendus de la Gen Con s’est arrêté net : une image, un mot, une mécanique… et un scandale.

Imaginez la scène. On est début août 2025, la Gen Con bat son plein. Un jeu fait saliver tout le monde : Ace of Spades, par l’éditeur respecté Devir. Un thème « western d’horreur fantastique », des mécaniques de poker solo/coop pour affronter des boss… Bref, la recette parfaite. Le jeu caracole en tête de la « hotness » sur BoardGameGeek, les critiques des influenceurs sont dithyrambiques. On parle déjà du best-seller de la rentrée.

Et puis, le 7 août, patatras. Le château de cartes s’effondre.

Un utilisateur sur les forums de BGG, Jeremy Howard, poste des photos de certaines cartes. Et là, c’est le choc. Des illustrations non seulement problématiques, mais carrément racistes. L’engouement se transforme en effroi. En quelques heures, la machine s’emballe et ce qui devait être une success-story devient un cas d’école de la pire erreur de communication possible.

Alors, que s’est-il vraiment passé ?

Des cartes qui ne passent pas

Le scandale ne vient pas d’une petite erreur d’interprétation. Le contenu était sans équivoque. Au cœur du problème, deux cartes :

  1. Le « Fugitive » (Fugitif) : Cette carte, catalyseur de la colère, montre un homme noir enchaîné, dépeint comme un monstre démoniaque, « baveux et assoiffé de sang » selon les termes des joueurs. Pire encore, la version espagnole utilise le mot « Cimarrón », qui désigne spécifiquement un esclave en fuite. Le joueur est donc chargé de « battre » un esclave évadé, transformé en monstre. Une inversion totale et abjecte de la victime et de l’agresseur.
  2. Le « Slaver » (Esclavagiste) : En face, la carte de l’esclavagiste blanc est celle d’un méchant… mais représenté de manière « propre et soignée ». Le contraste est saisissant : l’oppresseur est stylé, l’opprimé est monstrueux.

Pour couronner le tout, une mécanique de jeu associée au « Fugitive » stipule que « les cartes d’une autre couleur sont considérées comme des piques (spades) ». Or, le mot « spade » est une insulte raciale historique en anglais pour désigner les personnes noires. L’illustration, le nom, la mécanique : un « fichu tiercé gagnant » du racisme, comme l’a résumé un utilisateur sur Reddit.

Rapidement, d’autres cartes sont épinglées pour leurs stéréotypes éculés : un Sitting Bull démoniaque, un bandit mexicain caricatural… L’erreur n’était pas isolée, mais systémique.

La toile s’enflamme, l’industrie réagit

Le post de Jeremy Howard a mis le feu aux poudres. Des figures respectées du milieu sont montées au créneau. Elizabeth Hargrave, l’autrice du célèbre Wingspan, a interpellé Devir sur les réseaux : « WTF Devir? Vous devriez faire mieux que ça. »

Wtf @devirgames.bsky.social? You should know better. Do better.

Elizabeth Hargrave (@elizhargrave.bsky.social) 2025-08-07T19:50:26.608Z

Sur Reddit, la colère et la déception étaient immenses. Le consensus était clair : « Comment une telle chose peut-elle encore arriver en 2025, venant d’un éditeur de cette envergure ? » La communauté ludique a évolué, elle est plus attentive à la représentation et au contexte historique. Ce dérapage a été perçu comme une trahison.

La réponse de Devir

Face au shitstorm, Devir n’a pas attendu. Aujourd’hui, vendredi 8 août, l’éditeur a publié un communiqué sur FB qui restera dans les annales de la gestion de crise.

Plutôt que de se défendre, ils ont joué la carte de l’honnêteté brutale, citant le rasoir de Hanlon : « N’attribuez jamais à la méchanceté ce qui s’explique par la bêtise. » En gros : « On a été nuls, mais on n’est pas des monstres. »

Le message était clair : « Nous assumons l’entière responsabilité du préjudice causé et présentons nos plus sincères excuses à tous, sans condition ni excuse. »

Mais les mots ne suffisent pas. Devir a annoncé des actions fortes et coûteuses :

  • Arrêt immédiat des ventes et rappel de tous les exemplaires.
  • Création de cartes de remplacement gratuites pour tous les acheteurs.
  • Audit complet du jeu pour retirer tout autre contenu problématique.
  • Revue totale de leurs processus éditoriaux et consultation d’experts en diversité et histoire pour leurs futurs projets.

Cette réponse, rapide et sans compromis, a été quasi unanimement saluée. CGE et son Codenames Harry Potter devrait en prendre de la graine. Elizabeth Hargrave elle-même a applaudi : « Il aurait mieux valu que cela n’arrive jamais, mais [la réponse] reconnaît le mal réel causé, prend ses responsabilités et corrige les choses, à un coût substantiel pour l’éditeur. »

THIS IS HOW YOU DO IT.Better that it didn't need to be done at all, but this acknowledges real harm, takes responsibility, and fixes it at substantial cost to the company.

Elizabeth Hargrave (@elizhargrave.bsky.social) 2025-08-08T09:44:47.606Z

Un électrochoc

L’affaire Ace of Spades est un électrochoc. Elle montre qu’en 2025, la sensibilité culturelle n’est plus une option. Pour les éditeurs, surtout internationaux, une compréhension superficielle d’une culture ne suffit pas. Il faut une vraie diligence.

Elle prouve aussi le pouvoir de la communauté. D’un simple post sur un forum à un rappel de produit mondial, les joueurs ont montré qu’ils étaient des gardiens vigilants des valeurs du hobby.

Finalement, si l’erreur de Devir fut monumentale, leur réponse fut magistrale. Ils ont transformé un désastre potentiel en une leçon d’humilité et de responsabilité. Une leçon qui, espérons-le, sera entendue par toute l’industrie pour que le jeu reste un plaisir partagé, loin des stéréotypes nauséabonds d’un autre âge.

Avez-vous déjà renoncé à acheter un jeu à cause de son thème ou de ses illustrations ?

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5 Comments

  • patrikcarpentier

    C’est vrai qu’ils auraient dû faire plus attention, d’autant qu’il n’y a pas qu’une seule et unique personne pour créer, dessiner et publier le jeu dans cette entreprise. Je me pose la double question suivante : si les persos avaient été très caricaturaux (avec un humour trash assumé) ou si les persos avaient été des animaux humanisés, quid de la réaction à ces visuels ?

    Maintenant, sans verser dans le complotisme tout azimut, est-ce que ça n’a pas été une démarche volontaire ou un acte manqué ?

  • SamD

    « les joueurs ont montré qu’ils étaient des gardiens vigilants des valeurs du hobby ».
    Suis-je le seul à qui cette phrase peut faire peur ?
    Je tiens à préciser (parce que, hélas, cela me permettra peut-être d’écrire des choses qui seraient mal vues sinon) que mon père est haïtien et que je pense donc être suffisamment sensibilisé à l’esclavage et sa représentation.
    Oui, je trouve l’image montrée choquante et étonnant qu’elle ait pu passer les différents filtres avant la production du jeu.
    D’un autre côté, jamais je ne voudrais imposer ma vision du monde et mes valeurs aux autres joueurs de plateau dans le vaste monde.
    Effectivement, le problème se rapproche de celui de Codenam Back to Hogwarts et j’avoue être très inquiet par le côté « police des moeurs » pas parce que ses valeurs me dérangent mais parce que l’on retrouve exactement les mêmes façons de faire et intolérance « de l’autre côté » par les gens qui trouvent qu’au contraire, parler des ravages de l’esclavage ou des méfaits de la transphobie est inadmissible.

  • Newton

    C’est sûr que quand on fait des jeux avec des oiseaux ou des poissons, on est un peu tranquille…on peut donner des leçons plus facilement.

    Ca prouve 2 choses : zéro suivi de projet dans la boîte et qu’on n’a pas encore fini de traiter ce genre de sujet.

  • Marie-Eve Joly

    Je fais partie de ceux qui pensent qu’il faut reconnaître l’histoire au complet — le beau comme le laid. On ne peut pas faire comme si l’esclavage, l’oppression ou Auschwitz n’avaient jamais existé. Les Premières Nations ont bel et bien été représentées d’une certaine façon à une époque donnée, et ça fait partie de notre bagage historique. Django a été écrit il y a longtemps : on ne devrait pas l’effacer juste par peur des représailles.

    Là, je vois un concept de jeu qui se veut dans l’ambiance des vieux films de cowboys des années 60, avec tous les clichés qui venaient avec.

    Est-ce que certaines cartes sont exagérées ? Oui. La carte de l’esclave, par exemple, mériterait d’être retouchée. Moi, j’y vois quand même un personnage révolté, qui a soif de liberté. Mais bannir le jeu ? Non. On voit qu’il y a eu un manque de vérification sur quelques cartes, c’est vrai, mais ça ne justifie pas de tout jeter.

    Il faut trouver un équilibre, autant dans la façon de représenter les choses que dans notre manière de les recevoir. Je suis franchement tannée de voir que certaines personnes cherchent le mal partout.

  • Kajo

    J’ai voté « Non jamais », parce que la situation ne s’est jamais présentée sur un jeu qui aurait pu m’intéresser.
    Mais l’arbitrage serait facile : aucun jeu n’est indispensable.

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