Jeux de société en péril : Les tarifs US menacent l’industrie
⚠️ Tarifs douaniers record, production chinoise menacée, éditeurs inquiets : pourquoi notre prochaine partie pourrait coûter plus cher !
Tarifs douaniers, la crise s’intensifie
En bref :
- Flambée des tarifs douaniers : Les hausses record imposées par les États-Unis à la Chine (145%) menacent la production et la distribution des jeux de société.
- Réaction des éditeurs : Les acteurs français et américains tentent de limiter la casse, avec des stratégies variées (production locale, réduction des coûts, etc.).
- Futur incertain : Baisse probable de la diversité ludique, hausse des prix et risque de consolidation du marché.
Aujourd’hui, c’est l’avenir même de vos éditeurs préférés qui se joue derrière ces nouveaux tarifs douaniers.
L’annonce brutale de tarifs douaniers américains historiques secoue l’intégralité du secteur du jeu de société. Mais bien sûr pas seulement ! Dans une précédente analyse, nous avons évoqué les conséquences directes pour les éditeurs et distributeurs aux États-Unis, inquiets face à des taxes qui peuvent grimper à 54%. Quelques jours heures après notre article, ces mêmes tarifs sont passés à 104%, puis… 145%. Mais cette crise ne se limite pas à l’Amérique du Nord : en Europe, et particulièrement en France, l’impact se fait déjà sentir, comme on l’a déjà souligné ici.
Aujourd’hui, nous revenons sur les parallèles entre la situation américaine et celle du marché européen, tout en expliquant pourquoi les éditeurs français (Blam!, Catch Up Games, Super Meeple) observent cette guerre commerciale avec une prudence mêlée d’inquiétude.
Des tarifs dévastateurs jusqu’à 145%
Si un tarif de 10% ou même 20% est déjà pénible pour la production et la distribution, passer à un niveau de 35% ou 54% inquiète fortement. Et le scénario de 145% provoque un véritable séisme : c’est tout simplement la mort annoncée de nombreux éditeurs et distributeurs spécialisés.
L’exemple de Cephalofair Games
Price Johnson, de Cephalofair Games, interviewé ici, explique que pour une seule cargaison à 840 000 $ de coûts de fabrication, il faut désormais payer près de 873 000 $ additionnels en taxes à l’entrée sur le territoire américain. Autrement dit, le prix du produit final double sans que la société ne bénéficie d’aucun avantage. Dans ces conditions, la poursuite de la distribution aux États-Unis devient quasi impossible.
Fabrication locale : un rêve coûteux
Pourquoi ne pas tout simplement rapatrier la production ? Au-delà de la question de la main-d’œuvre et des compétences techniques, le différentiel de coût reste colossal. Selon les retours de Matt Molandes (Druid City Games, Brotherwise Games, Incredible Dream Studios), cités dans le billet de Scott Thorne (sur icv2.com), fabriquer un jeu de cartes (avec 108 cartes, jetons en punchboard, livret de règles et boîte) coûte :
- 8,04 $/unité pour une usine américaine (délai 3-4 mois),
- 4,16 $/unité en Lituanie (délai ~3 mois, mais jetons à produire ailleurs),
- 0,54 $/unité en Chine (délai 3 semaines).
Avec de tels écarts, la plupart des éditeurs ne peuvent assumer un prix de revient américain. Produire aux États-Unis ferait monter le tarif en boutique à 40 $ au lieu de 10 $ si le jeu venait de Chine. Les tarifs douaniers de Trump pourraient entraîner une baisse de 25 % du nombre d’éditeurs de jeux de société aux US, selon Charlie Hall dans Polygon. 25 %…
Un choc tarifaire qui dépasse les frontières
Un phénomène mondial
Les nouvelles taxes américaines, initialement dirigées contre les importations de Chine et d’autres pays asiatiques, touchent désormais un nombre croissant de biens. Ces hausses pouvent désormais dépasser les 100%, ce qui rend la production en Asie soudainement hors de prix pour les entreprises américaines mais aussi européennes qui vendent aux États-Unis.
Pareil avec le Canada. Les tarifs américains ne menacent pas uniquement les entreprises du sol américain. Au Canada, par exemple, Jay Cormier, cité ici, fondateur de Off the Page Games à Vancouver, subit une envolée de ses frais de douane : de 1 000 $ à 26 000 $ pour un seul conteneur, lorsque les tarifs étaient “seulement” à 20%. Aujourd’hui, avec des pics à 54%, 104% ou 125%, c’est tout simplement ingérable pour un éditeur de petite taille.
Puisque 60 à 70% de son chiffre d’affaires provient des États-Unis, cette hausse subite de tarifs met en péril la rentabilité de ses nouveaux projets. Pour Cormier, il s’agit d’une véritable confusion et d’un chaos permanent. Nombre de ses confrères reportent leurs campagnes de financement participatif, ou hésitent à lancer de nouveaux jeux, par crainte de l’instabilité des coûts.
Les éditeurs français, même s’ils fabriquent parfois leurs jeux en Europe, exportent souvent aux États-Unis ou collaborent avec des éditeurs américains pour diffuser leurs catalogues. Résultat : toute hausse des coûts d’importation à l’arrivée sur le sol américain se répercute sur les prix de vente finaux, la marge des distributeurs et, in fine, la rentabilité des studios français.
La dépendance à la production asiatique
Évidemment, il faut rappeler que la plupart des jeux sont aujourd’hui manufacturés en Asie (Chine, Vietnam, Corée), où se trouvent les lignes de production spécialisées, capables de gérer facilement figurines, punchboards et impression haute qualité. Cet « avantage » de l’Asie reposait sur des coûts concurrentiels et une main-d’œuvre formée. Mais face aux barrières douanières américaines, bon nombre de studios européens se retrouvent sans alternative rapide pour rapatrier leurs chaînes de production.
Plusieurs éditeurs que nous avons cités dans notre article précédent soulignent que les capacités d’impression et d’assemblage en Europe ne sont pas toujours suffisantes pour répondre à la demande mondiale ou à la complexité de certaines boîtes de jeu (figurines, meeples spéciaux, etc.).
L’effet domino sur l’Europe : l’exemple des éditeurs français
Blam! : entre inquiétude pour les localisations US et optimisme pour l’Europe
Dans notre article, Blam! explique que si leurs productions européennes ne sont pas directement affectées par les tarifs américains, les localisations aux États-Unis risquent de devenir bien plus onéreuses pour leurs partenaires américains. Résultat : un jeu comme Cartaventura, qui se vend très bien en France, pourrait voir son prix flamber outre-Atlantique, voire subir un report de sortie.
Néanmoins, Blam! tempère en rappelant que la créativité et le marché européen pourraient garder leur dynamique, notamment grâce à des initiatives comme Game in France.
Catch Up Games : prudence et incertitude
Chez Catch Up Games, la situation reste floue : c’est leur partenaire américain, Pandasaurus, qui devra sans doute absorber tout ou partie de la hausse. Mais l’effet domino est redouté : si Pandasaurus réduit ses volumes ou augmente ses prix, les ventes de Château Combo ou d’autres titres de Catch Up aux États-Unis pourraient se contracter. Une baisse des commandes US aurait alors un impact indirect sur la trésorerie de l’éditeur français.
Le mot d’ordre reste « wait and see », car l’évolution des politiques tarifaires demeure imprévisible.
Super Meeple : un gros point d’interrogation pour les grosses boîtes
Pour Super Meeple (à l’origine de jeux comme Ark Nova ou Kronologic), les nouvelles taxes américaines rendent toute exportation vers les États-Unis beaucoup plus coûteuse, notamment pour les jeux volumineux qui sont déjà chers à produire. Or, le marché américain est un relais de croissance majeur.
Cependant, l’éditeur français insiste sur le fait que la crise tarifaire, aussi violente soit-elle, ne freinera pas la créativité. La passion pour le jeu de société demeure intacte, même dans la tourmente.
Des parallèles frappants avec la situation américaine
Hausse des prix, baisse de la diversité
L’un des principaux enseignements du billet de Scott Thorne sur icv2.com et de notre précédente analyse est la menace, évidente, d’une hausse généralisée des prix de vente. Aux États-Unis, nombre d’éditeurs de taille moyenne envisagent de rogner sur la taille des tirages ou sur la qualité des composants pour limiter la casse. Les éditeurs français que nous avons cités reconnaissent la même inquiétude : projets avortés, reports ou jeux moins ambitieux sont dans toutes les têtes.
Les boutiques spécialisées en première ligne
Les boutiques spécialisées locales risquent de subir de plein fouet la réduction des catalogues et l’augmentation des tarifs. Cela vaut autant pour les friendly local game stores américains que pour les boutiques françaises qui importent des jeux US ou vendent les localisations françaises à l’international.
La Gen Con (États-Unis) et le salon Essen Spiel (Allemagne) feront office de baromètres : si les éditeurs et distributeurs peinent à présenter leurs nouveautés (faute de moyens ou de visibilité), l’offre en boutique s’en trouvera également appauvrie.
La question du crowdfunding : même problématique des deux côtés de l’Atlantique
Le financement participatif (Kickstarter, Gamefound) est l’épine dorsale de nombreuses maisons d’édition. Or, un financement bouclé à un instant T peut se retrouver plombé par des coûts d’importation (et donc de livraison) qui explosent ensuite. Même constat aux États-Unis, où Price Johnson (Cephalofair Games) craint de ne plus pouvoir honorer leurs marges s’ils ne répercutent pas la hausse sur les backers. BGG en parle ici de manière exhaustive. Et dans cette vidéo également :
W. Eric Martin, rédacteur de BoardGameGeek, illustre l’absurdité de ces taxes en citant l’excellent petit jeu de cartes de négociation Bohnanza d’Uwe Rosenberg. Dans ce titre, il est parfois rentable d’échanger deux ou trois cartes contre une seule afin d’optimiser son propre champ de haricots. Une transaction qui peut sembler « injuste » à première vue, mais qui profite finalement à tous les joueurs et joueuses autour de la table. Pour Eric Martin, c’est exactement ainsi que fonctionnent les échanges sino-américains : un bilan commercial ne se résume pas à un strict 1:1, car les gains peuvent être multiples (emplois, salaires, taxes récoltées, etc.).
Il souligne également que les statistiques d’import-export occultent souvent la puissance du marché numérique, largement dominé par les États-Unis. Résultat : les fabricants de jeux (et leurs partenaires) se retrouvent pénalisés par des tarifs douaniers pouvant grimper à 145%, alors que d’autres secteurs bénéficient d’exemptions. Pour certains éditeurs, c’est la rupture : mieux vaut parfois laisser la production en Chine, quitte à abandonner ou même détruire le stock plutôt que de le faire venir aux États-Unis à prix prohibitif. Un comble, qui renforce l’idée que l’approche protectionniste s’avère non seulement inefficace, mais surtout néfaste pour l’ensemble de la filière.
Dans tous les cas, l’impact sur la communauté ludique est négatif. Très négatif ! Alors oui, moins de jeux sur le marché nous invitera à moins courir après les nouveautés… Et de jouer plus souvent à ceux que l’on possède déjà. Notre économie est peut-être trop tournée sur le « plus », et pas assez sur le « mieux ».
Peut-on échapper au pire ?
Les pistes européennes : diversification et production locale
Blam!, Catch Up Games et Super Meeple évoquent tous la possibilité de se tourner vers la production européenne ou, dans certains cas, un partenariat avec des usines spécialisées en Pologne, en Lituanie ou même en France. Cela dit, les capacités de production restent limitées, et les tarifs américains risquent d’entraîner une surchauffe de la demande vers ces manufactures, faisant fatalement grimper les prix.
Vers une consolidation du marché ?
Tout comme Scott Thorne aux États-Unis, nous pensons qu’il y a un risque majeur d’un mouvement de consolidation : seuls les grands acteurs (Asmodee, Hasbro, Embracer Group…) auront les épaules financières pour encaisser ce choc sur la durée. Les petits éditeurs indépendants pourraient être les premières victimes, menacés de disparaître ou de se faire absorber.
La résistance par l’innovation
Mais même dans les ténèbres on peut voir la lumière. La crise actuelle des tarifs douaniers pourrait être porteuse d’un certain optimisme : la communauté ludique est réputée pour sa solidarité, et l’engagement de fans passionnés peut aider à soutenir les éditeurs via des précommandes directes ou l’achat en boutique spécialisée. De plus, la crise pourrait accélérer la recherche de nouveaux modèles (impression locale, composants plus écologiques et moins coûteux, digitalisation de certains contenus).
Une veille nécessaire et un espoir partagé
Le parallèle entre les deux articles — celui de Scott Thorne (icv2.com) aux États-Unis et le nôtre sur la réaction des éditeurs français — met en avant un même constat : l’industrie du jeu de société traverse l’une de ses plus graves turbulences, avec un sentiment d’incertitude permanent. La flambée des tarifs américains, symbole d’une guerre commerciale qui s’étend, oblige chacun à revoir ses plans, à limiter ses ambitions créatives ou à envisager des solutions d’urgence (petits tirages, réduction des coûts, etc.).
Pour autant, l’engagement des acteurs européens, la résilience des boutiques spécialisées et le dynamisme de la communauté de joueurs et joueuses laissent entrevoir une once d’espoir. Les initiatives comme Game in France ou la recherche de nouveaux partenaires d’impression en Europe témoignent d’une volonté de ne pas laisser la passion du jeu être étouffée par la politique.
Reste à savoir si ces solutions arriveront à temps et si un compromis géopolitique pourra limiter l’escalade tarifaire. Nous pourrions assister à un ralentissement brutal, peut-être même à la fin d’un âge d’or. Mais l’histoire montre aussi que le jeu de société a su renaître de crises passées. Espérons que cette passion mondiale continue de fédérer et que la créativité, véritable moteur du milieu ludique, demeure plus forte que les obstacles.
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6 Comments
Morlockbob
Un Ulule pour embaucher un sniper ?
Gus
Je crois que ça a déjà été essayé… Plusieurs fois, même, sans grand succès, hormis une oreille…
Alex
Final Frontier Games ferme d’après un message ce jour sur leur KS Merchants Cove que pas mal de monde ne verra jamais, c’est assez long à lire et inquiétant…
Cédric CLEMENTE
Oui, j’avais 2 campagnes en cours chez eux (Coloma et Sixth Realm)… Adieu mes ~250 € !
Mais c’est le jeu ma pauvre Lucette !!!
Après, ce que je trouve plus que borderline, c’est le discours de Final Frontier : Ils blâment CMON et les tariffs, alors que depuis un moment déjà ils semblaient payer les dettes des campagnes précédentes avec les nouvelles.
Alors, oui, peut-être que CMON n’a pas honoré ses engagements (financiers), mais dans ce cas il ne fallait pas faire confiance aveuglément à cette entreprise et produire les jeux en se disant qu’ils pourraient payer plus tard.
Quand on n’a pas les épaules pour supporter ce coût, on ne s’engage pas dans cette voie.
De plus, je ne vois pas ce que les tariffs viennent faire dans l’équation ?
C’est un peu l’excuse facile du moment, alors que leurs problèmes de trésorerie et de prêts bancaires contractés sont bien plus anciens que les taxes de Trump (voire même bien avant sa réélection).
Donc oui, un peu dégouté de ne jamais recevoir mes jeux, mais plus dégouté de la « non transparence » de l’éditeur lorsqu’il a lancé ses campagnes, et surtout dégouté de leurs communications limites mensongères dans els actas des campagnes jusqu’à aujourd’hui !
Jérôme
Étant donné un prix de 8,04 $/unité pour une usine américaine, et 0,54 $/unité en Chine, comment arrive-t-on à un tarif boutique aux US de 40 $ au lieu de 10 $ si le jeu venait de Chine comme cité dans l’article ? Existe-t-il un détail du coût total pour le consommateur pour un jeu en voyant toutes les marges de chacun etc. ? Car j’avoue que j’ai du mal à comprendre.
Autant pour le prix du livre il existe des articles montrant la répartition qui aident à comprendre le prix total, et notamment la part dérisoire que les auteurs ont, pour les jeux j’aimerais bien avoir la même chose.
Joao
Je trouve ça salutaire, cela permettra sur le long terme de relancer la fabrication des jeux en circuit court. Nous aurons moins de jeux (et tant lieux, il y en a trop), et nous achèterons des jeux de qualité à leurs vrais valeurs. Nous avons oublié la valeur des produits et des biens, et surtout que nous pouvons aussi produire en local. C’est triste pour le secteur sur le court terme, mais une très bonne nouvelle pour les joueurs sur le long terme.