Faut-il boycotter les jeux de société américains ?
✊ Trump, tarifs et jeux de société : un boycott contre les produits américains, et comment nos convictions s’invitent sur nos tables de jeu.
Boycotter les jeux de société américains sous l’ère Trump : le jeu en vaut-il la chandelle ?
En bref :
- Faut-il boycotter les jeux américains en réponse aux politiques de Trump et aux tarifs douaniers de 2025 ? Le débat est lancé.
- Les éditeurs US souffrent économiquement, les prix augmentent, et les acheteurs européens doivent choisir entre éthique et passion.
- Entre convictions politiques et solidarité avec les créateurs indépendants, chacun prend sa propre décision pour concilier plaisir ludique et principes.
En pleine partie de Wingspan, vous hésitez désormais : est-ce que soutenir cet éditeur américain revient à cautionner Trump ?
Depuis quelques mois, depuis quelques semaines, et encore plus depuis quelques jours que Trump a annoncé son « fameux » Liberation Day ce mercredi 2 avril, le jour où les US vont lourdement taxer les produits entrants sur sol américain, une question mérite qu’on s’y attarde : faut-il boycotter les jeux de société américains en réaction aux politiques de Donald Trump et aux nouveaux tarifs douaniers ?
L’idée peut semble… radicale, extrême, abusée – après tout, les jeux de plateau sont avant tout un loisir, un espace d’amusement loin des tumultes politiques. Pourtant, l’actualité économique et les convictions personnelles s’entremêlent de plus en plus dans le monde ludique. Entre conviction politique, considérations éthiques, impacts économiques et amour du jeu, le débat est lancé.
Les motivations politiques et éthiques d’un boycott des jeux américains
L’idée de boycotter les jeux de société américains trouve d’abord racine dans une opposition politique et symbolique aux actions de Donald Trump. Depuis le début de l’année, le président américain a intensifié une guerre commerciale en imposant de lourds tarifs douaniers sur de nombreux produits importés. Pour de nombreux citoyens hors des États-Unis, vous, nous, ces mesures agressives et la rhétorique clivante de Trump représentent une politique à condamner. Boycotter les produits américains, y compris les jeux de société, devient alors un acte de protestation : un moyen pour le consommateur et la consommatrice lambda d’exprimer son désaccord avec la direction prise par l’administration américaine.
Cette démarche s’inscrit dans une tendance plus large de consommation engagée. Partout dans le monde, des consommateurs et consommatrices choisissent de modifier leurs achats en fonction de valeurs et de considérations géopolitiques. Par exemple, en Scandinavie et au Canada, des mouvements ont émergé pour éviter les produits américains suite aux tarifs de Trump. En Europe, un groupe Facebook français intitulé « BOYCOTT USA : Achetez Français et Européen ! » rassemble près de 30 000 membres unis par l’idée de privilégier les produits locaux au détriment des biens en provenance des États-Unis.
Selon une étude Ifop pour le site d’information touristique, NYC.fr, publiée le 25 mars, 64 % des Français et des Françaises déclaraient même préférer éviter les produits américains si possible, la majorité affirmant que les politiques de Trump influencent déjà leurs décisions d’achat. Ces chiffres illustrent qu’au-delà des gouvernements, une partie de la population mondiale souhaite « voter avec son portefeuille » pour défendre ses convictions. Tesla, Macdo, Coca, Starbucks, ces marques américaines, icônes du pays de l’Oncle Sam, ne font plus rêver. Mais quid de Hasbro, Stonemaier Games, Wizards of the Coast ou Plaid Hat Games ?
Appliqué aux jeux de société, ce boycott revêt un aspect éthique et symbolique. De nombreux joueurs et joueuses européennes, attachés à des valeurs d’inclusion, de coopération et d’ouverture culturelle souvent véhiculées par les jeux, perçoivent mal certaines positions de Donald Trump (nationalisme exacerbé, discours parfois agressif envers les alliés, etc.). Ne plus acheter de jeux made in USA pourrait être vu comme un moyen de ne pas financer indirectement un pays dont on désapprouve la politique.
C’est aussi l’idée de sanctionner symboliquement l’image de marque américaine : montrer qu’une partie du public ne veut plus consommer « américain » tant que les décisions gouvernementales vont à l’encontre de ses principes. Ce geste de rejet, bien que largement symbolique, est pour certains un soulagement moral. Il s’agit de se sentir en accord avec sa conscience : « Je refuse de soutenir, même modestement, l’économie d’un président dont je combats les idées. »
Enfin, la dimension communautaire entre en jeu (oui, c’est le cas de le dire). Les discussions, enflammées, sur les forums et réseaux sociaux montrent que le boycott est aussi une manière de se rassembler autour d’une cause commune. Cela crée du débat, de la prise de conscience, et pousse la communauté à réfléchir à l’origine de ses jeux et à l’impact de ses achats.
Conséquences européennes
Face à ces bouleversements aux États-Unis, quel impact pour les joueurs et les distributeurs européens ? À première vue, on pourrait croire que les tarifs de Trump ne concernent que les produits entrant aux États-Unis. Mais la réalité d’une guerre commerciale, c’est qu’elle finit par toucher tous les acteurs, où qu’ils se trouvent. D’une part, les éditeurs américains vont inévitablement augmenter leurs prix de vente pour compenser les tarifs, ce qui signifie que les distributeurs étrangers devront payer plus cher pour importer ces jeux. D’autre part, l’Union européenne pourrait décider de mesures de rétorsion en appliquant à son tour des droits de douane sur les produits américains.
Bien que les jeux de société ne soient pas le premier secteur visé par d’éventuelles représailles (on parle davantage de l’automobile, du bourbon ou de produits agricoles), l’incertitude plane sur tous les échanges commerciaux. Importer des jeux conçus aux États-Unis pourrait ainsi devenir plus coûteux et compliqué, si bien que certains distributeurs en Europe pourraient réduire leurs commandes, voire renoncer à certains titres américains jugés trop onéreux ou risqués.
Pour les joueurs européens, cela se traduirait par une hausse des prix en boutique sur les jeux venant d’éditeurs US, ou pire, par une disponibilité réduite de ces jeux. On peut craindre de voir certains jeux américains récents arriver avec de longs délais, en quantités limitées, ou pas du tout si les frais deviennent prohibitifs. Par exemple, si un petit éditeur américain décide de ne plus exporter vers l’Europe à cause des marges insuffisantes, les joueurs d’ici passeront tout simplement à côté de ses créations, à moins de les importer eux-mêmes à grands frais. Les boutiques spécialisées, de leur côté, devront choisir : augmenter leurs tarifs (au risque de freiner les ventes) ou réduire la diversité de leur catalogue venu d’outre-Atlantique.
Cette situation pourrait renforcer chez les joueurs européens l’envie de se tourner vers des alternatives locales ou régionales. Après tout, l’Europe (et la Suisse !) possède une scène ludique riche et dynamique, avec de nombreux éditeurs français, allemands, italiens, etc. Si les jeux américains deviennent trop chers ou chargés d’un poids politique indésirable, beaucoup de passionnés pourraient décider de concentrer leurs achats sur des jeux « made in Europe ».
Ce réflexe d’achat local, déjà encouragé par certains pour des raisons écologiques ou économiques, trouverait ici un nouveau motif : s’affranchir des aléas des politiques américaines. D’une certaine manière, le boycott volontaire rejoint alors la contrainte économique : par conviction ou par calcul financier, le résultat est le même – une diminution de la part de marché des jeux US au profit d’acteurs locaux.
Cependant, il faut noter que le monde du jeu est profondément interconnecté. De nombreux éditeurs européens dépendent aussi du marché américain (par exemple pour distribuer leurs jeux aux États-Unis, souvent via des partenariats). Si la guerre commerciale s’intensifie, les éditeurs européens craignent également un tassement des ventes internationales, notamment vers les États-Unis. Moins de coopération transatlantique pourrait signifier moins d’échanges de licences, moins de coéditions, et finalement une offre moins diversifiée pour les joueurs et joueuses des deux côtés de l’océan.
En clair, le risque est d’entrer dans un cercle vicieux où chacun se replie sur son marché domestique : un scénario protectionniste qui tranche avec l’âge d’or globalisé qu’a connu le jeu de société ces vingt dernières années.
Les arguments en faveur du boycott
Face à ce contexte tendu, quels sont les arguments avancés par celles et ceux qui prônent un boycott des jeux de société américains ? En résumé, leurs points clés sont :
- Désaccord politique profond : Pour de nombreux joueurs, boycotter les jeux américains est d’abord une manière d’exprimer un désaccord avec la politique de Donald Trump. C’est refuser de contribuer, même indirectement, à l’économie d’un gouvernement dont on condamne les actions (tarifs jugés injustes, discours contraires aux valeurs d’inclusion, etc.). Ce boycott se veut un message fort envoyé aux États-Unis, un geste de solidarité avec tous ceux qui s’opposent aux mesures de Trump, que ce soit à l’étranger ou au sein même de la population américaine mécontente.
- Geste éthique et symbolique : Au-delà du politique, il y a une dimension morale. Ne plus acheter de jeux américains peut relever d’une démarche éthique personnelle – en accord avec l’idée de consommation responsable. Pour certains joueurs, c’est une question de cohérence : « Je défends certaines valeurs (tolérance, coopération internationale, fair-play…); je ne veux pas financer des entreprises d’un pays dont le leadership bafoue ces valeurs. » Le boycott devient alors un symbole, un peu à l’image des boycotts historiques contre des régimes ou des politiques oppressives. Ici, il s’agit bien sûr d’un symbole modeste à l’échelle individuelle, mais important pour sa conscience.
- Pression économique et politique : Même si le marché du jeu de société est un petit domaine, les partisans du boycott espèrent qu’additionnés, ces choix de consommateurs pourront avoir un impact. Si suffisamment de joueurs en Europe (et ailleurs) boudent les produits ludiques américains, cela pourrait contribuer à une pression économique sur les éditeurs américains. Certes, on est loin de faire vaciller Wall Street, mais l’effet cumulé peut être de ralentir les ventes à l’export de ces entreprises. Indirectement, ces difficultés pourraient pousser les entreprises ou les acteurs économiques à faire pression à leur tour sur l’administration Trump pour changer de cap. D’ailleurs, l’objectif affiché de certains groupes en ligne est explicitement de faire pression sur l’administration américaine en touchant ce qu’elle valorise le plus : les échanges commerciaux. En ce sens, boycotter les jeux devient un petit engrenage d’une opposition mondiale plus vaste aux politiques de Trump.
- Protection du portefeuille européen : Un argument plus pragmatique vient s’ajouter : refuser d’acheter des jeux américains frappés de hausses de prix, c’est aussi protéger son budget de joueur. Nombre de passionnés vont s’alarmer en voyant les tarifs des nouveautés américaines grimper. Dans ce contexte, le boycott est parfois motivé autant par le porte-monnaie que par la politique. « Autant acheter autre chose ou attendre, plutôt que de payer le ‘surcoût Trump’ ». Ce refus d’acheter à tarif élevé rejoint opportunément le geste militant. En d’autres termes, on fait d’une pierre deux coups : on économise de l’argent tout en restant fidèle à ses principes anti-Trump.
Tous ces arguments en faveur du boycott traduisent un mélange de conviction et d’intérêt bien compris. Ils peignent le boycott comme un acte à la fois idéaliste (défendre la démocratie, la coopération internationale) et pratique (ne pas surpayer ses jeux, encourager l’industrie locale). Mais ce tableau serait incomplet sans examiner l’autre versant du débat, car de nombreux joueurs et joueuses – tout aussi passionnés et consciencieux – expriment des réserves voire une opposition à l’idée de boycotter les jeux venus des États-Unis.
Les arguments contre le boycott
En face des partisans du boycott, d’autres voix s’élèvent pour tempérer ou déconseiller ce choix radical. Leurs arguments, plus axés sur la défense de la communauté ludique et l’efficacité réelle du boycott, sont :
- Punition mal ciblée : Les éditeurs et auteurs et autrices de jeux de société américains ne sont pas responsables des décisions de Donald Trump. Beaucoup subissent ces politiques autant, sinon plus, que les joueurs européens. En boycottant leurs produits, on risque surtout de pénaliser des petites entreprises et des artistes dont le tort est d’être basés aux États-Unis. Par exemple, Jamey Stegmaier (Stonemaier Games) qui a qualifié les tarifs de “darkest timeline” n’est clairement pas un soutien de Trump. Boycotter ses jeux (comme Scythe ou Finspan) reviendrait à léser un éditeur indépendant qui, en réalité, partage l’inquiétude des joueurs face aux mesures du gouvernement. Au final, le boycott pourrait frapper ceux qui sont du « même côté » que les boycotteurs sur le plan des idées.
- Efficacité discutable : Il faut rester lucide sur le poids réel d’un boycott des jeux de société. Même si de nombreux joueurs et joueuses européennes s’y mettaient, l’impact économique sur l’ensemble de l’économie américaine serait infime. Le secteur du jeu de plateau, bien que florissant, reste modeste à l’échelle macroéconomique. Donald Trump a déclenché des conflits commerciaux sur l’acier, l’automobile, l’agroalimentaire… Ce n’est pas l’éventuelle baisse des ventes de Pandemic ou de Munchkin en Europe qui va l’inciter à changer de politique. Le boycott, s’il peut soulager moralement ceux qui le pratiquent, a de fortes chances de rester inapercu des décideurs américains. Certains opposants au boycott arguent qu’il vaudrait mieux écrire aux représentants, soutenir des associations, bref agir politiquement directement, plutôt que de priver son étagère d’un bon jeu tout en pensant faire vaciller la Maison-Blanche.
- Atteinte à la communauté ludique : Le jeu de société est par essence un loisir de partage, qui crée des liens entre des personnes. En introduisant un critère politique dans le choix des jeux, on risque de diviser la communauté. Faut-il refuser de jouer avec des amis à un jeu sous prétexte qu’il est américain ? Faut-il bouder des événements ludiques parce que tel éditeur US y tient un stand ? Ces questions font craindre une politisation excessive d’un hobby qui a toujours été un terrain neutre de rencontres et d’évasion. De plus, priver la communauté de certains jeux américains innovants ou cultes pourrait l’appauvrir culturellement. Beaucoup de joueurs tiennent à l’universalité du jeu : on joue avec n’importe qui, à des jeux venus de partout, et cela crée du lien au-delà des frontières. Le boycott va à l’encontre de cet esprit en érigeant des barrières nationales symboliques.
- Impact sur les créateurs et l’industrie : En refusant d’acheter des jeux américains, on affaiblit des éditeurs qui, pour la plupart, sont de petites structures passionnées plutôt que de froides multinationales. Le risque, c’est de contribuer à des cessations d’activité ou à l’annulation de certains projets de jeux. Ce serait un comble que la communauté des joueurs, en voulant punir Trump, finisse par accélérer la chute de l’industrie ludique indépendante américaine. Par ricochet, cela peut freiner la créativité globale du secteur : moins de jeux produits aux US, c’est aussi moins de diversité sur nos tables de jeu internationales, et peut-être moins de concurrence saine pour pousser l’innovation chez les éditeurs européens. En d’autres termes, un boycott prolongé pourrait avoir un effet boomerang et appauvrir l’offre ludique dont nous, joueurs, profitons.
- Un loisir global et interconnecté : Enfin, beaucoup soulignent que les jeux de société modernes sont souvent le fruit de collaborations internationales. Un jeu dit « américain » peut avoir un auteur européen, être illustré par un artiste asiatique, fabriqué en Chine et vendu partout dans le monde. Alors, que boycotte-t-on réellement ? La nationalité du concept, de l’éditeur, du fabricant ? La réalité est trop complexe pour tracer une ligne nette. Par exemple, Unlock est édité par Space Cowboys en France mais distribué aux États-Unis par Asmodee North America ; Gloomhaven est un jeu créé par un Américain mais traduit et vendu en français par Asmodee ; Marvel Champions est un jeu de cartes coopératif développé aux États-Unis mais sur une licence Marvel appartenant à Disney (entreprise américaine) et localisé par une filiale française, etc. Tout est imbriqué. Donc boycotter « les jeux américains », cela pourrait vite devenir un casse-tête sur ce qui est ou non considéré comme américain, et causer des dommages collatéraux involontaires à des acteurs non visés initialement.
En résumé, les opposants au boycott mettent en garde contre une réaction certes compréhensible dans l’intention, mais potentiellement contre-productive dans ses effets. Selon eux, mieux vaut canaliser son énergie différemment pour exprimer son désaccord avec Trump, et garder le jeu comme un espace de plaisir partagé plutôt que de confrontation politique.
Mais une chose est claire : toute la chaîne du jeu américain est ébranlée. Derrière chaque nom d’éditeur ou de jeu évoqué se trouvent des emplois, des communautés de fans, et une économie ludique globale où tout est lié. Cela rend la décision de boycotter d’autant plus difficile à prendre pour un joueur ou une joueuse consciente de ces réalités.
Quelle portée pour un boycott ludique ? (Réflexion personnelle)
En tant que grand passionné de jeux de société, cette situation me pousse à une réflexion personnelle nuancée. J’ai grandi avec des jeux américains autant qu’européens. L’idée de boycotter en bloc les jeux venus des États-Unis me heurte d’instinct, car ce serait me priver potentiellement de petits bijoux ludiques qui font ma joie et celle de mon cercle de potes, mon cercle familial. D’un autre côté, comme citoyen informé, je comprends la puissance qu’a le consommateur et la consommatrice pour envoyer un message par ses choix d’achat. Après tout, si je suis outré par des politiques, n’ai-je pas le devoir de mettre mes actes en accord avec mes paroles, même à mon modeste niveau ? Oui, j’ai des amis qui ont déserté X, qui ont dégagé WhatsApp.
Ce tiraillement entre le cœur du joueur et la conscience du citoyen est probablement partagé par beaucoup d’entre nous. D’un point de vue philosophique, boycotter est un acte profondément personnel. C’est choisir de renoncer à quelque chose d’agréable (ici un loisir) pour défendre une valeur supérieure à nos yeux. Historiquement, les boycotts ont eu des impacts notables (pensons au boycott des bus à Montgomery contre la ségrégation, ou plus proche de nous aux appels à boycotter telle ou telle marque pour des raisons éthiques). Mais il est vrai aussi que tous les boycotts ne réussissent pas, et que certains peuvent même passer inaperçus ou se retourner contre ceux qui les font. Dans le contexte ludique, l’efficacité d’un boycott anti-jeux américains est incertaine, comme on l’a souligné. Sa portée est avant tout symbolique et personnelle.
Aujourd’hui, acheter un jeu n’est plus neutre – c’est une forme de choix culturel, presque un acte civique. La philosophie morale pose alors une question simple : Sommes-nous responsables des conséquences indirectes de notre consommation ? Si oui, alors nos achats devraient refléter nos convictions. Sinon, l’essentiel est la dimension ludique seule.
D’après Kant, agir moralement, c’est agir « d’après la maxime qui fait que tu puisses vouloir en même temps qu’elle devienne une loi universelle« . Donc, si je pense qu’il faut refuser un système xénophobe ou protectionniste, je dois aussi éviter d’en être complice… même indirectement.
Mais, autre (en)jeu philosophique, ne risquons-nous pas par boycott de réduire toute une industrie ou un peuple aux actes d’un dirigeant ? Cela revient-il à refuser la complexité humaine au profit d’une posture manichéenne ?
Je me pose alors la question : que cherche-t-on à accomplir en boycottant ces jeux ? Si c’est se sentir en accord avec soi-même et poser un geste de protestation symbolique, c’est une réussite sur le plan individuel. Si c’est réellement changer la donne politique, l’honnêteté oblige à admettre que notre influence sera limitée. Mais peut-être que l’essentiel n’est pas là. Peut-être que boycotter les jeux US, c’est avant tout se positionner, faire un choix de consommation militant en sachant pertinemment qu’il s’ajoute à d’autres actions (manifestations, votes, pétitions) dans un mouvement plus global. Personne n’imagine qu’en laissant Gloomhaven sur l’étagère on va réformer la politique commerciale américaine. Par contre, cela peut contribuer à un climat où, un jour, l’ensemble des répercussions économiques et culturelles de ces politiques finira par peser dans la balance.
D’un point de vue plus émotionnel et humain, je pense aussi aux créateurs de jeux eux-mêmes. Beaucoup d’auteurs et d’éditeurs américains sont accessibles via les réseaux sociaux, ils échangent avec les fans du monde entier. On sait pertinemment que nombre d’entre eux désapprouvent Trump ou du moins regrettent l’impact de ses décisions sur leur métier. En tant que joueur, j’éprouve de l’empathie pour ces personnes qui vivent de leur passion et voient leur travail menacé. Les boycotter, même pour la « bonne cause », me semble douloureux. J’en reviens à cette notion de communauté globale du jeu : elle a ses travers, mais elle est globalement bienveillante et solidaire. J’aurais tendance à vouloir la préserver des fractures géopolitiques autant que possible.
Un dilemme ludique entre convictions et passion
Alors, faut-il boycotter les jeux de société américains à cause des politiques de Donald Trump et des tarifs douaniers de 2025 ? Après ce tour d’horizon, on comprend que la réponse n’est ni simple ni tranchée. D’un côté, les arguments en faveur du boycott mettent en avant la cohérence éthique, la protestation légitime contre des mesures jugées injustes, et la solidarité avec une vision du monde plus ouverte. De l’autre, les arguments contre soulignent la possible inefficacité du boycott, ses effets pervers sur une industrie du jeu déjà fragilisée et l’importance de garder le jeu comme un espace fédérateur au-delà des divisions politiques.
Sur le plan économique, il est indéniable que la réélection de Trump ainsi que les tarifs de 2025 ont bouleversé l’écosystème du jeu de société. Les éditeurs américains, petits et grands, doivent réévaluer leurs stratégies, et les joueurs et joueuses du monde entier en subiront les conséquences, boycott ou pas. Sur le plan symbolique, chacun est libre de faire son choix : certains arrêteront d’acheter des jeux US par principe, d’autres continueront en séparant le produit culturel de la politique de son pays d’origine.
Peut-être y a-t-il une voie médiane. On peut très bien décider de soutenir principalement les éditeurs locaux et européens pendant un temps (ce qui, de facto, réduit la consommation de jeux américains sans la bannir totalement), privilégier l’achat d’occasion pour les jeux US que l’on veut vraiment (ainsi l’argent ne va pas directement à l’éditeur américain, dans l’esprit du boycott), ou encore soutenir les éditeurs américains qui montrent patte blanche (ceux qui, publiquement, défendent des valeurs opposées au trumpisme). Chacun peut ajuster le curseur selon ses convictions et son attachement à tel ou tel jeu.
Au final, le boycott des jeux de société américains reste un choix profondément personnel, à la croisée de la raison et de la passion. Il n’y a pas de bonne ou de mauvaise réponse universelle, seulement des joueurs qui essayent de concilier leur amour du jeu avec leur vision du monde. Qu’on boycotte ou non, l’important est sans doute de rester unis en tant que communauté ludique, de continuer à dialoguer et à partager notre passion.
Les jeux de société nous ont appris une chose : même quand les positions divergent, on peut toujours revenir autour de la table pour communiquer et chercher ensemble la meilleure stratégie. Puissions-nous appliquer cette leçon dans la réalité : discuter, comprendre les points de vue de chacun, et avancer avec fair-play. Après tout, la partie continue, et il tient à nous qu’elle se déroule dans le respect et le plaisir du jeu, au-delà des frontières et des différends politiques.
Pour prolonger le débat
Forum, l’excellente émission de débat politique de la RTS a justement consacré une émission sur la question ce vendredi soir 4 avril en invitant un élu de droite (PLR) et un de gauche (Les Vert.e.s). À écouter ici :
Post-scriptum personnel
Cet article n’est ni un appel au boycott, ni une incitation à consommer sans réfléchir. Juste une invitation à interroger nos choix de passionnés dans un monde qui, même au pays du jeu, n’est ni simple ni manichéen.
Parce qu’au fond, n’est-ce pas aussi ça, le rôle du jeu ? Nous apprendre à mieux comprendre notre monde… tout en continuant à s’évader.
Et vous, qu’en pensez-vous ?
J’aimerais vraiment ouvrir le débat : boycottez-vous déjà certains produits ? Est-ce que la politique influence vos achats ? Cela vous semble-t-il normal, ou regrettable ? Discutons-en en commentaires !
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2 Comments
Tata
Ce qui m’étonne c’est que l’on se mette à parler de boycotter les jeux usa pour marquer notre désaccord politique ou éthique alors que jusqu’à présent on n’a jamais parlé de boycotter les jeux fabriqués en Chine pour les mêmes raisons.
Aurait on une indignation et une moralité à géométrie variable en fonction du prix que coûte le produit?
Concernant les prix, oui cela aura un impact. Mais dans le même temps quand je vois aujourd’hui des jeux à 80€, 120€ boir même beaucoup plus et qui se vendent toujours. Alors qu’il n’y a pas si longtemps le prix fort d’un jeu c’était 50€ ou 60€.
On voit bien que l’augmentation du prix n’est pas forcément toujours un frein.
Frédéric Chaix
Si un éditeur ou un auteur de jeu soutient ouvertement Trump et sa politique, oui pour le boycott cible de l’éditeur ou de l’auteur. Sinon je n’en vois pas l’intérêt, ils vont bien morfler économiquement parlant, socialement parlant, politiquement parlant.