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Analyses & psychologie du jeu,  Jeux de plateau

Jeux de société : Quand l’inutile devient indispensable

🎯 Et si jouer était la chose la plus importante à faire ? Une réflexion à contre-courant sur les jeux de société et leur rôle.


Le paradoxe des jeux de société : plus c’est inutile, plus c’est essentiel

En bref :

  • La vraie valeur des jeux réside dans leur « inutilité » apparente
  • Vouloir les justifier par leurs bénéfices cachés manque l’essentiel
  • Le jeu est l’expression ultime de notre liberté, pas un simple passe-temps

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Le paradoxe est savoureux : plus nous cherchons à rendre les jeux de société « utiles », plus nous passons à côté de leur véritable pouvoir.

Il y a trois ans, en avril 2021, dans une chambre d’hôpital de Séoul, une scène en apparence banale s’est déroulée. Une grand-mère de 93 ans, épuisée par la Covid et la démence, faisait face à une infirmière en combinaison de protection. Entre elles, quelques cartes colorées du jeu Go-Stop, ou Godori. Pas de mots, juste des images de papillons et de pivoines.

Cette rencontre, immortalisée par une photo devenue virale, nous invite à repenser fondamentalement notre rapport au jeu. Et si, paradoxalement, c’était dans son inutilité même que résidait sa plus grande valeur ?

L’infirmière Lee Su-ryun du centre médical Sahmyook de Séoul joue au jeu de cartes coréen hwatu (Go Stop) avec un patient de 93 ans atteint de la maladie d’Alzheimer qui a été testé positif au COVID-19. (Association des infirmières coréennes)

Le grand malentendu du « jeu utile »

Avouons-le : nous avons tous et toutes, un jour, tenté de justifier notre passion pour les jeux de société et les jeux de rôle. Si vous lisez nos articles, vous savez que nous le faisons de manière régulière. « Ça développe la logique ! », « C’est excellent pour la mémoire ! », « Ça favorise la socialisation ! ». Comme si le simple plaisir de jouer était une raison insuffisante. Mais n’est-ce pas là notre plus grande erreur ?

Pendant des siècles, les bien-pensants se sont évertués à trouver des justifications « sérieuses » au jeu. Du pasteur puritain Thomas Wilcox, qui y voyait un moyen de « rafraîchir nos esprits » pour mieux travailler ensuite, aux articles modernes vantant les « bienfaits cachés » des jeux sur notre cerveau. Spoiler alert : les preuves scientifiques sont plutôt mitigées !

Prenez les échecs, par exemple. Dans les années 1920, des psychologues russes ont eu la brillante idée de tester si les grands maîtres étaient plus intelligents que le commun des mortels. Résultat ? Ils excellaient… dans les tâches liées aux échecs. Pour le reste, rien de plus que la moyenne. Saperlipopette, serait-il possible que jouer aux échecs vous rende simplement… meilleur aux échecs ?

La révolution philosophique de Bernard Suits

C’est là qu’entre en scène notre champion en philo, Bernard Suits. Dans son ouvrage « The Grasshopper » (1978), il balance une vérité qui fait mal : vouloir justifier le jeu par son utilité, c’est comme vanter les vertus caloriques du… sexe. Techniquement vrai, fondamentalement à côté de la plaque !

Pour Suits, le jeu est « la tentative volontaire de surmonter des obstacles inutiles ». Laissez cette définition résonner un instant. N’est-ce pas magnifiquement absurde ? Dans un monde obsédé par l’efficacité, nous choisissons délibérément de nous compliquer la vie. Et c’est précisément là que réside la magie.

L’utopie ludique : et si le jeu était notre destin ?

Selon Suits, le jeu n’est pas un simple loisir, mais la préoccupation fondamentale de l’existence utopique. Dans un monde où nos besoins seraient satisfaits, que ferions-nous ? Nous jouerions ! Non pas par défaut, mais parce que c’est l’expression la plus pure de notre liberté.

Imaginez un instant : si le travail n’existe que par nécessité (pour manger, se loger, se soigner), alors son but ultime est sa propre disparition. Le jeu, lui, existe par choix. Il est la quintessence de ce que nous faisons quand nous sommes vraiment libres.

Les jeux de société à l’ère du Covid : retour aux fondamentaux

Revenons à notre scène d’hôpital en 2021 à Séoul. Pourquoi cette image a-t-elle tant touché les gens ? Parce qu’elle montre le jeu dans sa forme la plus pure : un moment de connexion humaine, dépouillé de toute utilité pratique.

Dans un contexte où la patiente, atteinte d’Alzheimer, peinait à maintenir une conversation cohérente, le jeu de cartes est devenu un langage universel. Les images simples des cartes du Godori ont créé un pont là où les mots échouaient. N’est-ce pas précisément ce dont nous avons besoin aujourd’hui ?

Au-delà de l’efficacité : éloge de la gratuité

« Non ! Dix mille fois non ! » tonnait le poète Théophile Gautier contre ceux qui voulaient asservir l’art à un but social. On pourrait en dire autant des jeux de société. Un Monopoly n’est pas un cours d’économie, Dixit n’est pas une thérapie, et c’est tant mieux !

La beauté des jeux de société réside précisément dans leur gratuité. Ils sont l’un des rares espaces où nous pouvons encore expérimenter :

  • La frustration délicieuse d’un dilemme impossible
  • L’excitation d’une trahison ludique
  • La joie pure d’un moment partagé
  • La liberté d’être totalement improductif

Vers une nouvelle approche des jeux de société

Il est temps de regarder nos ludothèques différemment. Chaque boîte sur nos étagères n’est pas un outil d’optimisation cognitive, mais une invitation à la liberté. Une permission que nous nous donnons d’être simplement… humains.

Alors la prochaine fois qu’on vous demandera pourquoi vous passez tant de temps à jouer, répondez fièrement : « Parce que c’est parfaitement inutile, et c’est justement ça qui est magnifique ! »

Pour vous, le meilleur jeu de société est celui qui...

Conclusion : le paradoxe fertile

Dans un monde obsédé par la productivité, revendiquer l’inutilité du jeu est presque un acte de rébellion. Mais c’est précisément parce qu’ils sont « inutiles » que les jeux de société sont indispensables. Ils nous rappellent que la vie ne se mesure pas uniquement à l’aune de l’efficacité.

Comme cette grand-mère et cette infirmière à Séoul nous l’ont montré, parfois, le plus important n’est pas d’être utile, mais d’être présent. De créer des moments qui n’ont d’autre justification que la joie qu’ils procurent.

Alors ce soir, sortez votre jeu préféré. Non pas pour devenir plus intelligent, plus productif ou plus performant. Juste pour jouer. Car dans ce monde qui court après l’efficacité, prendre le temps de faire quelque chose d’inutile est peut-être l’acte le plus révolutionnaire qui soit.

Et vous, êtes-vous prêt à revendiquer l’inutilité magnifique de votre passion ludique ?

Sources

  • The big idea: how games can change your life, The Guardian
  • The Game Changers: How Playing Games Changed the World and Can Change You Too, de Tim Clare
  • Return of the Grasshopper: Games, Life and Utopia, de Bernard Suits
  • Reality Is Broken: Why Games Make Us Better and How They Can Change the World, de Jane McGonigal

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