Deux pions d'échecs stylisés engagés dans un match de boxe ludique, l'un rouge et l'autre bleu, avec des bonnets d'hiver, pour représenter le combat gauche et droite
Analyses & psychologie du jeu,  Jeux de plateau

Le jeu de société est-il de droite ?

🤼‍♂️ Est-ce que le jeu de société est fondamentalement… de droite ? Analyse d’un loisir à la croisée de valeurs politiques et économiques.


Le jeu de société, un loisir de droite ?

Le jeu de société, ce loisir qui nous rassemble autour d’une table, serait-il intrinsèquement « de droite » ? C’est la question insolite que nous allons explorer aujourd’hui.

Certains y verront une provocation, d’autres un simple prétexte pour refaire le match gauche-droite. Mais au fond, cela soulève des enjeux profonds sur les valeurs que peuvent – ou non – véhiculer nos chers loisirs. Alors, open your mind, et suivez le guide pour une plongée décomplexée dans l’univers ô combien politique du jeu de plateau !

D’entrée, clarifions ce qu’on entend par « de droite » dans notre contexte. On parle bien sûr de positions politiques et économiques dites « conservatrices » : défense de la hiérarchie sociale et de la propriété privée, valorisation du marché et de ses supposées « mains invisibles », etc.

Un jeu « de droite » serait ainsi basé sur des mécaniques d’accumulation – de richesses, de pouvoir, de territoires… au détriment des autres joueur·euses. Ça vous rappelle quelque chose ? Bingo : le bon vieux Monopoly et sa glorification du capitalisme, bien sûr !

Mais commençons par le commencement. Pour y voir plus clair, faisons un détour par l’histoire passionnante des jeux de société !

Des jeux… divins ou diaboliques ?

Figurez-vous qu’on retrouve des jeux de plateau dès l’Égypte ou la Rome antique. Et oui, entre deux pyramides, les scribes s’adonnaient déjà au sérapéum en bois d’acacia !

Ces ancêtres lointains montraient souvent des structures sociales hiérarchisées, avec leurs lots de riches patriciens et de plèbes miséreuses. De quoi raviver la thèse politique, n’est-ce pas ?

Pourtant, durant le Moyen-Âge, une autre tendance émerge et viendra contrecarrer ces belles mécaniques élitistes. Les dés envahissent progressivement chaque foyer et brasserie, apportant avec eux une bonne dose de hasard et d’imprévisibilité ! Adieu puissants, le petit peuple reprend la main avec la chance des dés !

Mais gare à l’excès : pour certains bigots, les jeux de hasard encourageraient paresse et… ivrognerie ! Rien de moins que l’Œuvre du Diable ! Heureusement, les temps changent et les mœurs avec.

À la Renaissance naît l’individualisme à la mode florentine. Et les jeux millénaires comme les échecs sortent de l’ombre pour devenir le passe-temps favori des Cours princières. Leur côté stratégique en fait de parfaits divertissements nobles, à mi-chemin de l’Art de la guerre de Machiavel.

Puis vint le capitalisme industriel du 19ème siècle. Les marchands rivalisent d’inventivité pour proposer de nouveaux jouets et distraire cette nouvelle classe moyenne assoiffée de loisirs. Le plus connu, Monopoly, sera justement créé par une militante anti-monopole avant d’être récupéré des décennies plus tard par Hasbro. Vous voyez que l’histoire regorge de rebondissements !

Bref, ce rapide survol montre qu’on trouve dans l’ADN des jeux aussi bien des relents élitistes que des soubresauts d’émancipation. Difficile dès lors de conclure à une orientation politique intrinsèque !

Gauche power, droite lower ?

Pour avancer dans le débat, il nous faut clarifier ce qui distingue la gauche et la droite dans l’arène politique. Accrochez-vous, ça décoiffe !

À gauche, les maîtres mots sont égalité et justice sociale. On prône un État interventionniste, garant des services publics (santé, éducation…) conçus comme des biens communs échappant aux lois du marché.

À droite, la responsabilité individuelle est sacralisée. On fait davantage confiance aux forces du marché pour réguler l’économie, quitte à sacrifier certains filets de protection sociale. L’initiative privée doit primer sur l’intervention publique.

Pour résumer : besace commune versus propriété privée. Partage des richesses versus prime aux plus méritants. Bisounours contre requins de la finance. Oui, c’est un peu caricatural dit comme ça !

Au milieu fluctue ce qu’on appelle le « centre », ou les partis dits de « gouvernement ». Une zone de consensus mou entre valeurs de gauche et impératifs économico-financiers. Ça, c’est pour la théorie apprise dans les manuels de Sciences Po !

Car dans les faits, ce beau schéma bipartite se fracture de toutes parts sous nos yeux ébahis de citoyens. La gauche plurielle a volé en éclats. La droite se cherche entre libéralisme tempéré et souverainisme identitaire.

Et les rapports de force se redessinent autour d’enjeux comme l’écologie, l’Europe, le genre ou la diversité culturelle… Vous avez dit « nouveaux clivages » ?

Bref, entre zombies partisans et lignes de faille mouvantes, la boussole ideologique s’affole un brin… Rassurez-vous, nous allons recentrer le débat sur l’essentiel : nos chères boîtes à meeples !

À l’assaut du Monopoly !

Passons maintenant à la revue quelques blockbusters contemporains, souvent accusés de diffuser l’idéologie dominante façon braderie du capitalisme. Commençons par le cas d’école : Monopoly.

Chaque partie transpose allégrement le rêve américain, où l’on s’enrichit allègrement en rachetant rues et hôtels sur le dos des autres. Certains y voient le parangon du divertissement néo-libéral, d’autres un défouloir inoffensif contre les tracas du quotidien.

Autre exemple : Scythe et sa course aux territoires avec mécha-cowboys et paysans-robots. Un soft power ludique qui banalise la logique impérialiste, d’aucuns diront. Mais en incarnant tour à tour chaque faction, ne développe-t-on pas aussi son empathie ? C’est toute la magie de l’immersion ludique !

On pourrait ainsi disséquer les ressorts narratifs de nombreux cartons. Mais soyons honnêtes : la plupart reflètent juste les excès de nos sociétés, sans intentions subliminales. Reste à savoir si l’on souhaite les cautionner… ou inventer de nouvelles règles du jeu ! Car après tout, c’est ça la liberté du joueur et de la joueuse : amender et s’approprier l’existant pour créer du neuf !

Fun & progressiste ?

Certes imparfaits, nos jeux fétiches n’en recèlent pas moins des trésors d’inventivité et de convivialité. Signe encourageant : de plus en plus de studios indépendants osent sortir des sentiers battus en explorant des thématiques progressistes ou méconnues.

Autre initiative méritante dans un tout autre registre : la gamme Feelings Thema des Belges d’Act in Games. Ces petits bijoux ludo-éducatifs permettent d’aborder avec tact des problématiques délicates : troubles autistiques, dépendances, harcèlement, handicap… en cultivant l’empathie chez les plus jeunes. Du fun with benefits pour sensibiliser en s’amusant, et casser quelques tabous au passage !

Bref, vous l’aurez compris : loin des clichés, le jeu contemporain foisonne de créations enthousiasmantes et bigarrées qui s’autorisent à sortir des sentiers battus. Une vague rafraîchissante qui se fraie un chemin à coups de dés givrés et de règles tordues ! De quoi donner le sourire à gauche comme à droite 😉.

Fun & responsable ?

Ceci étant dit, qui dit industrie culturelle dit aussi dérives économiques. Et notre cher secteur ludique n’y échappe malheureusement pas, avec son lot d’acteurs peu scrupuleux aux pratiques délétères. Morceaux choisis :

  • Une production massive externalisée en Chine ou en Asie du Sud-Est dans des conditions sociales et écologiques indignes ;
  • Des matières premières (bois, plastiques) dont l’extraction ou le traitement massacrent écosystèmes et droits humains ;
  • Une concentration extrême du marché entre quelques mastodontes : Asmodée (rachetée par Embracer), Hasbro, Mattel et autres viviers à dividendes ;
  • Une logique inflationniste de blockbusters et de renouvellement rapide des références, digne de l’industrie du jouet.

Bref, à y regarder de plus près, nos innocentes boîtes cachent souvent de lourds secrets. Alors, tout vilain monopole du grand capital ?

La réponse n’est jamais si tranchée, bien sûr. Disons que le petit monde ludique reflète les travers de nos sociétés tout en gardant son âme d’amuseur public. À nous, joueurs citoyens, joueuses citoyennes, de pousser à plus d’éthique, de partage et de durabilité ! Car les vraies révolutions sont d’abord culturelles avant d’être politiques…

Jeu de société, jeu d’équipe !

Pour finir, peut-être que la dimension la plus subversive du jeu tient dans son essence même : le lien social ! Qu’y a-t-il de plus éloigné de l’individualisme forcené que des individus réunis autour d’un but commun ?

Le temps d’une partie s’opère comme une parenthèse hors du temps ordinaire. Toutes origines confondues, nous voilà rassemblés autour d’un projet ludique, suspendus ensemble à la narration éphémère qui se tisse.

Certes, compétitions et rivalités font rage pour mieux savourer la victoire. Mais n’est-ce pas aussi le prix à payer pour mieux goûter la saveur de ce moment partagé ? Au fond, gagner ou perdre importe bien peu. L’essentiel est de faire corps autour de l’histoire collective dont nous devenons les imagiers.

Ainsi, à rebours de la solitude contemporaine, le jeu de société incarne ce supplément d’âme qui nous sort de nos bulles pour mieux tisser du commun. Pas si mal pour un loisir soi-disant futile, non ?

Alors, la prochaine fois que l’on vous bassinera avec le clivage politique du jeu, sortez l’artillerie lourde : de l’humanisme, de la fraternité et de la poésie ! Ce petit supplément d’âme que nos sociétés de consommation oublient, scotchées à leurs écrans glacés.

Le véritable clivage se niche peut-être là. Pas entre gauche et droite ni bien ni mal. Mais entre ceux qui consomment… et ceux qui partagent !

Sur ce, je vous laisse méditer ces perspectives en tripotant vos plus beaux meeples ! Et vous, quelles valeurs placez-vous dans vos boîtes à jouer ? La discussion reste ouverte…

Un brin d’humour

Pour simplifier, et clore l’article sur une note extrêmement sérieuse et scientifique, voici une analyse extrêmement sérieuse (mais je l’ai déjà dit) qui repose sur des analyses de la NASA et de la GUS (Geneva University of Scientifiquementpasprouvé).

Nous avons classé les différentes activités en lien avec le jeu de société pour déterminer quelles activités en lien avec le jeu de société étaient de droite ou de gauche.

Graphique gauche droite jeux

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Article écrit par Gus. Rédacteur-en-chef de Gus&Co. Enseigne à l’École supérieure de bande dessinée et d’illustration, travaille dans le monde du jeu depuis 1989 comme auteur et journaliste.


Alors, selon vous, le jeu de société est-il fondamentalement "de gauche" ou "de droite" ? Quels arguments donneriez-vous pour défendre votre position ?

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10 Comments

  • Éric B.

    Merci pour cet article rafraîchissant.
    Pour ma part, j’ai tendance à dire que tout dépend du jeu.
    « Ambition » où l’on achète du cacao, embauche des ouvriers pour le transformer en chocolat, embauche des commerciaux, comptables, secrétaires pour le vendre… et où on licencie sans état d’âme quand nos ventes se passent mal >> Droite !!
    « Feierabend » où l’on enchaîne les grèves pour améliorer les conditions de travail de nos employé.es >> Gauche !!
    « Twilight Imperium » où l’on explore la galaxie, expanse notre empire, exploite les planètes, extermine nos ennemis… mais de façon très différente selon les factions >> Joker !!
    Et je ne tente même pas le classement de « Tiers mondopoly » pour ne pas risquer un incident diplomatique 😅

  • mornard

    Pas d’accord pour le jeu solo de droite; un certain nombre de personnes jouent en solo parce qu’ils n’ont pas d’autre choix, et pas par pur « égoïsme »!

  • Manu

    Je suis de gauche (pas de gôôôche, hein !) et donc dans la vraie vie je suis plutôt un gars sympa et ouvert (sauf avec ceux qui ne sont pas d’accord avec moi évidemment).
    Mais dans un jeu, point de bienveillance, on est là pour massacrer l’autre dans la joie et la bonne humeur, en exploitant toutes les ressources de la Terre et en asservissant joyeusement nos meeples en fonction du thème évoqué, bref en faisant tout ce qu’on n’aimerait pas du tout IRL.
    Et donc seul le jeu coopératif est de droite car qu’est-ce donc sinon une tentative ridicule de capitalistes dominants de se donner bonne conscience le temps d’une partie, en éradiquant tous ensemble (tous ensemble, tous ensemble, ouais !) des virus ou des zombies, avant de vite retourner à leur activité favorite, à savoir spéculer sur le dos des masses laborieuses ?
    (et ceux qui ont tout pris au 1er degré dans ce texte sont évidemment de droite)

  • Nico

    Petite question liée au dernier graphique :
    Si j’achète un jeu (« de droite ») pour l’offrir à quelqu’un (« de gauche »), je suis quoi au final ?

  • itare

    Super intéréssant comme point de vue. Le très bon podcast Quête lateral (questionnant le jeu vidéo, son industrie et Design) dans son épisode septembre 2023 avait fait une chronique sur ce sujet « le jeu vidéo est il de droite »

    • Gus

      Cher Itare,

      Un grand merci pour le tuyau sur « Quête Latérale » ! Avouons-le, on ne connaissait pas cet épisode sur « Le jeu vidéo est-il de droite ? ». Vous avez piqué notre curiosité.

      On a hâte de découvrir ce podcast et de plonger dans leurs analyses. C’est toujours excitant de voir comment d’autres abordent les sujets qui nous passionnent. Comme quoi, nous ne sommes pas les seuls à réfléchir à cette question.

      Merci mille fois pour cette belle découverte !

      À bientôt pour plus d’aventures ludiques !

      Bien à vous,

      L’équipe de Gus&Co

      • Provence

        Une mitraillette est elle de gauche ou de droite ? C’est surtout ce qu’on en fait qui détermine si telle ou telle chose peut se parer des vertues ou des tares d’une philosophie dite de gauche ou de droite, pas l’objet en soi. Cette mitraillette sert elle à défendre des personnes opprimées ou sert elle à assoir un pouvoir dictatorial…

        • Gus

          Bonjour,

          Nous vous remercions d’avoir pris le temps de commenter notre article et d’apporter une perspective intéressante sur la question de la dimension politique des objets, y compris des jeux de société.

          Votre analogie avec la mitraillette est particulièrement éclairante. En effet, comme vous le soulignez justement, ce n’est pas tant l’objet lui-même qui porte une connotation politique, mais plutôt l’usage qui en est fait et le contexte dans lequel il est employé. Cette réflexion s’applique également aux jeux de société. Un jeu peut être conçu avec certaines intentions, mais c’est la manière dont il est reçu, interprété et utilisé par les joueurs qui détermine en fin de compte son impact sociopolitique.

          Votre commentaire met en lumière l’importance de considérer non seulement le contenu des jeux, mais aussi la façon dont ils sont joués et perçus dans différents contextes sociaux et culturels. Cela nous rappelle que les jeux, comme beaucoup d’autres formes de médias et d’expression, sont des reflets complexes de la société.

          Cela dit, comme nous le soulevons dans l’article, on peut se demander si certains jeux n’entretiennent pas une certaine vision de la politique, politique au sens de « polis », la ville, la gestion d’une communauté : gestion, exploitation, extraction, etc.

          Bref. Un sujet intéressant qui a au moins le mérite de susciter un débat.

          Nous apprécions grandement votre contribution à la discussion et espérons que nos articles continueront à susciter de plus amples échanges.

          Bien cordialement,

          L’équipe de Gus&Co

  • Dod

    Pratiquant le jeu de société depuis les 80’s, si celui-ci est de droite, force est de constater qu’il est joué en grande majorité par des gens de gauche !

À vous de jouer ! Participez à la discussion

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