Jeux de rôle

Jubensha, le jeu-phénomène qui s’empare de la Chine

Le dernier engouement chinois : des meurtres. Mais pour de faux ! C’est le Jubensha.


Jubensha

Il y a eu les Escape Games. Il y aura le Jubensha. Cette activité est désormais extrêmement répandue en Chine. Au point que les autorités de Shanghai ont dû intervenir ce 14 janvier 2022 pour réguler toute cette industrie.

Le Jubensha, c’est quoi ? Le jùběnshā 剧本杀, traduit littéralement par « meurtre scripté », se rapporte à ce qu’on appelle, en francophonie, des Meurtres et Mystères, ou Murder Party.

Des gens se réunissent dans un lieu plus ou moins grand, plus ou moins décoré, pour y incarner divers personnages et mener l’enquête. On y assiste, souvent, mais pas toujours, à un meurtre, et on doit ensuite le résoudre en récoltant des indices, en résolvant des énigmes et en interagissant, avec les autres, avec des actrices ou acteurs.

Les soirées Meurtres et Mystères existent en Europe depuis une trentaine d’années. On raconte même que l’inventeur du jeu de plateau Cluedo aurait assisté à de telles soirées déjà dans les années 1930 en Angleterre. C’est justement ce qui l’aurait inspiré à en créer un jeu.

Depuis 2 ans environ, de nombreux clubs et autres sociétés de Jubensha ont ouvert leurs portes en Chine. Avec un régime politique plutôt stricte et quelque peu liberticide, les jeunes se tournent vers des activités libératrices qui leur permettent de voir, de vivre autre chose. C’est tout l’intérêt du Jubensha.

Assassin assisté

Dans les villes partout en Chine, on retrouve un certain nombre de ces lieux. Les jeunes y affluent pour jouer à un jeu qui peut être traduit par « homicide scénarisé ». Ils y incarnent des personnages différents et passent des heures à résoudre de faux crimes.

Le Jubensha « La Maison Hantée » à Shanghai en 2020. Agence France-Presse — Getty Images

Ce nouveau divertissement ludique… macabre a généré plus de 2 milliards de dollars de revenus en 2021. Au point de faire lever un sourcil interrogateur des autorités chinoise. Jusqu’à présent, les Jubensha n’étaient pas contrôlés par un quelconque règlement. Il y a quelques jours, ça a changé.

Défis et des garçons

Dans un club de Pékin, par exemple, les joueuses et joueurs descendent dans une école d’arts martiaux où ils enfilent des costumes pour devenir des personnages fantastiques. Comme cela se fait dans les jeux de rôle grandeur nature, ou LARP, pour Live action role-playing game, en anglais, l’organisateur leur fournit un background de personnage, des relations et des ouvertures narratives potentielles.

L’intrigue se développe au fur et à mesure que les gens interagissent, se parlent, découvrent les autres personnages, les figurants, les motivations. À la fin de l’activité, de la soirée Jubensha, les participantes et participants votent pour déterminer le ou la meurtrière du crime qui a eu lieu en tout début.

👉 À lire également : Enseigner grâce au jeu de rôle grandeur nature. Loufoque ou efficace ?

Ces événements permettent de s’évader quelques heures d’un train-train quotidien, de vivre autre chose, quelqu’un d’autre, et de ressentir toute une palette d’émotions. Rajoutez à cela des vies passées de plus en plus devant les écrans, et vous obtenez un cocktail, explosif, immersif, pour attirer de plus en plus de jeunes.

Habillage de costumes avant un Jubensha. Agence France-Presse — Getty Images


Ces Jubensha offrent une opportunité inédite, celle de vivre quelque chose, à plusieurs, ensemble, et de pouvoir rentrer en interaction avec les autres, parfois inconnus. Ils deviennent ainsi de formidables plateformes de socialisation.

Dans une société chinoise très fermée, ces soirées Meurtres et Mystères se transforment ainsi en lieux de rencontre. L’affaire devient prétexte pour entrer en interaction.

La pandémie a brièvement menacé l’industrie, certes. Mais en 2021, avec les restrictions de voyager, les Jubensha sont revenus, plus forts que jamais. On part moins, alors on part plus, mais dans l’imaginaire.

Le Jubensha est devenu si populaire que les autorités chinoises commencent à s’inquiéter. Et si la jeunesse populaire se corrompait à incarner diverses personnages dans divers milieux confrontée à divers crimes ? Dans un article sur Weibo, le réseau social chinois, l’agence de presse officielle Xinhua s’en est mêlée et rappelle les valeurs fondamentales chinoises. Jouer quelqu’un d’autre ? Peut-être, mais pas n’importe comment.

Des policiers en civil ont récemment « infiltré » des clubs de Jubensha pour confisquer des scripts jugés… sanglants et horribles. Les récits, comme ceux des jeux vidéo, de la télévision ou des films, sont donc soumis à la censure.

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Intrigue à Shanghai

Comme en Europe et aux États-Unis, les jeux de rôle sont populaires en Chine depuis des années. Mais les Meurtres et Mystères ont commencé à décoller vers 2015 avec des émissions de téléréalité comme « Lying Man », « Dinner Party Seduction » et plus tard « Who’s The Murderer ». Diffusée pour la première fois sur Mango TV en 2016, pendant six saisons, l’émission a attiré les téléspectateurs avec un détonant mélange de suspense et de raisonnement. Les gens les ont vu à la télévision, les gens ont voulu y jouer « en vrai » plus tard eux aussi.

Oui, les Jubensha s’inspirent de la popularité du jeu russe Mafia, qui a lui-même inspiré les Loups-Garous de Thiercelieux plus tard.

Selon une étude récente menée par la société d’analyse de données et d’études de marché iiMedia, 84,9% des internautes chinois interrogés ont participé à un jeu grandeur nature, en ligne ou hors ligne. iiMedia prévoit également que la taille du marché de ce secteur atteindra 2 milliards d’euros en 2021. Et selon Chinanews, le chiffre d’affaires de cette industrie devrait pratiquement doubler en 2022.

Le marché du Jubensha est varié, avec des prix par personne pour une partie allant de dizaines de yuans à des milliers de yuans, i.e. quelques euros à des centaines d’euros.

Le nombre total de clubs de Jubensha dans tout le pays avait atteint 30 000 à la fin du mois de novembre en 2020, soit une croissance de 150% par rapport à 2019, selon la principale plateforme de réservation chinoise Meituan. 30 000. De quoi renforcer la concurrence.

Un décor de chambre dans un Jubensha. Agence France-Presse — Getty Images

Ce qui démarque une entreprise d’une autre ? Comme les Escape Games, le soin apporté aux décors et accessoires. Et au scénario.

Ces scénarios sont devenus le « nerf de la guerre ». Les propriétaires de clubs les achètent dans divers endroits. Des salons de l’industrie aux sites Web comme Xiaoheitan, une plateforme en ligne qui relie les distributeurs de scripts et les propriétaires de clubs. Certains scénarios peuvent compter jusqu’à 40 pages. Ils sont vendus entre 80 et 300 dollars. Certains scénarios particulièrement riches et de qualité s’arrachent même pour un prix de 900 dollars. Un pactole honorable pour l’Empire du Milieu, au salaire mensuel moyen en 2022 estimé à un peu moins de 1 000 dollars.

À relever que le marché du scénario de Jubensha ne résiste pas non plus au piratage. On les retrouve eux aussi copiés, piratés et revendus sur Internet. Ainsi, sur le site de vente en ligne chinois Taobao, un lot de 3 000 scénarios peut être acheté pour environ… 2 dollars.

Jubensha, les autorités s’en mêlent

Ce 14 janvier 2020, la ville de Shanghai devient la première ville de Chine à réglementer officiellement les Jubensha et les Escape Games.

Cette nouvelle réglementation exige des entreprises de Jubensha et d’Escape Games qu’elles mettent en place un système d’auto-évaluation du contenu et du personnel chargé de son examen. Ainsi qu’elles mettent en œuvre des mesures de supervision technique correspondantes sur le contenu et les activités telles que les scénarios, les scènes, les costumes et les accessoires fournis aux participantes et participants. Autrement dit, les autorités demandent aux entreprises une gestion plus fine, organisée, sérieuse.

Étant donné que certains contenus ne conviennent pas aux mineurs, la réglementation révisée de ce 14 janvier a ajouté des exigences sur la protection des mineurs, stipulant que « les unités commerciales doivent établir et améliorer le mécanisme de protection des mineurs et prêter attention à la protection de la santé physique et mentale des mineurs ». Désormais, les propriétaires des clubs de Jubensha doivent surveiller un peu plus les âges de participation.

Cette nouvelle réglementation demande également aux entreprises de déposer les scénarios auprès de l’Office local de la culture et du tourisme de Shanghai. Une surveillance accrue pour une qualité améliorée. Ou un contrôle renforcé.

Avec un marché des Escape Games saturé et peut-être en déclin en Europe, allons-nous également voir cette industrie du Jubensha se développer par ici ?

One Comment

  • Woody

    Passionnant ! Il y a déjà eu une tentative audiovisuelle avec « à vous de trouver le coupable », proposée par Dechavanne sur France télévision, proposition plutôt honnête en qualité.

À vous de jouer ! Participez à la discussion

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