Comment faire pour rendre les jeux de société accessibles pour les daltoniens ? Analyse du daltonisme et interview.
Daltonisme, dans tes dents
C’est un combat constant. Quand je dois énoncer la couleur du vêtement que mon épouse ou mes enfants portent, c’est toujours la galère ! Et ça finit souvent en pugilat. Que je perds à chaque fois, forcément.
Rose, ou rouge ? Pastel, bleu ou violet ? Nous ne sommes jamais d’accord. Et j’ai l’impression que je suis toujours en minorité dans ma meute. Serais-je un poil daltonien ? Avec près de 10% d’hommes atteints de cette anomalie, je me dis que ce n’est peut-être pas impossible, même si de manière très, très légère.
Et à vous, Est-ce que ça vous arrive aussi de vous « battre » pour des questions de couleurs avec votre partenaire, vos amis, votre famille ? Et est-ce un souci lorsque vous jouez à des jeux de société, pour distinguer les couleurs sur les cartes, les éléments du jeu ?
Intéressons-nous aujourd’hui au daltonisme, de quoi on parle, comment il affecte la pratique du jeu de société et quelles solutions apporter pour rendre les jeux accessibles. Nous avons même interviewé un éditeur pour lui demander comment il adaptait leurs jeux pour les personnes daltoniennes.
On y va ? C’est parti !
Les Daltons
C’est en observant un géranium à la lumière d’une chandelle que le chimiste anglais John Dalton eut le sentiment qu’il ne percevait pas correctement les couleurs. C’est ainsi que fut identifié dès la fin du 18e siècle l’anomalie de perception des couleurs nommées daltonisme.
Il existe plusieurs formes de daltonisme, la plus fréquente étant la confusion du vert et du rouge. Les autres formes de daltonisme sont nettement plus rares, comme la confusion du bleu et du jaune, la plus rare de toutes étant la déficience totale de la perception des couleurs, que l’on appelle alors l’achromatopsie (+1’000 au Scrabble), où le sujet ne perçoit que des nuances de gris.

C’est une maladie qui est bien connue, surtout des hommes, puisqu’elle touche essentiellement la gente masculine. Selon les populations, 5 à 8 pour 100 des hommes en sont atteints, alors les femmes sont presque épargnées, seules 0,1 pour 1’000 sont daltoniennes. Et tenez-vous bien, « l’injustice » continue, puisque ce sont surtout les femmes qui transmettent l’anomalie, portée par le chromosome X.
Les femmes qui sont porteuses, dites saines, ont généralement un X normal et un X anormal. Comme le X normal compense le X anormal, et bien elles n’expriment rien du tout, mais elles transmettent. Et comme il manque aux hommes un X, le Y du gène masculin, lui, ne parvient pas à contrer le X anormal. Vous n’avez rien compris ? C’est normal, nous non plus.
Dis papa, c’est quoi cette bouteille de lait ?
Est-ce qu’un père daltonien peut transmettre le daltonisme à son fils ? Oui, mais non. Le daltonisme est héréditaire, en quelque sorte. Le père peut transmettre la mutation à sa fille mais pas le daltonisme. La fille daltonienne doit recevoir la mutation de sa mère et de son père. Les gènes mutés responsables des formes les plus fréquentes de daltonisme se trouvent sur le chromosome sexuel X, mais pas sur le Y.
Un homme daltonien produit des spermatozoïdes contenant le chromosome sexuel X, porteur de la ou les mutations, et des spermatozoïdes avec le chromosome sexuel Y. Ses filles hériteront du chromosome sexuel X, tandis que ses fils hériteront du chromosome sexuel Y. Un père daltonien transmettra donc la, ou les mutations à ses filles, mais pas à ses fils. La probabilité de recevoir un X muté est plus élevée que de recevoir deux X mutés. Ceci explique la différence homme/femme.
Il existe toutefois une exception. Certaines formes de daltonisme, très rares, appelées tritanopie ou tritanomalie, proviennent de mutations d’un gène situé sur le chromosome 7. Un fils ou une fille peut manifester ce type de daltonisme, mais seulement s’il ou elle a reçu le gène muté de ses deux parents. Et cette transmission liée au sexe permet de comprendre pourquoi les hommes ne transmettent jamais leur daltonisme à leur fils, puisqu’ils ne leur donnent que le chromosome Y.
(merci à AlexZim, biologiste, pour la vérification scientifique).
Daltonisme. Des cônes qui déconnent
Si vous regardez la rétine de votre œil avec un microscope, vous trouverez deux types de cellules. Il y a des cellules en bâtonnets, qui peuvent voir des images en noir et blanc, et il y a des cellules en cône, qui peuvent voir différentes couleurs.

Il existe en fait trois types de cellules coniques qui sont sensibles à trois couleurs de lumière différentes. Certaines personnes sont nées sans aucun code fonctionnel. Dans les cellules, ces personnes sont complètement daltoniennes. Tout ce qu’ils peuvent voir sont des images en noir et blanc comme un… film en noir et blanc.
Cette condition est très rare. Le problème génétique qui provoque un daltonisme rouge et vert est, comme vu plus haut, beaucoup plus fréquent. Dans ce cas, les cônes qui détectent la couleur verte ne fonctionnent pas correctement. Ou encore, les cônes qui détectent la couleur rouge ne fonctionnent pas correctement. Les couleurs rouge et vert semblent très similaires, et la couleur pourpre semble bleuâtre.
La plupart des hommes, blancs, sont affectés par cette dernière anomalie. Les femmes peuvent également être affectées par le daltonisme rouge et vert, mais cela est moins fréquent car le gène endommagé est situé sur le chromosome X, bien sûr (je dis « bien sûr », pour faire le mec malin. Mais en réalité, je suis en train de copier la page Wikipedia sur la rétine).
Jeux de société et daltonisme

On estime que plus de 300 millions de personnes dans le monde vivant avec une forme ou une autre de daltonisme. Il existe différentes formes, de la deutéranomalie et de la protanomalie les plus courantes, communément appelées daltonisme rouge-vert, à la tritanomalie, ce qui rend les nuances de bleu moins distinguables.
Le daltonisme est un problème prégnant et persistant dans les jeux de société. Comme nous le savons, la couleur constitue une énorme partie de la mécanique des jeux de société. Il est toutefois rare de trouver aujourd’hui sur le marché un jeu récent qui soit inaccessible pour les personnes daltoniennes.
Le problème dans les jeux de société provient bien sûr de la colorimétrie, et des éléments à retrouver, récupérer, gérer. Selon l’anomalie rétinienne et génétique, comme vue plus haut, le daltonisme, et son degré, pourraient empêcher de profiter du jeu de manière fluide et complète. Identification, reconnaissance, manipulation, si le matériel du jeu repose beaucoup, trop, sur les couleurs, cela peut devenir une difficulté, voire un handicap pour les gens qui souffrent de cette condition.
Si nous voulons que les joueurs daltoniens apprécient les jeux, c’est aux auteurs et aux éditeurs de s’assurer qu’ils sont accessibles. Dans les jeux de société, les adaptations courantes incluent le marquage des composants du jeu de société afin de faciliter l’identification personnes daltoniennes, i.e. rajouter des symboles pour signifier des différences. Et d’autres aménagements.
Daltonisme. Quelques aménagements possibles
Une couleur, un symbole
Un moyen facile pour rendre un jeu accessible pour les personnes daltoniennes, c’est d’associer une couleur à un symbole. C’est que ce l’on retrouve, par exemple, dans la gamme des Aventuriers du Rail. Toutes les cartes wagons contiennent les deux, couleurs et symboles.
Différences
Une autre possibilité, c’est de proposer des meeples, des ressources, de pièces de jeu de forme différente, en plus de leur couleur. C’est le cas par exemple dans le tout récent La Baie des Marchands.
Les clients qui débarquent de bateau, de couleur, à la forme certes semblables, mais qui sont sertis d’un autocollant sur leurs surfaces pour mieux les distinguer. Et en plus, ça fait son petit effet ! Les autocollants, un moyen plutôt facile et souvent utilisé dans les jeux de société pour rendre les jeux plus accessibles pour les personnes daltoniennes.
Aucune différence
Faut-il vraiment différencier, reconnaître, placer des couleurs dans le jeu ? Ne peut-on pas s’en passer, tout simplement, et utiliser d’autres moyens ? Comme des symboles ou autres illustrations, par exemple ?
Le cas de l’excellent Hive, par exemple. Les pièces de jeu, en bakélite, placent certes des couleurs d’insectes, mais au final, elles comptent « pour du beurre ». C’est l’image de l’insecte qui compte, pas sa couleur.

Interview d’un éditeur de jeux de société

Nous avons voulu approfondir sur le sujet, et savoir comment, et si les éditeurs de jeux de société réfléchissaient au daltonisme et comment ils procédaient, le cas échéant, pour rendre leurs jeux accessibles. Nous avons interviewé l’éditeur parisien bien connu Space Cowboys (Unlock, Time Stories), qui a eu l’extrême gentillesse de bien vouloir nous répondre.
En tant qu’éditeur de jeux de société, est-ce que vous faites attention à proposer des jeux qui peuvent être également joués par des personnes daltoniennes ? Oui, non, peut-être, pas du tout ?
Oui.
Dans l’une de vos récentes sorties, Botanik, créé par de formidables Helvètes, vous semblez y avoir prêté attention. Comme le jeu repose beaucoup sur les couleurs, comment avez-vous fait pour permettre aux personnes daltoniennes d’y jouer, aussi ?
Avec des petits symboles propres à chaque couleur. Comme ça, quelle que soit la forme de daltonisme, vous pouvez quand même jouer.
Et quid de Unlock ? Au tout début, à sa sortie en 2017, vous n’utilisiez que des couleurs pour représenter des éléments du jeu. Aujourd’hui, des symboles spécifiques sont venus s’ajouter aux couleurs. Est-ce une volonté pour inclure les personnes daltoniennes ? Qu’est-ce qui vous a poussé à modifier l’ergonomie du jeu ?
C’est tout à fait ça. Et nous avons fait pareil pour Splendor qui, au début, était injouable pour de nombreux daltoniens.
Comment faites-vous pour travailler vos jeux pour les rendre inclusifs pour les personnes daltoniennes ? Est-ce que vous les testez ? Est-ce que vous utilisez un logiciel spécifique, adapté ?
En fait, la plupart des logiciels de design graphique ont un « filtre daltoniens », qui ne s’appelle absolument pas comme ça (mais qui propose souvent différents filtres pour les différents daltonismes). Quand nous avons un proto presque final, nous faisons une version avec la forme la plus handicapante et on vérifie si on peut encore jouer. Le plus souvent, ça ne marche plus du tout ! Et là, on se met à chercher des solutions.
Quels retours avez-vous eu, positifs et/ou négatifs, sur vos jeux, sur le fait qu’ils étaient, ou non, adaptés pour les personnes daltoniennes ?
Même si ce n’est pas systématique, nous avons régulièrement des remerciements, ce qui est toujours agréable. Et pour les jeux où cela s’est révélé impossible de faire une version complètement daltoniens-friendly, on nous a gentiment grondé. Normal.
Merci pour vos réponses les Space !
Et encore une chose
Test
Et vous, est-ce que vous êtes daltonien ? Vous pouvez faire un petit test ici pour le savoir.
TEDaltonisme
Le conteur, scientifique et humoriste, Bryan Kett, a raconté sa vie de daltonien dans un TED sorti il y a deux ans. Aussi drôle que poignante. Ou comment vivre avec, et… mieux ? quand on est daltonien.
Et vous, êtes-vous daltonien, ou est-ce que vous connaissez quelqu’un qui l’est ? Comment faites-vous, il ou elle pour jouer aux jeux de société ? Racontez-nous.
