Jeux de plateau

Le jeu du jour : Time Stories, Une nuit d’Été

Temps de lecture: 8 minutes

Une nuit d’Été

⚠️ Article 100% AVEC spoilers ⚠️

Nous allons discuter ici de la fin de Une nuit d’Été. Si vous n’y avez pas encore joué, et que vous comptez le faire, revenez-nous voir plus tard.

C’est parti ?

C’est parti !

Discutons de la fin

Mais WTF ? Vraiment ?

J’ai toujours détesté les œuvres littéraires ou cinématographiques avec une fin pareille : c’était un rêve, ou en réalité, vous étiez morts. Ici, dans Une nuit d’Été, on découvre à la toute fin que toute l’aventure était en réalité… wait for it,

Une pièce de théâtre.

Bim.

Tout ça, pour ça.

Le rideau se lève, et le public nous applaudit et nous demande de rejouer l’une ou l’autre scène.

Super.

Ce qui passe mal, et qui démontre d’un manque significatif d’expertise en écriture de scénario, c’est qu’il n’y a aucun moment d’indices pour se douter d’une telle issue possible. À aucun moment dans l’aventure il se passe des choses étranges.

Prenez n’importe quel film de M.Night Shyamalan, le roi du rebondissement final : à la fin, c’était un fantôme, à la fin, c’était un village médiéval protégé dans une enceinte à l’époque moderne, à la fin, ce n’était pas leurs grands-parents, etc. etc. etc. ad nauseam. Sauf que. Dans chacun de ses films, le réalisateur dissémine et dissimule ribambelle d’indices subtils qui font qu’à la fin, on se dit qu’on aurait pu, qu’on aurait dû s’y attendre. Qu’on aurait pu s’y préparer. Le personnage de Bruce Willis ne parle jamais à la mère, par exemple.

Dans Une nuit d’Été, la fin tombe à plat. Tadaaa. Voilà. On n’a rien vu venir. On se sent floués, manipulés, infériorisés. Comme si les auteurs et éditeurs du jeu nous faisaient un pied de nez en se moquant de nous. Avec quelques indices par-ci par-là, ils nous auraient mis la puce à l’oreille, cette expression farfelue qui date du XIIIe siècle. Elle fait référence aux puces qui démangent. Si elles se trouvent non loin de l’oreille, cela attire notre attention. Au fil du temps, la signification a évolué vers une attitude de méfiance, d’inquiétude et de soupçons. Dans Une nuit d’Été, on aurait pu imaginer soudain des applaudissements qui surgissent de nulle part. Soudain un éclairage étrange sur une carte. Soudain une instruction de mise en scène par Shakespeare, par exemple. Mais non.

Une nuit d’Été est une enchaînement de tableau, de scènes, de théâtre, pour le coup. Et quand arrive la fin, le rideau tombe et tout est révélé. On en ressort lessivés, déçus, baladés.

Et cette fin fait écho à une plus large discussion, celle du fond.

Discutons du fond

Fais ce que (tu) voudras.

C’est le leitmotiv que l’on retrouve dans l’aventure. Le Songe d’une Nuit d’Été de Shakespeare, dont ce scénario s’inspire, a été écrit au XVIe siècle, en pleine période de la renaissance, en même temps que Rabelais et son abbaye de Thélème. Elle a été la toute première utopie de la littérature française, décrite par Rabelais du chapitre LII au chapitre LVIII dans son Gargantua de 1534. Gargantua et abbaye que l’on retrouve d’ailleurs dans cette aventure de Time Stories.

La devise de l’abbaye est : « Fais ce que voudras ». Le nom « Thélème » est d’ailleurs dérivé du grec θέλημα (« thélêma »), qui, dans le Nouveau Testament, désigne la volonté divine, laquelle se manifeste en l’homme sans que la raison de celui-ci n’intervienne. Les auteurs du scénario se sont permis de rajouter le « tu » entre parenthèses.

Thélème rappelle l’importance de l’éducation pour l’évolution de l’homme et de la société : une éducation ouverte et diversifiée, permettant l’affirmation de soi.

On retrouve également dans Une nuit d’Été les Parques, qu’il faut défier, ces divinités maîtresses de la destinée humaine, de la naissance à la mort. Plongés en plein XVIe siècle et en pleine Renaissance, dans Une nuit d’Été il est question de remettre en question l’ordre divin et le destin.

Le destin désigne l’histoire à venir d’un être humain ou d’une société telle qu’elle est prédéfinie par une instance. La mer sert souvent de métaphore au concept : il serait aussi difficile de changer son destin par la volonté que d’échapper aux courants marins à la nage. La mer que l’on retrouve d’ailleurs souvent dans l’un ou l’autre lieu dans cette aventure Time Stories. Et notamment la traversée à la barque avec l’Ankou vers Tír na nÓg.

Et comme la majorité des références d’Une nuit d’Été sont en lien avec le XVIe, la Renaissance, Shakespeare, Rabelais, Cervantes (L’Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche parait en 1605), et avec le slogan de « fais ce que (tu) voudras », on a ici affaire au tout premier scénario Time Stories philosophique, théologique et faisant l’apologie du protestantisme. Protestantisme qui apparaît par ailleurs également au XVIe en Europe.

Comme le présentait Rabelais dans son abbaye, l’être humain peut se libérer de ses « chaînes », de son ordalie divine et atteindre ainsi la grâce par ses propres choix. Du pur protestantisme, donc.

Au final, le scénario aurait pu proposer une réflexion sur le destin, le fatum latin, que l’on retrouve dans l’étymologie du mot fatalité. La fatalité, c’est ce que l’on ne peut pas éviter. En pleine pandémie mondiale et avec plus d’un million de morts, ce mot résonne en nous de manière cruelle.

Sauf que.

Tout s’écroule comme un château de cartes au moment où le rideau tombe. Tout ceci n’était qu’une pièce de théâtre. Tout n’était qu’artifice et mise en scène. On n’y croit pas, on n’y croit plus.

L’éditeur a voulu faire une tentative d’un jeu intelligent, sans s’offrir les moyens d’y parvenir. Comme s’il ne savait plus comment finir, comme si toute ce matériau philosophico-théologico-poterie devenait trop lourd, trop embarrassant. Et maintenant, comment finir ? Levée de rideau. Patatras ! C’est dommage.

L’éditeur signe ici une occasion ratée. On aurait pu attendre, espérer une réflexion aboutie, ou même infuser dans l’aventure un lien avec l’Homme de Vitruve et de Vinci, une autre figure cruciale et « moderne » du XVIe et absent de ce scénario. Voire, pourquoi pas, un lien en jeu avec la nouvelle « agence » Time Stories. Fais ce que tu voudras. OK, alors allons-y !

Pages: 1 2

%d blogueurs aiment cette page :