C’est une grande première ! Un éditeur excuse son jeu Cthulhu en se distançant des propos racistes et antisémites notoires de Lovecraft. Faut-il arrêter de jouer à tous les jeux de la gamme Cthulhu ?
Il y a quelques jours, l’éditeur de jeu Evil Hat a publié sur Twitter une page de leur prochain bouquin de jeu de rôle, Fate of Cthulhu. Cette page explique leur prise de position contre les opinions politiques de Lovecraft. Une annonce qui a suscité un nombre hallucinant de réactions, avec plus de mille commentaires, entre félicitations et agressions
La page en grand :

À la lecture des très nombreuses réactions sur Twitter à la suite de cette publication, on se rend bien compte que le sujet est sensible et délicat. On n’empêche pas le geek de jouer en rond. Faut-il alors ignorer les propos politiques de Lovecraft, ou boycotter les jeux qui exploitent son univers ?
Pas facile pour un éditeur de jeu d’ignorer les opinions racistes, xénophobes et antisémites de Lovecraft. Et ce n’est pas seulement l’homme, l’auteur qui portait ces opinions. Son oeuvre est également truffée de références politiques. Faut-il alors s’en excuser, comme le fait ici Evil Hat ? Ou l’ignorer, tout simplement, comme le fait la très grande majorité des éditeurs de jeu, dont FFG qui publie la très grande majorité des jeux de plateau Cthulhu ?
On n’empêche pas le geek de jouer en rond.
Lovecraft, ce raciste
Personne ne dira le contraire, HP Lovecraft était un écrivain très talentueux, dont le mythe de Cthulhu continue 70-80 ans plus tard d’avoir une influence majeure sur la culture pop contemporaine. Et oui, Lovecraft était un raciste, xénophobe et antisémite avéré. Il suffit de lire certains de ses ouvrages pour s’en convaincre
Quand Lovecraft est né en 1890, la société américaine n’était pas aussi ouverte et tolérante qu’aujourd’hui. Enfin, bien que, avec l’ère Trump, peut-être devrait-on revoir ce postulat… Mais même pour une personne de l’époque, les vues de Lovecraft étaient plutôt… radicales. The Shadow Over Innsmouth décrit et décrie que le métissage avec les habitants des îles du Pacifique entraîne la détérioration des habitants chaleureux de la Nouvelle-Angleterre en… poissons. The Horror at Red Hook est un catalogue paranoïaque de la culture florissante de New York au début du siècle, vue à travers la haine d’un raciste sans vergogne
Lovecraft a catalogué de façon grotesque les peurs des Américains blancs du 20e siècle. Mais il nous a également donné un langage que nous utilisons encore pour parler de l’horreur cosmique, la peur face à un univers inconnu, étranger. Étranger, tout est dit. Est-ce juste une question d’interprétation ? Et qu’il ne faut pas voir le mal partout ?
Non. Dire que Lovecraft tenait des propos racistes, xénophobes et antisémites n’est pas juste une question d’interprétation ! L’auteur de Providence ne s’en est d’ailleurs jamais défendu, et il a encore moins tenté de camoufler ses opinions politiques et sociales. Ses lettres débordent de théories du complot antisémite d’un juif clandestin, opposant les mondes économique, social et littéraire de New York à une supériorité fantasmée blanche et… masculine. Les sympathies de Lovecraft pour le fascisme croissant dans les années 30 étaient également évidentes. Pareil pour son mépris pour les Noirs. Dans son poème de 1912 intitulé « On the creation of Niggers, sur la création des… nègres, Lovecraft indique que les dieux, qui viennent de concevoir l’homme et la bête, créent les Noirs sous une forme semi-humaine pour peupler l’espace entre les deux…
When, long ago, the gods created Earth
In Jove’s fair image Man was shaped at birth.
The beasts for lesser parts were next designed;
Yet were they too remote from humankind.
To fill the gap, and join the rest to Man,
Th’Olympian host conceiv’d a clever plan.
A beast they wrought, in semi-human figure,
Filled it with vice, and called the thing a Nigger.
HP Lovecraft, 1912
Toute l’histoire de The Horror at Red Hook publiée en 1925 place un détective troublé qui tombe sur des «hordes de rôdeurs» aux «visages crachés de péché». . . [qui] mélangent leur venin et perpétuent des terreurs obscènes. « Ils sont » d’un certain schéma diabolique, cryptique et ancien « au-delà de la compréhension humaine, mais conservent toujours » une suspicion singulière d’ordre [qui] se cache sous leur trouble sordide. « Avec » babels de son et de crasse », crient-ils dans l’air de la nuit pour répondre aux« vagues huileuses qui clapotent à proximité de ses piliers crasseux »
The population is a hopeless tangle and enigma; Syrian, Spanish, Italian, and negro elements impinging upon one another, and fragments of Scandinavian and American belts lying not far distant. It is a babel of sound and filth, and sends out strange cries to answer the lapping of oily waves at its grimy piers and the monstrous organ litanies of the harbour whistles
The Horror at Red Hook, 1925, HP Lovecraft
Prenez encore l’exemple de “L’affaire Charles Dexter Ward”, publié en 1941. Le jeune Charles, bien blanc, bien « comme il faut », est fasciné par l’un de ses aïeuls qui aurait eu des démêles avec des forces maléfiques. Charles va donc partir en quête d’en savoir plus sur ce personnage que sa famille essaie d’oublier. Et que va faire ce… bobet ? Relancer les expériences de son ancêtre. Parce que. Charles retrouvera ses deux complices, qui le mèneront alors à sa perte. Les deux forbans sont un Indien et un… Noir
Dans l’oeuvre de Lovecraft, la mer joue également un rôle capital. R’lyeh, Innsmouth, les Profonds. La mer, représentée comme danger. Et c’est également par la mer que les immigrés arrivaient sur le continent américain au début du 20e siècle (encore le cas aujourd’hui sur les rives septentrionales de la Méditerranée…)
Prenez également La Couleur Tombée du Ciel. Dont une adaptation vient tout juste de sortir au ciné avec Nicolas Cage. Un fermier, blanc, tout ce qu’il y a de plus traditionnel, et une météorite, étrangère, DE COULEUR (tout est dit) qui vient mettre le bordel dans cette ruralité paisible. Une adaptation cinématographique qui tombe juste au bon moment avec la politique anti-immigrés trumpienne
Bref. Pour Lovecraft, les changements sociaux et culturels qui affectent les États-Unis dans les années d’entre-deux-guerres et les migrations massives représentent un réel danger, une peur du déclin de l’Occident. Oui, Lovecraft est un auteur raciste, et on le discerne dans nombreux de ses écrits
Boycott, ou pas boycott ?
Comment faut-il alors traiter le bonhomme, et son oeuvre ? En pleine ère Metoo, faut-il, doit-on, peut-on séparer l’artiste de son oeuvre ? C’est une question extrêmement contemporaine, entre Polanski, Weinstein, Bertrand Cantat et Louie CK. Ou Louis-Ferdinand Céline bien avant eux. Comparaison n’est pas raison, Lovecraft n’est jamais passé à l’acte. Mais avec l’auteur de Providence, il continue à flotter comme un léger souci perturbateur. Comment faire pour séparer l’oeuvre de l’artiste, quand l’oeuvre est justement raciste, xénophobe et antisémite ? Faut-il juste ignorer, excuser, justifier ses opinions ? Tout ça juste pour continuer à apprécier les jeux qui exploitent son univers Cthulhu ? Peut-on, doit-on faire la part des choses ? Doit-on boycotter ses jeux ? Ou juste ignorer ses idées, et se dire que cela ne nous importe peu, au final ?
Comparaison n’est pas raison, Lovecraft n’est jamais passé à l’acte.
L’éditeur Evil Hat a préféré s’en justifier et s’en défendre. Et au final, c’est peut-être mieux ainsi. S’ils ont fait le choix de publier du Cthulhu qui se déroule dans l’univers créé par HP Lovecraft, ils expliquent bien qu’ils ne partagent en aucun cas ses idées antisociales. Est-ce que Asmodée, via ses éditeurs EDGE et FFG fera un jour pareil avec leur gamme pléthorique Cthulhu ? Ou continueront-ils à surfer sur le succès commercial de l’univers d’un auteur sulfureux ?
Et encore une chose
Arte a publié une chouette vidéo sur Lovecraft
Et en moins bling-bling et plus fouillé, plus riche, il y a également cette vidéo-ci, qui présente bien le personnage et son contexte historique. Merci à Kappa pour son commentaire et la vidéo !
Et en parlant de Lovecraft et Cthulhu, depuis que Sans Détour a perdu la licence du jeu de rôle de manière lamentable en 2018, la toute nouvelle version 2020 du jeu de rôle L’Appel de Cthulhu est en approche chez EDGE / Asmodée. Sortie prévue dans 1d6 mois
En attendant, le kit de démarrage, la boîte de découverte est déjà sortie, et elle est pas mal du tout. Mais aucune trace dans l’intro des relents racistes de Lovecraft…
Il serait d’ailleurs super intéressant de se pencher sur le jeu de rôle pour voir comment le jeu traite des opinions politiques de Lovecraft. Comment est-ce que les immigrés, Noirs, Juifs sont présentés dans le jeu de rôle ? Est-ce que cette problématique est tout simplement évacuée ? Ou abordée, discutée, de manière franche et honnête ?


