La gamification version Black Mirror. En vrai. Maintenant

Temps de lecture: 6 minutes

Mercredi prochain 5 juin, la 5e saison de Black Mirror sort sur Netflix. On va de nouveau prendre cher

Black Mirror, c’est cette série (plus ou moins) de SF qui parle de notre utilisation (déraisonnée) de la technologie, et de tous ses travers et autres dangers

On se souvient toutes et tous de l’épisode 1 de la saison 3, Nosedive, avec le personnage principal qui vit en fonction des ratings qu’elle balance et reçoit en retour

Et si on vous disait que dans quelques mois, c’est exactement ce qui va arriver en Chine?

Gamifions dans la joie et la bonne humeur

Imaginez que tout ce que vous avez fait aujourd’hui avant de lire cet article soit enregistré quelque part

Ce que vous avez acheté en ligne, les sites que vous avez consultés, ce que vous avez écrit sur Twitter, avec quelles personnes vous avez discuté sur Facebook, etc. Et que toutes ces activités vous donnent des points. Disons entre 350 et 950

Et en fin de journée, plus vous aurez totalisé de points, plus vous pourrez espérer des primes: un prêt à la banque, un passeport, un café

De la science-fiction? Un épisode de Black Mirror. Bientôt la réalité en Chine

Oui, il s’agit bien de gamification. Politique. Citoyenne. Consumériste. Politique, surtout

La gamification, ou ludification, c’est le fait d’intégrer des mécaniques tirées du jeu vidéo dans divers domaines: éducation, santé, marketing. L’exploitation du jeu dans la vie quotidienne grâce aux BLAP, pour Bonus, Levels, Achievements et Points

Vous faites quelque chose « de bien », et vous obtenez des points, des récompenses. Et vice versa

La Chine, un pays qu’il est vraiment fantastique

China-Flag-Abstract-Wallpaper-Image

Depuis quelques années, la Chine est en train de mettre au point un système de gamification à l’échelle nationale qui sera mis en place tout bientôt, dans quelques mois, en 2020. Et qui deviendra obligatoire pour tous

Qui est derrière cette initiative? Tencent, la compagnie qui gère un énorme réseau social chinois slash outil de communication et qui détient également des parts dans des société de jeux vidéo. Et Alibaba, la plateforme commerciale massive concurrente d’Amazon

Le programme s’appellera le crédit Sésame. Logique. Sésame, avec… Alibaba

Le système de Sesame Credit est simple: selon ce que vous achetez en ligne, ce que vous écrivez sur le net et les amis que vous fréquentez sur les réseaux sociaux, tout ceci vous conférera ou vous fera perdre des points.

Même le comportement et opinion politique de vos connaissances sur le net pourraient faire évoluer vos points. Si vous êtes en relation avec des dissidents politiques vous risquez bien de voir votre total diminuer.

L’échelle va de 350 à 950. Avec un score minium vous aurez de la peine à trouver du travail, à obtenir un prêt à la banque. Plus vous accumulez de points et plus vous recevrez de récompenses

sesame-credit-score

Ce crédit social est déjà mis en place dans certaines provinces depuis 2014 en guise de test. Rien de tel que tester un proto avant…

On apprend ainsi que 23 millions de Chinois considérés comme de mauvais citoyens on été interdits d’avion et de train. Selon l’Associated Press, oublier de payer une facture, se montrer impoli dans un lieu public, promener son chien sans laisse…

Des bricoles, mais qui peuvent peser lourd sur son avenir au point de se voir refuser le droit à un prêt bancaire et aux moyens de transport. Ça ne vous rappelle pas un épisode de Black Mirror???

Va chercher bonheur (dans le Big Data)

1309504012700_f

Pour vivre heureux, vivons cachés, disait Jean-Pierre Claris de Florian au dix-huitième siècle. Déjà au dix-huitième siècle, à l’époque de Myspace et Altavista. Aujourd’hui en Chine, c’est exactement le contraire

Ces dernières années, on a vu l’émergence du Big Data, la surveillance par cookies interposés de nos activités sur le net. Vous avez acheté un produit sur Amazon ou Zalando? Étrange, vous en retrouverez un similaire quelques minutes plus tard en publicité sur Facebook. Hasard des coïncidences? Evidemment pas

A moins de se blinder d’anti-cookies, d’anti-trackers, d’ad-blockers et d’un VPN de ouf, toutes nos recherches Google, tous nos achats, nos déplacements, les pages que nous consultons sont des données recueillies et vendues à des sociétés commerciales. Si c’est gratuit, c’est vous le produit

Allez faire un tour sur votre compte Google, pour autant que vous en ayez un, et faites une recherche dans votre paramètres, vous verrez que Google conserve tous vos mails, et surtout ceux qui concernent vos achats, histoire ensuite de mieux pouvoir cibler les prochaines pubs que vous pourrez voir comme de par hasard

Pour vivre heureux, vivons cachés comme disait ce fieffé coquin de JP

Mais en Chine, c’est bientôt exactement le contraire. Pour vivre heureux, et recevoir des tonnes de cadeaux, soyons le plus visible possible. Et surtout, le plus obéissant possible. Montrons nos opinions politiques citoyennes en soutenant le régime et l’économie chinoise. Plus nous assumerons nos devoirs civils et plus nous serons heureux. Oui, c’est le Big Data du bonheur

Orwell is in the place

1984_poster

Quand George Orwell écrit en 1947 son chef d’oeuvre dystopique « 1984 », il était loin de s’imaginer qu’on en parlerait encore si longtemps après

Dans son livre, George Orwell présente un régime politique liberticide très sympathique qui fait tout pour contrôler rendre heureux ses concitoyens. Tous les individus sont filmés, suivis, espionnés enchantés et adoptent un comportement irréprochable. Pour éviter qu’ils se rebellent soient misérables, le régime utilise le lavage de cerveau, le meurtre et la torture des poneys magiques et chatoyants.  (((Comment ça on va m’accuser de vouloir gagner des points?))).

Avec le Crédit Sesame, ou crédit social, la Chine vient juste de propulser « 1984 » dans un réel futuriste, consumériste, manipulatoire et terrifiant. Au lieu de se montrer obéissant heureux par la peur et le contrôle, on va le faire en 2020, bientôt demain, par le jeu

Vous exprimez un avis positif sur le régime via les réseaux sociaux? Magnifique, vous venez tout juste d’obtenir +40pts à votre score

Vous achetez des habits de travail en ligne sur Alibaba? Bravo, bel effort pour soutenir l’économie chinoise,, pouf, +20pts

Vous surfez sur des sites étrangers qui critiquent la Chine, (PAS le nôtre)? Aïe, pas bon ça, -50pts. Bim. Dans ta face. Fallait pas

Vous avez un ami sur internet qui a acheté l’autre jour en ligne un livre subversif? Il vaudrait mieux pour vous de couper les ponts avec cette caillera-30pts

Quand on parle de gamification, on parle bien évidemment de jeu. Est-ce que dans le cas du Crédit Social chinois on a vraiment affaire à un jeu? Non, juste de béhaviorisme, du contrôle de l’individu par le développement d’un comportement récompensé. Mais est-ce vraiment fun?

C’est tout le souci de ce truc tout pourri qu’on utilise en éducation qui s’appelle Classcraft. Sous du pseudo-fun, on s’amuse à mieux contrôler slash manipuler les élèves

Uber (pas) cool

Et vous pensez que ce système de points et de contrôle ne va s’appliquer qu’en Chine et que vous êtes bien tranquilles en Europe?

Minute, 🦋

Uber vient tout juste de dévoiler une nouvelle politique qui permet à l’entreprise de refuser de prendre en charges les passagers et passagères mal notées

Pendant des années, Uber nous a permis d’évaluer les conductrices et conducteurs avec un système d’étoiles, ce qui permettait à l’entreprise de déterminer qui pouvait rester au volant

Les graphiques internes de 2014 publiés ici ont prouvé que les conducteurs et conductrices notés 4,6 ou moins risquaient le « licenciement » (je mets entre guillemets, car pour Uber, les conducteurs et conductrices sont des auto- (c’est le cas de le dire) entrepreneurs

Sauf que

À présent, ce sont aussi les passagers et passagères qui peuvent subir les conséquences d’une éval toute moisie. Désormais, les conducteurs et conductrices auront également leur mot à dire sur leurs clients et clientes

Dans un communiqué publié ce mardi par la compagnie:

« Respect is a two-way street, and so is accountability »

« Le respect est une voie à double sens, de même que la responsabilité », a déclaré Kate Parker, responsable de la marque et des initiatives de sécurité d’Uber

 » Riders may lose access to Uber if they develop a significantly below average rating. Riders will receive tips on how to improve their ratings, such as encouraging polite behavior, avoiding leaving trash in the vehicle and avoiding requests for drivers to exceed the speed limit. Riders will have several opportunities to improve their rating prior to losing access to the Uber apps. »

Autrement dit, les clients et clientes aux nombres d’étoiles bas pourraient se voir refuser une course, parce que leur éval est trop pourrie

Pour l’instant, Uber n’a pas précisé les seuils pour que les passagers et passagères perdent l’accès à l’app. Ils seront toutefois bientôt obligés de le faire. Il semblerait même que ce seuil change d’une ville à l’autre selon la note moyenne obtenue par tous les passagers de cette ville

C’est déjà le cas en Australie et en Nouvelle-Zélande, et le changement commencera aux États-Unis et au Canada, a indiqué la compagnie, certainement avant de s’implanter partout ailleurs

OK, on est loin d’un système de Crédit Social à la chinoise, mais Nosedive de Black Mirror nous pend au… nez (nose, le nez, tout ça)

On vit vraiment une époque formidable

Et vous, vous vous réjouissez de la 5e saison de Black Mirror mercredi? Et des dérives de la tech?

Pour avoir lu cet article vous venez de remporter +70pts. Bravo! Si vous commentez, + 50pts. Bim

2 responses to La gamification version Black Mirror. En vrai. Maintenant

  1. Ange says:

    Excellent article. Merci.
    On est déjà en France un système de points national : le permis à points ! Mais perso, je trouve ce système de points positif (celui du permis, pas le crédit Sésame, soyons clair), car cela limite que les personnes très riches se permettent de rouler trop vite trop souvent…
    On peut aussi déjà noter aussi les restaurants et lieux touristiques (TripAdvisor), les commerçants (Google), les locations (Airbnb)… on est finalement pas si loin de jouer au même jeu, non ?

  2. Jay Bee says:

    Et j’ajouterai qu’on voit même poindre sur un moteur de recherche des plus connus des appréciations (1 à 5 étoiles) concernant… les professionnels de santé. Oui oui.
    Lesquels, secret médical et professionnel oblige, n’ont absolument aucun moyen de se défendre contre un commentaire acerbe qui y serait joint.
    Je trouve ça très laid.

    Ça doit nous faire garder mesure quant à ces mêmes avis lapidaires que l’on trouve partout.

    Inversement, BRAVO pour les avis signés, expliqués, argumentés, ouverts à la réponse, qu’on trouve parfois sur certains sites ludiques Suisses tenus par de drôles de Gugusses(and Co)…

A vous de jouer! Participez à la discussion

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.