Genève, ville ludique

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Ce weekend, le quotidien la Tribune de Genève a sorti un gros article sur les jeux en Suisse Romande et à Genève. Evénements, ludothèques, jeux de société et jeux grandeur nature

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Genève, ville ludique

Les indices sont pourtant là, silencieux, presque anodins. C’est la boîte de «Time’s up» que l’on extirpe tout naturellement du tiroir à la fin d’un repas entre amis ou encore l’escape game effectué au hasard d’une balade en ville. Oui, indéniablement Genève joue. Beaucoup même. «C’est aujourd’hui la ville au monde qui compte le plus grand nombre de ludothèques par habitants! s’enthousiasme Anaï Ledermann, présidente de l’Association Genevoise des Ludothèques. Il y en a 30 sur les 400 qui se trouvent en Suisse.»

Ce solide appétit se matérialise également ce dimanche par la 11e édition de «Jeux en famille», un rendez-vous qui attire chaque année à la salle communale de Plainpalais des centaines de fidèles enthousiastes. Des petits, évidemment, mais aussi de plus en plus de grands… Pas une tranche d’âge ne semble résister à cet éveil, ou plutôt à cette Épiphanie récréative. Retraités, jeunes couples, quadra ou quinquas participent en chœur à cette joyeuse communion.

Une industrie mouvante

Qui diable sont ces nouveaux venus? «L’industrie ludique s’est modifiée depuis les années 2000, et c’est en partie sous l’impulsion des 20-40 ans. Cette génération a grandi avec les jeux vidéo, elle a donc appris à donner de la place au jeu dans la vie de tous les jours. C’est un moyen évident pour elle de partager un moment convivial, en famille, en couple ou entre amis», analyse Ulrich Schädler, directeur du Musée suisse du jeu. «Aujourd’hui, il existe une forme de validation sociale autour de cette activité. Elle n’est plus seulement réservée aux enfants ou aux geeks», confirme Gus Brandys, derrière sa triple casquette de gérant du Bar à Jeux de Genève, de blogueur spécialisé et de créateur de jeux grandeur nature.

Dans ce contexte presque extatique, rien de plus normal que les possibilités de se damer le pion en groupe et dans la bonne humeur se multiplient. Entre la France voisine et Genève, rien que pour le mois de février à venir, une dizaine de soirées thématiques sont organisées à l’initiative de maisons de quartier, d’associations, de magasins spécialisés ou de ludothèques. De son côté, le Bar à jeux, qui a rouvert la semaine passée après une pause festive, accueille entre 70 et 150 amateurs à chaque événement, du groupe de copains déjà converti aux joueurs esseulés, en passant par les néophytes.

Un «heureux» dommage collatéral

Derrière cette sanctification collective se cache pourtant un péché contemporain: «Parce que les gens ont les yeux rivés sur un écran de smartphone à longueur de journée, ils éprouvent donc le besoin de se retrouver, d’entrer en contact avec de vraies personnes, de recréer du lien. Le jeu de société répond parfaitement à cette nécessité. Plus le virtuel envahit nos vies, plus le jeu progresse», estime Anaï Ledermann.

Mais si en l’espace d’une décennie l’écume ludique s’est peu à peu transformée en tsunami, c’est aussi que la qualité est tout autre. «En termes de game design ou de mécanique de jeu, c’est le jour et la nuit. Le cru 2018-2019 par exemple est particulièrement bon. D’une manière générale, les jeux sont moins compliqués qu’avant, moins difficiles d’accès. On ne trouve plus ces règles de quinze pages qui pouvaient faire office d’épouvantail», argumente Gus Brandys. Ainsi, l’an passé, pas moins de 1200 nouveautés ont ainsi été présentées au salon d’Essen, en Allemagne, la grand-messe mondiale du jeu de société.

Le règne sans partage de Ravensburger et plus largement de nos voisins allemands sur la planète jeux semble gentiment décliner. Il faut désormais compter avec les petits nouveaux. Et la Suisse romande est particulièrement bien lotie en la matière puisque quatre maisons d’édition de jeux ont fleuri autour du Léman depuis 2000. La région a même ses propres stars, comme Bruno Cathala, heureux papa d’une soixantaine de titres et à qui l’on doit Mr. Jack (lire ci-dessous), ou encore Sébastien Pauchon, cofondateur de la maison d’édition veveysanne GameWorks. «Les Francophones sont des éditeurs parfois plus modestes mais de qualité, précise Ulrich Schädler. La France, la Belgique ou la Suisse romande possèdent une culture de la BD et donc du dessin pour adulte. Ces éditeurs ont su rendre le graphisme de leurs jeux moins enfantins, plus adapté au goût de la population non-alémanique, ce qui a sans aucun doute contribué à la démocratisation du jeu de société.» Une bonne nouvelle pour finir et pour se rassurer sur l’état de la société? Les jeux qui ont le vent en poupe actuellement ne sont pas ceux dans lesquels on s’affronte, mais au contraire les jeux dits «coopératifs», dans lesquels il faut oeuvrer ensemble pour atteindre le même objectif…

«Jeux en famille» Dimanche 20 janvier 2019, à la salle communale de Plainpalais, de 10 h à 17 h. Entrée libre.

Né d’une soirée arrosée, le Staka veut envahir le monde

Cela ne fait même pas cinq minutes que Michel Baumann, 44 ans, a sorti son jeu Staka de son sac et commencé à en empiler les pièces sur une table d’un restaurant à la mode qu’un couple s’arrête de jouer aux échecs pour l’interpeller, les yeux rivés sur les carrés de bois en équilibre. «C’est quoi ce jeu? C’est vous qui l’avez inventé? Ça a l’air génial! On le trouve où?» Touché, le concepteur sourit en rougissant légèrement. «Ah, ça fait vraiment plaisir quand les gens m’approchent comme ça. L’autre jour, j’étais en démonstration chez Payot, à Lausanne. Dès que j’ai commencé à jouer à Staka, les regards se sont tournés vers ma tour, comme si le suspense de savoir si la pièce allait tenir ou pas empêchait les clients de poursuivre leurs courses! Rapidement, il y a eu plein de monde autour de la table et j’étais surpris de la patience et de la dextérité des joueurs, surtout des enfants.»

Il y a bientôt deux ans, Michel Baumann et ses amis terminent un repas d’anniversaire dans un restaurant. Sur la table, des ronds de serviettes découpés dans une planche en bois. «On avait bien mangé et, oui, aussi bien bu, et on s’amusait à les empiler pour en faire une tour. Je vous promets que le matin après trois cafés, c’est bien plus difficile qu’après quelques verres de rouge!»

En partant, ce chasseur de têtes spécialisé dans l’ingénierie glisse le petit carré de bois dans sa poche pour tenter de le reproduire. Après quelques essais, il arrive à un résultat à peu près concluant. Un copain menuisier découpe ses pièces au laser dans du frêne, son essence favorite, et le délire d’un soir devient réalité. Michel Baumann invente un nom, un logo et fait réaliser des photos de ses tours. En novembre 2017, un ami le met en contact avec Hadi Barkat, patron de la société de jeux Helvetiq. Les deux hommes discutent puis se mettent à jouer. Séduit, le businessman invite Michel Baumann à venir présenter son jeu à son équipe à Bâle et, à la fin de 2017, les deux hommes signent un contrat. «Seul, l’investissement en temps et en argent aurait été énorme. Là, Hadi et son équipe l’ont présenté officieusement sur leur stand à Nuremberg pour tester les réactions avant d’en développer le concept et de changer son nom (ndlr: de skata, en sioux, soit jouer, c’est devenu Staka (de l’anglais to stack, empiler).»

Concurrent de Jenga ou de Kapla, Staka est désormais fabriqué dans du hêtre, en Chine – «mon seul regret sans doute, mais une évidence pour des raisons économiques». Le jeu a été lancé sur les marchés suisse et espagnol à Noël avec un succès retentissant. Suivra ensuite une distribution mondiale, les États-Unis ayant déjà précommandé quelques milliers de pièces. «Et, si tout va bien, on en trouvera carrément bientôt à la boutique du MoMa, à New York! C’est fou!»

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