Mais pourquoi est-ce que les éditeurs de jeux nous cachent-ils autant de choses?

secret

Dans les conventions et salons de jeux, vous ne pouvez pas le rater. Sa « coupe de cheveux », son boc, ses yeux vifs et perçants, son sourire chaleureux et taquin. Mais surtout, sa besace brune de baroudeur, bourrée à craquer de prototypes tous à des stades plus ou moins avancés. Vous l’aurez bien sûr reconnu, Bruno Cathala, l’auteur français de jeux le plus prolifique.

Chaque fois que je le vois, il me propose de découvrir une de ses nouvelles créations. Et là c’est parti pour un tour de grand huit: des dinosaures, des enquêteurs, des grenouilles, des Égyptiens. Le tout servi par des mécaniques reprises, rafraîchies, réactualisées. Toutes piquantes et pimpantes.

Quand je lui demande si je peux prendre ses protos en photo, le poto Bruno se fige pour lâcher un « non » clair et acéré. Non. Ces protos ne sont encore que des protos.

La couv du prochain Repos Prod, photo récupérée sur le net. Avec interdiction de prendre en photo...
La couv du prochain Repos Prod, photo trouvée sur Twitter. Avec interdiction de prendre en photo…

Certains ont même déjà été signés chez des éditeurs, mais Bruno préférera taire leur nom, qu’il ne lâchera jamais, même sous la menace physique de le battre à une partie de Mr Jack.

Mais alors, pourquoi tant de secret?

Quand je rencontre un ami éditeur, c’est plus fort que lui, il a souvent besoin de partager une info confidentielle. Peut-être par besoin de soulager le poids du secret. Et il s’empresse aussitôt de me demander ne pas en parler sur notre site et de ne rien dire à personne, même pas à Dyonisos mon chat.

Surtout à Dyonisos en fait, c’est le pire, il ne sait pas tenir sa langue, et il la donne toujours (donner sa langue au chat. OK je sors). Rachats, embrouilles, contrats, etc. A chaque fois, j’ai mon lot d’infos croustillantes. Et je n’ai PAS le droit d’en parler. C’est rageant et frustrant.

Mais alors, pourquoi tant de secret?

A la suite de mon précédent article sur Asmodée qui reprend Millenium, info arrachée à la volée, comme le rachat de Pearl Games lâché par inadvertance par Marabunta, je me dis que nous, joueurs, sommes informés de rien du tout. Ou juste de ce que les éditeurs veulent bien nous communiquer. Mais rien d’autre.

Mais alors, pourquoi tant de secret?

Parce que ça fait très à la mode 2.0, faisons une liste avec des petits chiffres. Voici les 5 raisons qui expliquent les raisons de tenir un secret dans le business.

1. Timing

Tout est question de timing. Un auteur, ou un éditeur, préféreront maîtriser le timing de leur info ou sortie. Vacances, salons, prod, trou dans le calendrier, tout dépend. Une chose est sûre, les infos lâchées par les éditeurs sont toujours (plus ou moins) maîtrisées. En tout cas réfléchies en amont.

Vous êtes-vous déjà demandé pourquoi il y avait aussi peu de sorties de jeux en juillet-août? Et pourquoi il y avait une frénésie galopante de teasing en septembre? Tout est logique. Calculé. Et si une info est lâchée au « mauvais » moment, cela pourrait avoir un effet négatif sur les ventes du jeu. Et donc directement sur le chiffre d’affaire de l’éditeur.

2. Modif

Parce que tant qu’un jeu n’est pas parti en prod, tout peut encore changer. Un auteur propose un thème, et l’éditeur peut décider de tout changer, plus ou moins en accord avec l’auteur, il en a le droit légal.

Un auteur propose un jeu de course de ski, et l’éditeur peut finalement en faire un jeu de course à dos de dinosaure dans un parc d’attraction futuriste. Parce que c’est plus sexy et vendeur. A la dernière minute, l’éditeur peut même décider de changer des éléments: illustrations, matériel, règles, etc.

L’éditeur reste seul maître à bord, c’est lui qui gère son produit, et il préfère ne rien communiquer tant que rien n’est officiel et « gravé dans la pierre ».

Enfin, ça c’est en théorie. Parce que dans les faits, de plus en plus d’éditeurs apprécient lâcher des infos sur leur jeu plusieurs mois avant la sortie, en changeant au pire les infos plus tard. Faut faire du buzz aujourd’hui!

timestories
Les deux couv de Time Stories. A gauche, la couv balancée plusieurs mois avant. A droite, le définitive. Cherchez les différences.

3. Impératifs

Les éditeurs ont des contrats. Avec des distributeurs. Avec des fabricants. Avec des auteurs. Avec tout un paquet de partenaires. L’info se doit d’être maîtrisée pour convenir au calendrier et contrats de-avec tout un chacun.

Tiens, ça me rappelle pas plus tard que ce matin avec FFG qui a foiré en balançant des images de leur nouveau X-Wing et qui s’est certainement fait taper dessus par Disney (et du coup nous en cascade…).

4. TT

TT est la meilleure vitrine des éditeurs. Je dis ça en tout bien tout honneur. Me balader sur TT me fait l’effet d’un lèche-vitrine ludique. Le site est là pour vendre du jeu. Et ils le font bien. Mais TT vient brasser les cartes de l’info et du secret.

Il y a de cela exactement une année, je me souviens avoir parlé de Dixit 5 après que l’éditeur m’ait envoyé les illustrations pour publication. En avant-première. Rien que pour Gus&Co en exclu. Pareil pour Bruxelles 1893, Seb m’avait envoyé la couv. Avant TT.

Et TT a craqué un pont.

Parce que TT doit posséder l’info avant tout le monde. TT déteste avoir l’info plus tard, après les autres. Ils se vendent comme la loco de l’info, et s’ils jouent les viennent-ensuite, c’est un véritable crime de lèse-majesté. Ils ont comme ambition d’être les premiers. Si un autre site leur coupe la priorité, il y a des représailles. Pour le dit-site et pour l’éditeur.

Quelques minutes après ma publication des cartes de Dixit5, l’éditeur me rappelle pour me demander d’enlever les illustrations. Alors qu’ils me les avaient envoyées pour publication. Les pressions étaient fortes et évidentes pour tout le monde… Par respect pour l’éditeur que j’apprécie beaucoup, j’ai retiré les illustrations. Quelques minutes plus tard, l’article était dénudé de toutes images détaillées. La preuve. Et TT en a parlé dix jours plus tard, après le tumulte.

Je ne veux pas m’attaquer à TT, qui défend bec et ongles son turf et business-plan, et qui a bien raison, ça leur permet d’employer des rédacteurs (Philippe, Mops, Guillaume) et quelques techies. Alors que chez Gus&Co on est juste payé en restes de vielle fondue qui traîne.

Comme les éditeurs franco ne veulent pas se fâcher avec l’alpha-site, du coup ils ne lâchent pas d’info avant de l’avoir fait d’abord à-chez-sur-pour TT.

5. Image

L’image d’une entreprise est extrêmement importante, encore plus aujourd’hui en 2015 avec un monde hyper-connecté. Si une compagnie foire, genre polluer le Golf du Mexique ou niquer ses antennes Wifi dans son nouveau portable, toute la planète en est informée en quelques minutes (secondes avec Twitter?).

Et selon la teneur de l’info et sa viralité (nouveau terme apparu dans les années 2000), cela peut nuire à l’image de la marque. Argent en jeu (c’est le cas de le dire), sauts d’humeur et vie privée, raisons juridiques, tout un contenu qui peut parfois se retourner contre l’éditeur. Il vaut donc mieux parfois que ça ne se sache pas. Ou pas exactement comme ça. Parfois une info est balancée, mais tronquée, maquillée, apprêtée.

Aujourd’hui, quand vous achetez n’importe quel produit, n’importe quel jeu, non seulement vous consommez le produit, mais également la marque. Vous achetez un jeu Ystari ou un jeu Cathala, et vous consommez aussi Ystari et Cathala. Ils véhiculent une image, une marque. Vous vous y retrouvez, vous appréciez. Ou pas, et dans ce cas-là vous faites l’impasse sur le jeu, justement parce qu’il est estampillé Ystari ou Cathala. Et est-ce que vous auriez envie d’acheter un jeu d’une marque à l’image dégradée. L’image d’une marque est toute aussi importante que son produit.

Je me demande d’ailleurs bien si ce n’est pas pour cette raison qu’on a appris le rachat de Pearl Games que plusieurs mois plus tard. Et encore, par erreur. Comme si Asmodée ne voulait pas que l’image de Pearl Games, plutôt axée core-gamers, soit « entachée » par l’image d’Asmo, plus grand public. J’ai bien dit « je me demande », je n’affirme rien. Les avocats, restez tranquilles.

Ha au fait, je vous ai dit que j’avais une info exclusive mais que je n’avais pas le droit de la divulguer? Vous me promettez de ne rien dire?

Et vous, voyez-vous une autre raison de cacher des informations au public.

Cet article rebondissait sur Do you ever feel like the industry is too secretive about what goes on during a game’s development? posté hier sur le fil Twitter de Sylvain.

4 réflexions au sujet de « Mais pourquoi est-ce que les éditeurs de jeux nous cachent-ils autant de choses? »

  1. Parfois je regrette le temps ancien où les amateurs de jeux étaient hors circuit commercial et considérés comme des doux rêveurs à côté de la plaque. Ca avait une senteur moins mercantile, avec l’illusion que les jeux étaient créés par des passionnées pour des passionnés.

    La plupart des jeux sont toujours créés par des passionnés, mais souvent commercialisés par des vendeurs de carton qui auraient pu aussi bien fourguer de l’eau ultra sucrée à bulles ou des capsules pour cafetière.

    Oui, actuellement, il y a plus de jeux, bcp de jeux, trop de jeux, dont la plupart me rappelle souvent des trucs plus anciens.

    Je comprends que TT tente d’être le site à la pointe, mais pour ma part, je préfère faire un pt tour chez un certain FH sur JS, on s’y sent plus entre passionnés et collectionneurs.

    Aimé par 1 personne

  2. IL y a rien à faire!! Lorsque qu’une chose devient « in » on l’exploite jusqu’à sa mort…. Et ça de Jésus à nos jours. On a voulu que le jeu devienne populaire alors pleurons mes frères. La culture POP et son modèle est partout, même dans l’underground… Tout est vendable! Bienvenu en Amérique!

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  3. Le problème lorsque tout est contrôlé, calibré, doit passer par les mêmes tuyaux, est qu’il n’est même plus la peine de chercher la moindre objectivité. C’est de la comm et du buziness un point c’est tout. Un peu comme une émission de TF1.
    Sauf que moi je m’en fout du buziness, je veux des jeux qui me plaisent, et malheureusement ce ne sont pas ceux sur lesquels on communique le plus. D’ailleurs je me sents plus proche du marché allemand que du marché français de part mes goûts.
    Ce que je regrette c’est que beaucoup sont venus aux jeux par là, et certains semblent l’avoir un peu oublié au profit du buziness et des relations commerciales.

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  4. Pas grand chose a ajouter sur ton article Gus, tout y est vrai de vrai.

    Personnellement j’ai juste l’impression que le secret est toujours un secret de polichinelle. Dans les milieux autorises tout le monde sait.
    TT vend de l’exclu, c’est son business, TT rale c’est son unique mode de communication. Mais TT est loin d’avoir toutes les exclu a ce jour. LV GnC et Jdj… y a de l’exclu un peu partout.
    Quand y a pas de fond a ajouter, on met de l’exclu pour vendre l’info.

    Quant a dire que tout est controle, je dirais loin de la. Tout se fait encore a la bonne franquette. Preuve en est de ces coms vendues en exclu a X et diffusées a tout le monde finalement. (Gus tu est loin d’etre le seul dans ce cas)

    On voit aussi que des projets maitrises qui jouent un peu plus la transparence sont ceux qui remportent du suffrage sur KS par exemple.

    Interdiction des photos ? meme combat, c’est pour restreindre la com et surtout eviter le bad buzz style > regardez j’ai la nouvelle tof du dernier proto de bidule qui est signe chez un gros editeur wouuuuuh ! RAH mais c’est moooche ! Normal, c’est l’auteur qui a colorie et imprime en trouvant des images sur le web…
    BREF faut arreter de tout photographier !

    Ne vaut-il mieux pas faire de la vraie info en proposant a des auteurs/illustrateurs/editeurs de repondre a des interview ? ou meme un truc incroyable : JOUER et donne son avis critique construit ? 😀

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