Blogueurs, tous manipulés? 6 propositions pour ne pas être un simple « homme-sandwich »

Blog, Flickr, CC, by Christian Schnettelker
Blog, Flickr, CC, by Christian Schnettelker

L’Arbre qui Tombe

Dans deux jours c’est l’ouverture des portes du festival international des jeux de Cannes. Depuis quelques semaines, les éditeurs sont au taquet: envois de communiqués de presse à foison, invitations pour assister à des démo en avant-premières, propositions de rendez-vous pro, invites pour des apéros VIP. C’est hyper sympa et touchant. Mais comme on dit, « there’s no such thing as a free lunch », autrement dit, rien n’est gratuit.

Quand je surfe sur le web d’information ludique, JdJ, LX, TT, BGG, je me demande souvent si j’ai affaire à des sites d’information, intègres, objectifs, neutres, à valeur journalistique, ou plutôt à des vitrines commerciales qui assurent la promo d’un nouvel article. Pas un jour ne passe sans qu’un de mes prestigieux confrères ne se fende d’une news pour annoncer la sortie plus ou moins lointaine d’un jeu, pour lancer la comm, le buzz.

Ne nous voilons pas la face, les éditeurs ont besoin des blogueurs comme véhicule promotionnel. Imaginez des sorties de jeux sans aucune couverture médiatique, sans blog, sans TTTV, sans Ludo-Chrono, sans les news sur JdJ, etc. C’est un peu la question de « l’arbre qui tombe dans la forêt fait-il du bruit si personne ne l’entend tomber? ». Est-ce que les jeux se vendraient aussi « bien » (encore faudrait-il définir le terme…) sans toute cette batterie d’informateurs ludiques? La réponse est plus qu’évidente.

Du coup, je me pose la question suivante: bloggeurs, sommes-nous tous instrumentalisés par les éditeurs pour faire la promo de leurs jeux? Quelle est la différence entre information et promotion? Ou s’arrête la première pour devenir la seconde? Si les éditeurs ont besoin des blogueurs pour relayer leur info, leur comm, qu’est-ce que les blogueurs ont à gagner à publier?

Comme on disait en 2012, « si c’est gratuit, c’est que vous êtes le produit ». Aujourd’hui, avec tous les blogs ludiques qui relayent plus ou moins directement les infos des éditeurs, c’est plutôt « si c’est de l’information, c’est peut-être de la promotion ».

Je gagne tu gagnes il gagne nous gagnons vous gagnez ils gagnent

Le problème avec cette dichotomie entre information et promotion c’est qu’elle n’est pas aussi claire ni binaire qu’on pourrait l’espérer. Bien souvent, les deux sont tellement proches qu’on a énormément de peine à les séparer.

Un organe de presse parle d’un festival en annonçant la prog? Pouf, pub pour le festival. Un média parle d’un nouveau film? Pouf, pub pour le film. Pour le média en question, il s’agit d’une info, d’une transmission de connaissance au public. D’autant que le terme-même de média vient de « milieu », autrement dit, intermédiaire, c’est le média qui est transmetteur, pourvoyeur de l’information. Reste ensuite au public de savoir ce qu’il veut en faire.

Pas facile en tout cas pour un média de rester neutre, intègre, objectif, éloigné. Je me souviens de mes cours de journalisme, nous nous posions souvent la question de savoir comment traiter l’information, surtout quand il s’agissait d’un produit à placer. Non, pas facile en effet. Faut-il boycotter, tout simplement, ou alors rester extrêmement objectif, ou au contraire émettre son avis pour que l’information devienne critique, et non plus « juste » information?

Quoiqu’il en soit, sans aucune information à se mettre sous la dent, les blogs ludiques auraient également beaucoup de peine à survivre. Ecrire, oui, mais sur quoi? C’est donc un win-win, tout le monde est gagnant, l’éditeur pour son produit exposé, et le blogueur pour le contenu, et donc des lectures / clics.

Got a new job, Flickr, CC, by Stéfan
Got a new job, Flickr, CC, by Stéfan

Oui mais non

Win-win, vraiment? Alors oui, les blogueurs bénéficient des infos à transmettre pour alimenter leur blog, mais est-ce qu’un certain déséquilibre ne régnerait pas le milieu?

Les éditeurs font tout pour communiquer sur leur jeu, avec batterie de communiqués de presse et concours à l’intention des blogs ludiques. Ils ont évidemment tout à gagner à ce que leur produit soit visible pour être vendu. Un article signifie par conséquent des ventes. Mais qu’est-ce que les blogs gagnent en fin de compte, à part des clics?

Hormis le cas de TT, qui propose des abonnements en freemium et autre financement participatif pour la réalisation de reportages, et ainsi engranger suffisamment de chiffre d’affaire pour compter quelques salariés, tous les autres blogs informateurs ludiques sont purement bénévoles. Si certains incluent par-ci par-là quelques bannières et publicités, les rentrées d’argent sont plutôt maigres et anecdotiques. Les blogs sont surtout alimentés par la passion, l’investissement de ses journalistes.

Si certains éditeurs offrent des jeux aux blogs, en échange d’un concours, d’une critique, d’une présentation, ce n’est de loin pas le cas de tous. Et même, ça serait intéressant de calculer le salaire horaire réel passé à rédiger un article sur un jeu reçu par rapport au jeu acheté en évitant la rédaction. Vous me trouvez trop pragmatique et comptable? Il serait aussi intéressant de connaître le poids réel que pèsent les blogs sur la vente des jeux. J’aurais envie de dire important, mais aucune étude ne l’a encore prouvé. Et plus de médias parleront d’un jeu et plus il aura de chance d’être vendu.

 6 Propositions

Alors que faire? Si les blogueurs veulent éviter de se faire « instrumentaliser » et n’être que des « hommes-sandwiches », quelles sont les différentes possibilités à disposition? Voici quelques propositions, classées selon deux critères: intégrité et faisabilité, avec une échelle allant de 0 à 3.

  1. Boycotter les éditeurs, tout simplement. Mais alors, pour parler de quoi sur son blog? Intégrité: 3, faisabilité: 1. Difficile de passer outre toute l’info qui circule.
  2. Compartimenter / varier son contenu: proposer des articles plutôt promo, et d’autres plus critiques et informatifs. Intégrité: 2, faisabilité 2. Plus facile que le boycott, mais il faudra savoir jongler, avec le risque de perdre le lecteur entre contenu informatif et objectif et campagne de comm.
  3. Clarifier sur son blog l’origine de la comm. Est-ce écrit par l’éditeur lui-même, est-ce tiré d’un communiqué de presse, d’une pub? Intégrité: 3, faisabilité 2. Plus clair et facile à gérer que la compartimentation, mais avec le même risque d’embrouiller son lectorat.
  4. Jouer le jeu des éditeurs, et relayer tous leurs communiqués, toute l’info, toute la comm. Intégrité: 0, faisabilité 3. Facile à réaliser, il suffit d’écouter le « bruissement de la toile » et tout retransmettre ou relayer sur son blog, sans se poser la question s’il s’agit d’une info ou d’une promo. Mais dans ce cas-là, je conseillerais vivement de négocier avec les éditeurs pour recevoir des jeux en échange.
  5. Trier l’information, savoir reconnaître la différence entre info et promo, quitte à ne pas publier cette dernière. Intégrité: 3, faisabilité 1. Pas facile du tout à mettre en place, à moins d’avoir fait une école de journalisme, et encore.
  6. Modifier la promotion pour en faire autre chose. Plutôt que de simplement relayer les communiqués de presse ou les infos qui circulent sur la toile, les blogs peuvent s’en servir pour proposer un contenu enrichi, adapté à son blog, plus ou moins différent. Intégrité: 2, faisabilité 2.

Verriez-vous une autre manière de procéder? Est-ce que cet aspect « promo » vous dérange quand vous surfez sur le web ludique?

9 Comments

  1. je blog sur les jeux qui me donnent envie… donc oui mon avis sera assez souvent positif car ça sera sur des jeux qui me plaisent… a priori… et s’il y a déception je n’hésite pas à le dire. après ça plait, ça plait pas à l’éditeur, il relaie il relaie pas, il fait comme bon lui semble. donc je dirai que que je trie les sujets que je traite

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  2. Personnellement, là où ça me gêne le plus c’est sur TT… C’est un merveilleux outil au service des éditeurs pour créer des buzz et faire parler des jeux. Tant mieux pour eux, mais du coup ça a tendance à noyer tout le reste, et à faire disparaître ce qui était à l’origine du site. En tout cas, moi je ne m’y retrouve plus et je ne le fréquente quasiment plus.

    Ensuite en tant que blogueur, j’ai eu aussi des jeux qui m’ont été envoyés, mais c’est de moins en moins le cas. Je pense que les éditeurs peuvent se passer de nous plus facilement aujourd’hui pour faire parler de leurs jeux. L’évolution de TT y est sans doute aussi pour quelque chose. C’est le site en vu, bien plus que les notres, et donc l’assurance de toucher le plus grand nombre.
    A côté je pense que nos sites ont un intérêt renforcé pour les jeux qui ne sont pas le gros du marché français justement. Ceux qui intéressent plus les geeks, qui préfèrent Essen à Cannes, en gros.

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  3. Question de fond nécessaire et à se reposer fréquemment ! Il faut relire à ce sujet les débats très riches qui avaient éclos ici dans les commentaires des deux billets sur la nécessité des critiques négatives (https://gusandco.net/2014/05/08/faut-il-publier-des-critiques-negatives-de-jeux/ et https://gusandco.net/2014/05/14/peut-on-etre-objectif-quand-on-critique-un-jeu/).

    Je trouve que la conclusion énoncée à l’époque pour l’objectivité vaut aussi pour la relation avec les éditeurs : la transparence. Pour ne pas trahir la confiance de son lectorat, le contexte de rédaction du contenu doit être explicité. La reprise sans valeur ajoutée d’un communiqué de presse est par exemple à classer en « annonce d’éditeur », un jeu reçu gratuitement est mentionné en haut de l’article. Pareil pour une invitation à un événement ludique ou une proximité particulière avec un des auteurs ou éditeurs. Les points 2 et 3 de tes propositions donc.

    Comme en politique, le monde des médias gagnerait à admettre sa subjectivité et ses éventuels conflits d’intérêt. Même si chaque article ne peut pas être précédé d’un pavé de mentions obligatoires, les points susceptibles d’avoir influencé le rédacteur méritent d’être connus de tous.

    D’ailleurs, en France, le code de la consommation et la loi de confiance dans l’économie numérique impose à des articles sponsorisés d’afficher distinctement leur nature. Je n’ai pas réussi à comprendre si le simple fait d’avoir reçu un exemplaire gratuit du jeu à tester transforme automatiquement l’article publié à ce sujet en en publicité ou « article sponsorisé ». Par ailleurs, les médias dits « traditionnels » ne semblent pas indiquer dans leur rubrique « conso » qu’ils ont reçu gratuitement les produits cités même si personne n’est dupe. Que croire, que faire ? Un juriste dans la salle ?

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  4. Intéressantes questions! Je crois que l’on ne peut bien sûr pas s’imaginer vivre dans une bulle au sein de laquelle nous ne subirions aucune influence quant au sujet que nous avons à traiter. Notre avis sera forcément influencer par tels ou tels facteurs.
    A partir de là, la question est de savoir si cette influence doit être bien ou mal perçue. Sachant que l’on ne peut y échapper, je pense qu’il est bien de faire comme tu le fais, à savoir poster un disclaimer expliquant que le jeu t’a été offert, etc. Faudrait-il aller jusqu’à mentionner les éventuels tests que tu as lu avant de lire le jeu?
    Au centre de tout cela, je crois qu’il faut avant tout être authentique. Tu as aimé, tu le dis; tu n’as pas aimé, tu le dis aussi. Le titre de ton article en dis long puisqu’il utilise le terme « blogueurs ». Et pas journalistes, ou critiques, ou que sais-je encore. C’est, je crois, là que se trouve la force du blog: c’est l’avis d’une personne, d’un amateur éclairé, sur un sujet. Ni plus ni moins. Le lecteur doit comprendre cela.

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  5. Personnellement, je suivrais une autre option :
    Celle de parler de TOUS les jeux de façon équitable.
    Cela demande 0 temps pour ceux qui font de la pub a gogo et qui envoient des pelles de boites
    Cela demande beaucoup de temps pour ceux qui ne font aucune pub et qui rechignent a envoyer leur boite

    Il faut juste être exhaustif, ne pas faire de favoritisme et creuser autant que nécessaire si le jeu le demande.

    Voila ma ligne de conduite personnelle.

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  6. Pour moi, l’évidence est là : la majeure partie du web ludique assure la promo pour les éditeurs, TT en tête, le site étant un vaste guide d’achat. Pourquoi ? parce que le web ludique fait majoritairement le choix de parler des produits de l’industrie ludique.La majeure partie du net produit ainsi un contenu qui ne m’intéresse pas.

    Tu écris : « difficile de passer outre l’information qui circule ». Peut-être… peut-être pas. Mais est-on obligé de parler autant des produits qui sortent, sous le mode « consumérisme » ? N’y-a-t’il vraiment rien d’autres à transmettre que le flux des sorties ? Si…mais c’est sur faut se creuser un peu la tête et avoir quelque chose à dire; Quand on a ni envie de réfléchir, ni rien à raconter, on fait des photos du dernier jeux sorties chez les Space Cowboys…

    Oui, il faut passer outre la plupart de l’information qui circule car elle n’a, selon moi, aucun intérêt. 90% de ce qui défile sur TT est creux. Les blogs s’en sortent variablement mieux : suffit d’aller aux bonnes adresses, comme ici.

    Pas le temps de faire plus long… mais y’en aurait des trucs à dire.

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