Un Loup-Garou. Des Loups-Garous. Ou l’histoire d’une mode qui envahit le Japon

Temps de lecture: 6 minutes

Izobretnik nous dresse ici un tour d’horizon des Loups-Garous-like au Japon, visiblement une grosse tendance actuelle.

Lors du Tokyo Game Market, j’ai eu l’occasion de discuter avec Monsieur Takerube, Tak pour les intimes. Vous ne le connaissez peut-être pas mais c’est lui qui s’occupe de proposer au monde entier les jeux japonais à Essen ou lors d’autres événements ludiques majeurs. A son palmarès, on notera Love LetterMachi Koro et bien d’autres encore qui ont fait le buzz en 2012 ou 2013. Souvent accompagné de Seiji Kanai, il est avant tout un travailleur indépendant qui vit dans une des régions les plus isolées du Japon. Et pourtant, quel travail fourni !

Nous avons discuté des Loups-Garous (notre comparatif des différentes versions ici), que tout le monde connaît grâce au jeu d’Hervé Marly, publié chez Lui-Même. Le jeu a été vendu à des centaines de milliers d’exemplaires et c’est sûrement l’un des jeux les plus connus et joués au Japon. Succès inégalé dans un pays où les jeux se vendent à peine quelques centaines d’exemplaires le plus souvent, les Loups-Garous de Thiercelieux a fait de nombreux émules ici.

J’en veux pour preuve les dizaines de jeux sur le même thème depuis édités au Japon. On pourrait penser que ces jeux nouvellement créés par de nombreux auteurs japonais pourraient être taxés de copies mais qu’en est-il vraiment ? Dans quelle mesure un jeu dont les origines pointent à bien avant la création d’Hervé Marly pourrait-il faire naître tant de discussions ? Ces discussions sont loin d’être à découvert, il s’agit sans doute plus de conversations enflammées entre distributeurs, créateurs et chroniqueurs du monde du jeu de société.

J’ai donc décidé d’essayer de vous expliquer les raisons pour lesquelles ce jeu fonctionne si bien ici. J’en profiterai pour vous présenter rapidement certaines des resucées, rethématisations ou créations inspirées de près ou de loin de ce jeu initiateur avant de donner mon point de vue, tout à fait amateur, sur ce point sensible.

Communiquer, c’est facile ?

J’ai déjà abordé ce sujet de façons diverses dans les chroniques que j’ai mises en ligne mais jusqu’à maintenant, je suis resté en surface. Comment peut-on expliquer le succès des Loups-Garous dans un pays comme le Japon ? Sans faire appel à des connaissances sociologiques et culturelles très développées, on peut déjà malgré tout expliquer plus ou moins certaines raisons rien qu’en observant les comportements sociaux et la vie au Japon, dans une vision globale et généralisante.

Un de ces comportements sociaux, que l’on repère assez rapidement au Japon, c’est la difficulté qu’ont souvent les Japonais à communiquer quand ils sont entourés d’inconnus ou de personnes qu’ils ne côtoient pas au quotidien dans leur vie professionnelle ou privée. Pour cette raison, il est possible d’observer assez souvent la mise en place d’activités qui vont permettre d’une de briser la glace, et de deux de laisser chacun se dévoiler tel qu’il l’entend, sans se laisser aller trop librement. Il ne faut pas oublier que les règles sociales sont beaucoup plus strictes et rigides qu’en Europe. Dans la langue, comme dans les processus de communication non explicites (le body language…), tout est très réglementé et il est parfois difficile de se sentir à l’aise avec des gens plus âgés, des gens dont le métier est plus élevé socialement ou encore dans les rapports féminin/masculin.

Pour cette raison notamment, les Loups-Garous de Thiercelieux est parfait. Non seulement, il permet d’incarner un personnage qui ne nous ressemble pas et en plus, il s’agit souvent de cacher ses émotions ou de les interpréter sans considérations d’ordre social ou hiérarchique. Jouer un rôle offre aussi la possibilité de se comporter de façon totalement différente, détaché des contraintes sociales partagées et donne généralement le courage de discuter ouvertement sans être gêné par les carcans habituels.

Pas de place ? Pas de souci !

Dans les pays européens, on s’invite souvent les uns chez les autres. On peut se mettre à l’aise, se comporter de façon plus libre et on a moins besoin de s’inquiéter des conséquences de ce que l’on dit ou fait entre amis. Au Japon, on s’invite très rarement chez soi. On préférera généralement se retrouver dans un restaurant ou un izakaya, pour boire entre amis et discuter autour de quelques plats. Du coup, c’est un peu compliqué d’apporter des jeux comme Eclipse ou Through the Ages… ou même des party games bruyants ou demandant du mime ou autres extravagances. On jouera plus aisément aux Loups-Garous qui est le vrai, presque le seul, party game institué au Japon. La majorité des jeunes gens ont entendu parler ou déjà joué à ce jeu. Il est d’ailleurs arrivé plusieurs fois que la télévision s’y intéresse et un film est même sorti !

Transportable à l’envi, facile à expliquer, agréable à jouer, et composé d’un matériel très restreint, il permet aussi, comme écrit précédemment, de faciliter la conversation.

Une armée de Loups-Garous…

Devant le succès généré par le jeu d’Hervé Marly, ou celui des Italiens de Tabula, et l’engouement généralisé qui se trouve même chez des personnes absolument non joueuses, de nombreux jeunes auteurs, la majorité des magasins et une bonne partie des éditeurs ont eux aussi eu envie d’en profiter. Il y a désormais un nombre impensable de jeux inspirés des Loups-Garous. En voici quelques-uns…

Jinroh pour débutants.
Jinroh pour débutants.
Le matériel.
Le matériel.

Jinroh, écrit 人狼 en japonais, est le mot équivalent de « loup-garou ». Vous verrez que le plus souvent, le mot est inscrit sur la boîte des jeux présentés. Hajimete no Jinroh est un jeu qui permet aux non-initiés de découvrir le mécanisme du jeu de façon simple. « Hajimete » signifie « pour la première fois » en japonais…

Le loup-garou menteur
Le loup-garou menteur
Le matériel
Le matériel

Celui-là se distingue de la majorité des productions en raison de la qualité de ses illustrations, qui lui permet aussi de se marginaliser en terme d’identification avec les jeux originaux (Thiercelieux et la version de Looney Labs).

La version de Béziers Games
La version de Béziers Games
Le matériel
Le matériel

La version japonaise du jeu de Ted Alspach.

One Night Werewolf présent à Essen 2013
One Night Werewolf présent à Essen 2013
Le matériel
Le matériel
Le créateur
Le créateur

Celui-ci a fait son petit effet à Essen en 2013 lorsque Japon Brand l’a présenté. Taxé, paraît-il, plus d’une fois de copie d’autres jeux de loups-garous, il a finalement été sold out assez rapidement. Les personnages sont assez amusants et l’avantage qu’a le jeu, c’est qu’il est jouable à partir de 3 jours ! Ça pour une nouvelle, c’est un bonne nouvelle ! La référence qui vous classe directement parmi les vieux !

Lupus in Tabula
Lupus in Tabula
Le matériel
Le matériel

Un autre classique dans la série !

Celui-là était partout pendant le Tokyo Game Market.
Celui-là était partout pendant le Tokyo Game Market.
Matériel on ne peut plus simple.
Matériel on ne peut plus simple.

Un autre succès du Tokyo Game MarketKossori Jinroh était partout ! Dans les sacs comme sur les étals. Illustrations niveau primaire, matériel à deux francs six sous, pour la modique somme de 15 euros. 🙂

Les couleurs me font penser aux jeux édités par le magasin Drosselmeyer mais je me trompe peut-être.
Les couleurs me font penser aux jeux édités par le magasin Drosselmeyer mais je me trompe peut-être.

Celui-là, inconnu au bataillon. Plein de cartes, des couleurs très intéressantes, et un jeu qui semble être vendu dans un écrin qu’accompagne un joli livret de règles.

Juste un jeu de loup-garou, c'est le nom du jeu !
Juste un jeu de loup-garou, c’est le nom du jeu !
What?!
What?!

Tous les amateurs y vont de leur version… Une version imprimable en trois minutes avec une imprimante deux couleurs du début des années 90 et un jeu intitulé « Juste un jeu de loup-garou« …

Jinroh Gaiden
Jinroh Gaiden

Jinroh Gaiden, aussi présent au TGM. Je l’ai acheté après m’être pâmé devant les illustrations. Je reviendrai dessus plus longuement lorsque j’aurai eu la chance de le tester. Et du même éditeur, il y a aussi celui-là :

Variations sur thème.
Variations sur thème.

Ensuite…

Et un autre.
Et un autre.
Et un autre.
Et un autre.
Et un autre !
Et un autre !

En voici trois autres… Le dernier est un jeu de cartes publié par Bandai… on n’est plus chez les amateurs, là. Il s’agit semble-t-il d’un jeu de duel à base de cartes.

Hako Niwa no Jinroh
Hako Niwa no Jinroh
La pile !
La pile !

Là aussi, le matériel a l’air très conséquent mais au final, ça reste un jeu de loup-garou…

Pendant mes errements au TGM, j’ai dénombré pas moins de 20 versions différentes du jeu, vendus sous forme de boîtes, de livre avec du DIY dedans, de paquet de cartes, de cartes à découper… La vague des loups-garous défierait presque les journalistes dubitatifs du National Geographic.

Mais d’où ça vient ?

Il semblerait que les loups-garous ait été créés par un auteur russe : Dimitry Davidoff, en 1986. Le jeu s’appelait alors Mafia et a ensuite été repensé, remanié par deux auteurs à l’autre bout du monde. Le premier, Andrew Plotkin, un new-yorkais, pour Looney Labs a créé en collaboration avec l’auteur de Mafia un jeu rethématisé intitulé : Are You a Werewolf? Hervé Marly et l’éditeur Lui-Même ont ensuite proposé Les Loups-Garous de Thiercelieux en 2001.

Si on s’attarde sur la page de Boardgamegeek, on s’aperçoit que la base du jeu est dans le domaine public. Peut-on en conclure que toutes les variations sur thème proposées par les auteurs japonais sont à considérer sous l’angle d’une thématisation qui appartiendrait au domaine public ? J’ai l’impression que ce n’est pas si simple. Dans quelle mesure les personnages et le contexte créé par Hervé Marly sont-ils uniques à son jeu ? Pourquoi ne voit-on pas de procès lancés par l’éditeur alors que chaque année de nombreuses versions du jeu apparaissent un peu partout au Japon ? Difficile de répondre à ces questions au débotté. Il faudrait pouvoir confronter les points de vue des auteurs et des distributeurs, afin d’y voir plus clair…

Dans les semaines à venir, je vais essayer de demander à M. Takerube de me donner son point de vue sur le sujet. Et pourquoi pas faire de même avec Hervé Marly ou des chroniqueurs français, tels que le Docteur Mops, de TricTrac, ou alors des chroniqueurs francophones, comme Gus de gusandco?

Toujours est-il que la vague des jeux de loups-garous semble ne pas être près de s’arrêter. Le jeu étant plus populaire que jamais, les parties organisées lors du Tokyo Game Market étaient à chaque fois réservées des heures à l’avance. Pas une place de libre où que ce soit.

Je pense continuer à creuser et pourquoi pas faire des comparatifs entre la version d’Hervé Marly et celles qui sont proposées au Japon. N’hésitez pas à donner votre point de vue sur le sujet. Je n’ai pas d’idée arrêtée, même si je sais qu’au Japon, la gestion des droits d’auteur est souvent plus dans le flou que dans le clair…

Izobretenik

A lire, notre comparatif des versions (européennes, je précise) des versions de Loups-Garous

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