Loups-Garous contre Les Traîtres : Peut-on voler les règles d’un jeu ?
🐺 Peut-on voler les règles d’un jeu ? L’affaire Loups-Garous contre Les Traîtres nous révèle ce que le droit d’auteur protège vraiment… et ce qu’il ignore.
Article écrit par :
Loïc
Loups-Garous contre Les Traîtres : Peut-on voler les règles d’un jeu ?
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L’essentiel en 3 points :
- Dans The Times, Philippe des Pallières qualifie Les Traîtres de « copie illégale » de son jeu les Loups-Garous de Thiercelieux.
- Asmodee renonce à agir : le droit d’auteur protège la forme, pas l’idée.
- Mafia (1986) précède Thiercelieux : la mécanique n’appartient à personne.
Vingt-cinq ans après la naissance du village de Thiercelieux, Philippe des Pallières accuse l’émission Les Traîtres d’avoir copié illégalement son jeu. Asmodee, qui exploite aujourd’hui la licence, a choisi de ne pas saisir la justice. Derrière la colère d’un auteur se cache une question qui hante tout le jeu de société : à qui appartient une mécanique ?
« C’est l’enfer pour nous »
Le village s’endort. Quelque part dans un château écossais ou un manoir québécois, une poignée de « Traîtres » se retrouvent à la lueur des bougies pour désigner leur prochaine victime. Au matin, les autres candidats s’attablent, se jaugent, s’accusent, puis bannissent l’un des leurs. Vous pensez aux Loups-Garous de Thiercelieux ? Vous venez aussi de résumer Les Traîtres.
Pour Philippe des Pallières, la ressemblance n’a rien d’un hommage. « C’est une copie illégale de notre jeu », a-t-il déclaré au quotidien britannique The Times, selon les propos repris par l’Express le 9 octobre. « À mon avis, c’est une violation du droit d’auteur. L’émission a gâché le jeu. […] C’est l’enfer pour nous. » (Traduction Gus&Co.)
Le coauteur du jeu, avec Hervé Marly, explique qu’il aurait attaqué si les droits d’édition n’avaient pas été cédés à Asmodee en 2019. Le groupe, lui, a décidé de ne pas engager de procédure.
La charge tombe à un moment presque trop bien écrit. Le jeu fête ses 25 ans avec une édition anniversaire chez Zygomatic, et SPIEL Essen transformera la Grugahalle en village géant le 22 octobre, pour une partie animée par Rocket Beans TV devant près d’un millier de spectateurs attendus.
Avant Thiercelieux, il y avait Mafia
Premier paradoxe : le jeu prétendument pillé est lui-même un héritier. Au milieu des années 1980, Dimitri Davidoff, étudiant en psychologie à l’Université d’État de Moscou, crée Mafia : une minorité informée contre une majorité qui cherche, des nuits, des jours, des votes. En 1997, l’Américain Andrew Plotkin le décline en Werewolf, avec loups-garous et villageois.
Le livret des Loups-Garous de Thiercelieux le reconnaît à sa manière : il se dit « librement inspiré » d’un jeu soviétique de tradition orale connu sous le nom de Mafia. Davidoff conteste cette histoire de tradition orale et date sa création de 1986. (Ironie supplémentaire : il a lui aussi regretté, en 2025, que les producteurs des Traîtres ne l’aient jamais contacté.)
L’apport de Philippe des Pallières et Hervé Marly n’en est pas moins réel. En 2001, faute d’éditeur, ils publient le jeu chez Lui-même et lui donnent ce qui manquait à la tradition : un village, un meneur qui raconte, la Voyante, la Sorcière, Cupidon, le capitaine. As d’Or en 2002, puis, selon Asmodee, 7 millions de boîtes vendues (d’autres sources avancent des chiffres plus modestes).
Les Traîtres ne sont pas nés chez M6
L’émission présentée par Éric Antoine, lancée sur M6 en août 2022, adapte De Verraders, un format néerlandais imaginé par Marc Pos et Jasper Hoogendoorn, produit par IDTV et diffusé sur RTL 4 depuis mars 2021. Selon son distributeur, 40 territoires en ont commandé une version locale, de la BBC à Noovo au Québec.
Marc Pos raconte une autre genèse : le naufrage du Batavia, en 1629, dont les survivants s’entretuèrent dans une mutinerie restée célèbre. Mais la famille ludique n’est jamais loin. D’après The Guardian (janvier 2024), Jasper Hoogendoorn a cité ses souvenirs d’enfance de Werewolves parmi les ingrédients du format. Et dès 2022, une partie de la presse française présentait l’émission comme « librement inspirée » du Loup-Garou.
L’inspiration est donc largement perçue. Elle désigne toutefois la grande famille Mafia/Werewolf, pas spécifiquement l’œuvre française de 2001. Et c’est là que tout se joue.
Ce que dit (vraiment) le droit
Alexandre Alonso, à la tête de Zygomatic, répond sans détour dans le Times : en droit français, on peut protéger « une marque ou un logo », mais c’est beaucoup plus difficile, voire impossible, avec une idée. Les Loups-Garous ont peut-être inspiré des émissions ; cela ne signifie pas qu’on puisse attaquer.
Ce n’est pas une pirouette d’éditeur, c’est le b.a.-ba de la propriété intellectuelle. Comme le rappelle l’INPI, le droit d’auteur protège l’expression concrète d’une œuvre, pas les idées ni les concepts. Un jeu de société peut être une œuvre protégée : ses textes, ses illustrations, ses personnages, son univers. Sa mécanique, beaucoup moins.
La jurisprudence va dans le même sens. En décembre 2024, dans l’affaire Juduku, le tribunal judiciaire de Paris a écarté les règles du jeu comme des « mécanismes génériques » ; il n’a retenu la contrefaçon que parce que 69 cartes avaient été reprises quasi à l’identique. Côté télévision, c’est plus sévère encore : au Royaume-Uni, l’arrêt Green v Broadcasting Corporation of New Zealand (1989) a refusé toute protection à un format jugé trop imprécis.
Or Les Traîtres reprend précisément ce que le droit laisse en libre parcours : rôles cachés, élimination nocturne, vote diurne. L’émission ne reprend ni le village, ni la Voyante, ni la Sorcière, ni le nom. Elle ajoute missions, cagnotte, château et boucliers. Restent la concurrence déloyale et le parasitisme, mais ces voies exigent des emprunts précis et démontrés. Autrement plus délicat quand la mécanique est antérieure aux deux œuvres.
À ce jour, aucune décision de justice n’a établi que Les Traîtres constitue une contrefaçon, et aucune procédure n’a été engagée.
Une colère qui dit quelque chose de vrai
Faut-il pour autant balayer l’amertume de Philippe des Pallières ? Pas complètement. Elle dit une vérité inconfortable sur la condition d’auteurice de jeux : une mécanique peut irriguer la télévision mondiale sans que son concepteur touche un centime. La Société des Auteurices de Jeux (SAJ) réclame d’ailleurs que le jeu de société soit inscrit noir sur blanc parmi les œuvres de l’esprit du Code de la propriété intellectuelle. Symbolique, mais pas anodin.
La vraie protection d’un jeu se joue ailleurs : dans sa marque, son univers, sa communauté. Asmodee l’a bien compris et exploite Thiercelieux par la licence : un film Netflix coécrit par les deux auteurs en 2024, une émission officielle sur Canal+ avec Fary et Panayotis Pascot, désormais forte de deux saisons, et l’édition anniversaire.
Le 22 octobre, à Essen, un millier de spectateurs regarderont des loups se cacher parmi des villageois. Certains penseront sans doute à Éric Antoine. Et c’est peut-être ce qui fait le plus mal : non pas d’avoir été volé au sens du droit, mais d’avoir été dépassé par sa propre idée.
Où trouver le jeu ?
- Les Loups-Garous de Thiercelieux, jeu de base (VF) chez Philibert
- Les Loups-Garous de Thiercelieux, édition 2019 (VF) chez Play-in
Qui mérite le titre d’inventeur du genre ?
✍️ Sans compter le podcast (DALIA 4), cet article a un niveau DALIA de 2.
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One Comment
patrikcarpentier
Il est quand même curieux pour Philippe des Pallières de crier au loup quand on connait les doubles antécédents de « son » jeu…
Comme en informatique, le look and feel est protégeable, pas le concept en lui-même. Sinon, l’inventeur du tableur aurait fait fortune, ce qui ne fut pas le cas.