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18 humains, 90 000 robots : Le matin où EN World a cessé de répondre

💻 18 humains pour 90 000 robots : Le site ludique EN World a dû se fermer par intermittence. Son fondateur accuse les scrapers d’IA.


18 humains, 90 000 robots : Le matin où EN World a cessé de répondre

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L’essentiel en 3 points :

  • EN World a été hors ligne le 5 octobre, puis réservé aux membres connectés le 8 au matin.
  • Russ Morrissey dit avoir compté jusqu’à près de 200 000 robots simultanés.
  • Ni les opérateurs de ces robots ni l’usage des contenus aspirés ne sont identifiés.

Le forum et média historique du jeu de rôle anglophone a dû se couper du web, puis se réserver quelques heures à ses membres, face à des vagues allant jusqu’à près de 200 000 connexions automatisées. Son fondateur accuse les scrapers d’IA. Les coupures sont établies. L’identité des robots, non.

Neuf heures du matin, heure britannique. À ce moment-là, l’Amérique dort encore et EN World devrait ronronner : quelques centaines de membres, quelques milliers de visiteurs anonymes. Ce matin de fin septembre, Russ Morrissey, le fondateur du site, compte 18 humains… et 90 000 robots. « Et je ne pense pas que ces 18 humains voyaient grand-chose », confie-t-il au média Rascal ce mardi 13 octobre.

Une marée qui monte en trois semaines

Le premier signal public date du 22 septembre. Geek Native relaie alors un message d’EN World diffusé sur Discord : le site subit des ralentissements massifs, provoqués par des vagues allant jusqu’à 90 000 robots d’IA, et l’équipe peine à suivre « à une telle échelle industrielle ».

Trois semaines plus tard, l’entretien accordé à Lin Codega, de Rascal, publié le 13 octobre, décrit une situation nettement dégradée. Selon Morrissey, les vagues ont atteint 150 000 robots, puis près de 200 000 une nuit. Le 5 octobre, EN World tombe. Il revient le 6 au matin, se ferme à tous sauf aux membres connectés le 8 au matin, puis rouvre au public plus tard dans la journée.

Précisons-le, car le raccourci est tentant : EN World n’a pas « fermé ses portes ». Il a enchaîné coupures et verrouillages temporaires. C’est moins spectaculaire, mais c’est exact, et c’est déjà beaucoup pour un site qui fait partie des meubles du JDR depuis 26 ans.

Fondé en 2000 par Morrissey, alias « Morrus », EN World est l’un des carrefours historiques de l’actualité de Donjons & Dragons et de Pathfinder. Son forum aligne un quart de siècle de discussions et de parties en play-by-post : un gisement pour qui cherche du texte en vrac.

Pas une question de facture, mais de souffle

Le problème n’est pas d’abord la bande passante. EN World tourne sur son propre serveur dédié en colocation : pas de facture qui s’envole avec le trafic, mais pas non plus de renfort à mobiliser en urgence. Le goulet d’étranglement, explique Morrissey, ce sont les connexions à la base de données et la puissance de calcul. Un forum fabrique chaque page à la volée ; multipliez par des dizaines de milliers de visiteurs pressés, et la machine suffoque.

Bloquer les adresses IP ? Son administrateur serveur lui a expliqué que les robots en changent sans arrêt. Restent les solutions du pauvre : éteindre la lumière ou exiger une connexion. Morrissey espère que le site, s’il cesse d’être une source fructueuse, finira par décourager les aspirateurs. Il admet qu’un site fermé contredit sa raison d’être, et que les robots finiront par contourner les murs de connexion. Oui, cette affaire ne va pas sans nous rappeler la cyberattaque que l’éditeur de jeux Ares Games a également subi il y a quelques semaines.

Qui sont ces robots ? On n’en sait rien (ou presque)

Morrissey attribue l’essentiel de ces vagues à des scrapers chargés de nourrir l’IA. C’est son interprétation de ce qu’il observe côté serveur. Rien ne permet aujourd’hui de désigner un responsable.

Le profil décrit ressemble pourtant beaucoup à ce que documentait LWN en juillet. Le site Linux, lui-même pilonné, décrit un trafic venu surtout de réseaux résidentiels et mobiles, piloté depuis des nœuds centraux : ce qu’on appelle des « proxys résidentiels », souvent des appareils de particuliers enrôlés à leur insu. Les grands laboratoires d’IA, eux, s’identifient en général et respectent les consignes des sites. Et personne ne sait qui paie ces réseaux.

Autrement dit : l’étiquette « IA » est plausible, pas démontrée. Le résultat, lui, est bien réel. Faire tomber un site tout en aspirant son contenu, puis le resservir ailleurs sans renvoyer le moindre visiteur : pour Morrissey, ce comportement devrait être illégal.

Le JDR n’est pas un cas isolé

RPGnet, autre forum historique né en 1996, a déjà dû basculer en urgence derrière Cloudflare en 2025, selon son prestataire Metal Toad. Wikimedia et SourceHut ont décrit des situations comparables. Côté grands éditeurs, la coalition SPUR, lancée par la BBC, le Financial Times et le Guardian, a accueilli en juin une trentaine de nouveaux membres, dont le Suisse Ringier, pour mesurer et licencier l’usage de leurs contenus par l’IA.

Pour un média de niche, l’enjeu est plus prosaïque : rester lisible. Sur un forum, ce sont en outre les comptes rendus de campagne de passionnés qui partent dans les aspirateurs, sans que personne leur ait demandé leur avis.

Et chez nous ?

La question se pose aussi pour nous, Gus&Co. Bonne nouvelle : une partie de la défense ne coûte rien. Refuser dans le robots.txt les crawlers d’entraînement déclarés (GPTBot, ClaudeBot, CCBot, Google-Extended…) n’a aucun effet sur le référencement : Google assure que Google-Extended ne touche ni l’inclusion ni le classement dans son moteur. Dans l’Union européenne, ce refus « lisible par machine » a même une portée juridique, puisque l’AI Act impose aux fournisseurs de grands modèles de le respecter.

Mauvaise nouvelle : un robots.txt est un panneau, pas une serrure. Les réseaux décrits par LWN l’ignorent. D’où le reste de la panoplie : cache de page pour les visiteurs anonymes, limitation de débit sur les pages (recherche interne, archives), règles robot par robot plutôt qu’un grand interrupteur. Ce qu’on évitera, en revanche, c’est le mur de connexion sur les articles : il arrête les robots, mais aussi Google… et les nouveaux lecteurices.

Un web ouvert, à quel prix ?

EN World, lui, affiche un calme de vieux briscard. Morrissey rappelle que le site a traversé 26 ans de catastrophes et de bouleversements, et promet de surmonter celle-ci. Aucune solution durable n’a pourtant été annoncée. Et la question dépasse le jeu de rôle : combien de forums et de petits médias pourront rester ouverts à tous, si rester ouvert revient à nourrir gratuitement des machines qui les font tomber ? 18 humains contre 90 000 robots. Même à D&D, on appellerait ça une rencontre mal équilibrée.

Un mur de connexion sur un forum de jeu, pour vous c’est…

✍️ Sans compter le podcast (DALIA 4), cet article a un niveau DALIA de 1.


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