Dans la jungle des contrats de jeux de société
📃 Quels éditeurs de jeux de société proposent les contrats les plus équitables ? L’étude TTGDA analyse avances, royalties, droits…
Jeux de société : Quels éditeurs proposent les contrats les plus équitables ?
Vous pouvez écouter cet article sous forme de podcast ici, généré par IA. Et nous sommes également sur Apple Podcast & sur YouTube Podcast ici :
L’essentiel en 3 points :
- Plus de 50 contrats standards de jeux de société ont été comparés avec une grille de 110 points.
- Titre, extensions, audit et avance restent souvent défavorables aux auteurices de jeux de société.
- Cinq éditeurs sortent du lot, mais sans classement entre eux.
Le moment le plus périlleux pour un auteur ou une autrice n’est peut-être pas quand un éditeur refuse son jeu. C’est quand il dit oui.
Une étude de la Tabletop Game Designers Association – l’association des auteurices de jeux de société américaine – a passé au crible les contrats standards de plus de 50 éditeurs. Au-delà des royalties, elle révèle ce que les auteurices de jeux de société peuvent perdre en signant : le titre de leur jeu, la maîtrise des extensions, le droit de vérifier les comptes. Et parfois toute rémunération minimale.
Le proto a trouvé une maison. On imagine déjà la boîte, les premières parties, peut-être même le petit frisson de voir son nom imprimé sur le couvercle. Puis arrive le contrat : vingt pages, quelques pourcentages, beaucoup de majuscules et une quantité… suspecte de phrases commençant par « sauf stipulation contraire ».
C’est précisément à cet instant que le rapport de force se joue. Et la nouvelle étude de la Tabletop Game Designers Association, ou TTGDA, montre qu’il penche encore souvent du même côté.
Plus de 50 contrats passés au crash-test
Ce mardi 11 août 2026, la TTGDA a publié sa première grande analyse des contrats standards proposés aux auteurices de jeux de société. L’association a appliqué une grille totalisant 110 points à plus de 50 éditeurs, en examinant les avances, les royalties, la propriété intellectuelle, les extensions, la reddition des comptes, le retour des droits et la participation de l’auteurice au produit final.
Le projet a été préparé pendant plus d’un an par le comité « contrats et doléances » de l’association, avec Geoff Engelstein, Elizabeth Hargrave, Matt Leacock et James Lowder. Lorsqu’elle disposait de plusieurs contrats d’un même éditeur, la TTGDA a retenu le plus récent. Et lorsqu’un contrat avait été négocié, elle a noté la version standard proposée au départ, pas le texte final amélioré par l’auteur.
Ce choix est central. L’étude ne mesure pas la chaleur des échanges, la qualité du développement ou la ponctualité réelle des paiements. Elle mesure ce que le contrat garantit noir sur blanc au moment où l’auteur reçoit l’offre. Un éditeur peut être adorable et présenter un texte déséquilibré. Un contrat protecteur ne garantit pas non plus une collaboration idyllique. Les petites lignes, hélas, ne savent pas faire le café.
La TTGDA insiste donc sur un point : ce benchmark n’est pas une liste noire. Il doit servir d’outil de comparaison et de négociation. Preuve que l’exercice n’est pas purement théorique, plusieurs éditeurs ont modifié leur contrat après avoir reçu leurs résultats ; certains auraient gagné plus de vingt points avant même la publication du rapport.
Ce que l’étude ne permet pas de conclure
Avant de transformer le tableau en championnat du monde de la vertu éditoriale, quelques limites s’imposent. Les scores détaillés par éditeur sont réservés aux membres de la TTGDA. Le public ne voit que les statistiques agrégées, la distribution anonymisée des notes et les cinq contrats les mieux évalués. Impossible, donc, de connaître l’écart entre le premier et le cinquième — ni même de désigner un premier.
L’échantillon n’est pas représentatif de l’ensemble du marché mondial : les contrats ont été transmis au fil des relectures demandées par les membres de l’association. Il s’agit en outre de modèles standards, souvent négociables, et non du résultat final de chaque relation auteur-éditeur. Les critères dits « souples » — communication, qualité du développement, efficacité commerciale — ont été volontairement écartés.
L’argent. Une avance, mais pas toujours
Premier constat : 67 % des éditeurs étudiés proposent une avance non remboursable d’au moins 1 000 dollars, le seuil recommandé par la TTGDA. Treize pour cent versent une avance inférieure à ce montant. Et 20 % n’en prévoient aucune.
Une avance n’est pas un jackpot. Elle est généralement récupérée sur les royalties futures : l’auteur ne reçoit de nouveaux versements qu’une fois le montant de l’avance dépassé. Mais elle garantit un minimum et oblige l’éditeur à engager quelque chose de concret dans le projet.
Sans avance, un jeu peut rester immobilisé pendant des années, sans développement réel, sans illustration et sans possibilité pour son auteur de le proposer ailleurs. Si le projet est finalement annulé, la rémunération peut alors être exactement égale au nombre de dragons présents dans un jeu de gestion agricole réaliste : zéro.
La TTGDA recommande donc qu’au moins une partie de l’avance reste acquise à l’auteurice, même si l’éditeur renonce à publier. Ce n’est pas seulement une question d’argent. C’est une façon de partager le risque.
Royalties. Le pourcentage ne suffit jamais
Sur le papier, les royalties ne sont pas le point le plus catastrophique du rapport. 78% pour cent des contrats utilisent un pourcentage du revenu de l’éditeur ou du prix public conseillé, et 86 % atteignent au moins le seuil de 5 % du revenu éditeur ou de 2,5 % du prix public retenu par la TTGDA.
Mais un taux isolé ne dit presque rien. Sept pour cent de quoi ? Du prix public ? Du prix de vente au distributeur ? Du revenu encaissé après remises ? Du bénéfice restant après fabrication, transport, marketing et alignement des planètes ?
Le rapport signale que 10 % des contrats autorisent des déductions inhabituelles avant le calcul des droits, notamment des frais de fabrication ou de marketing. Plus la base peut être réduite, plus le pourcentage affiché perd de sa substance.
Prenons l’exemple simplifié proposé à partir des ordres de grandeur de la TTGDA. Un jeu vendu 50 dollars en boutique peut rapporter environ 20 dollars à l’éditeur après la marge de distribution. À 7 % de ce revenu, l’auteur reçoit 1,40 dollar. À 5 % du prix public, il toucherait 2,50 dollars. Deux pourcentages proches à l’œil, deux rémunérations très différentes.
La bonne question n’est pas « Quel est le taux ? », mais « Quel pourcentage de quoi ? »
Extensions, audit, titre. Les clauses qui fâchent
40 % peuvent développer des extensions sans consulter l’auteur
Une extension n’est pas seulement un supplément de cartes. C’est une continuation créative, un prolongement commercial et une nouvelle source de revenus. Pourtant, 40 % des contrats étudiés permettent à l’éditeur d’en développer sans consulter l’auteur du jeu original.
La TTGDA recommande plutôt de prévoir un droit de première proposition, une consultation et une rémunération claire selon que l’extension est conçue par l’auteur d’origine ou par une autre personne. Sans clause précise, l’univers peut continuer sans son auteurice — et les royalties aussi.
36 % ne prévoient aucun droit d’audit
Le résumé de l’étude parle d’« environ un tiers ». Le tableau détaillé indique que 64 % des contrats permettent un audit, donc que 36 % ne l’autorisent pas. L’arrondi n’est pas scandaleux ; la clause, elle, mérite l’attention.
Un audit est rarement demandé. Mais son utilité ressemble à celle d’une ceinture de sécurité : le fait de ne presque jamais s’en servir n’en fait pas un accessoire décoratif. Sans droit de vérification, l’auteurice qui soupçonne une erreur ou un sous-paiement doit choisir entre faire confiance et engager une procédure coûteuse.
75 % laissent le nom du jeu à l’éditeur
C’est probablement le chiffre le plus dingue. Dans trois contrats sur quatre, l’éditeur conserve les droits sur le nom du jeu lorsque la licence prend fin, même si les droits sur le design reviennent à l’auteur.
Imaginez un titre installé dans les boutiques, indexé par les moteurs de recherche, repris dans les vidéos et reconnu par le public. Le contrat s’arrête. Le jeu revient à son créateur. Mais pas forcément son nom. Pour le proposer ailleurs, il faut alors le rebaptiser et reconstruire une partie de sa notoriété.
La TTGDA pousse désormais une clause prévoyant que le titre effectivement publié revienne au designer à la fin de l’accord, y compris lorsque l’éditeur a participé au choix du nom. C’est le genre de phrase que personne ne célèbre au champagne le jour de la signature. Et que l’on regrette amèrement cinq ans plus tard.
Les cinq contrats en tête, mais aucun podium
La TTGDA cite par ordre alphabétique cinq maisons dont les contrats standards ont obtenu les meilleurs résultats : 25th Century Games, Fireside Games, Lunarpunk Games, Plaid Hat Games et UP Games.
Soyons clairs deux minutes. Une bonne note ne certifie ni la qualité des jeux, ni le talent du développement, ni la fluidité de la comm. Elle indique simplement que, sur les éléments mesurables retenus, ces contrats accordent davantage de protections écrites. Et l’absence d’un éditeur du groupe de tête ne prouve pas que son contrat soit mauvais : nous n’avons ni son score, ni sa position, ni le détail de ses réponses.
Le vrai intérêt de ces cinq noms est ailleurs. Lorsqu’un ou une autrice entend « personne dans l’industrie n’accepte cette clause », il et elle dispose désormais d’une réponse très utile : si, certains le font.
Le vrai scandale n’est peut-être pas l’illustration
Le chiffre le plus ouf est facile à titrer : aucun des contrats examinés ne donne au designer un droit d’approbation finale sur l’illustration ou le graphisme.
Pris isolément, il paraît accablant. Mais l’éditeur finance la production, engage les artistes et assume une grande partie du risque commercial. Il n’est donc pas étonnant qu’il conserve souvent la décision finale. La TTGDA elle-même ne réclame pas un droit de veto systématique sur chaque couleur de meeple.
Les chiffres suivants sont plus révélateurs. Seuls 38 % des contrats garantissent à l’auteur le droit d’examiner les fichiers prêts pour la production avant fabrication. Et seuls 10 % lui permettent de retirer son nom s’il désapprouve profondément les choix créatifs.
Le débat raisonnable n’est donc pas forcément : « L’auteur doit-il avoir le dernier mot sur tout ? » Il est plutôt : « Peut-il au moins voir ce qui va sortir sous son nom avant que dix mille exemplaires partent à l’imprimerie ? »
Le compromis proposé par la TTGDA est pragmatique : décision finale à l’éditeur, mais obligation de consulter l’auteurice sur le titre, le thème, les personnages, les illustrations et les règles, puis d’examiner ses remarques de bonne foi. Un contrat ne sert pas à prévoir que tout ira bien. Il sert à prévoir ce qui se passe quand les deux parties ne sont plus d’accord.
Le miroir francophone ? Ne pas copier-coller l’Amérique du Nord
Ces chiffres ne décrivent pas automatiquement le marché français, belge ou suisse. La TTGDA est une organisation nord-américaine et son corpus ne constitue pas un échantillon représentatif des éditeurs francophones.
En France, le droit d’auteur apporte en outre un filet spécifique. L’auteurice dispose d’un droit moral au respect de son nom, de sa qualité et de son œuvre, droit perpétuel, inaliénable et imprescriptible. Le titre d’une œuvre peut également être protégé lorsqu’il est original. En revanche, une mécanique ou une idée de jeu n’est pas protégée en tant que telle : c’est sa forme d’expression originale — textes, illustrations, composition et autres éléments protégeables — qui peut relever du droit d’auteur.
Ce droit moral ne remplace pas un bon contrat. Il ne fixe ni le taux de royalties, ni la base de calcul, ni les échéances de paiement, ni le droit d’audit. Et il ne dispense surtout pas de préciser qui peut créer une extension, exploiter une adaptation ou conserver un titre à la fin de la relation.
La Société des Auteurs de Jeux a d’ailleurs développé en France des outils très proches : un guide du contrat d’édition, des modèles de clauses et des ressources de négociation. Son guide résume le contrat en cinq questions — qui, quoi, où, quand et combien —, recommande de rémunérer une option qui immobilise un jeu plusieurs mois et évoque une avance d’environ 1 000 euros comme matérialisation de l’engagement de l’éditeur.
La SAJ avait aussi mené, dès 2018, une consultation auprès de 86 auteurs et autrices portant sur 212 jeux publiés depuis 2015. Dans cet échantillon, 65,3 % des jeux avaient donné lieu à une avance. L’étude TTGDA n’est donc pas la première donnée chiffrée sur les contrats. Sa nouveauté tient plutôt à l’application d’une même grille directement aux contrats standards de plus de 50 maisons.
Pour les auteurices belges ou suisses — et pour tout contrat international — la loi applicable, la juridiction compétente et la portée exacte des droits doivent être vérifiées. Le benchmark éclaire la discussion ; il ne remplace ni un modèle adapté au pays ni un conseil juridique spécialisé.
Ce qu’il faut vérifier avant de signer
L’avance et le calendrier
Y a-t-il une avance ? Quelle partie reste acquise si le projet est annulé ? Combien de temps l’éditeur peut-il conserver le jeu sans le publier ? Une date butoir et un mécanisme clair de retour des droits évitent qu’un prototype reste bloqué dans un tiroir pendant une éternité contractuelle.
La base des royalties
Un « 8 % » n’a de sens qu’avec sa base de calcul. Il faut identifier le revenu concerné, les déductions autorisées, le traitement des ventes directes, du financement participatif, des sous-licences, des promotions et des retours.
La reddition des comptes
À quelle fréquence le relevé arrive-t-il ? Indique-t-il les quantités vendues, les canaux, les stocks, les revenus et les taux appliqués ? Le contrat permet-il de demander des justificatifs et de faire contrôler les comptes en cas d’écart ?
Le retour des droits, et du titre
Que se passe-t-il si le jeu n’est jamais publié, n’est plus réimprimé, vend très peu ou si l’éditeur cesse son activité ? Les droits reviennent-ils automatiquement ? L’auteur récupère-t-il aussi le titre, les fichiers développés, les traductions et les éléments nécessaires à une nouvelle édition ?
Les extensions et les droits dérivés
Qui peut proposer une extension ? L’auteur dispose-t-il d’un droit de première proposition ? Que se passe-t-il pour une adaptation numérique, une licence internationale, des accessoires, du merchandising ou un autre média ? Les catégories doivent être nommées, pas abandonnées dans un grand sac intitulé « tous droits futurs imaginables ».
La consultation créative
L’auteur doit-il être consulté sur les changements majeurs ? Peut-il voir les fichiers prêts à produire ? Peut-il retirer son nom si le résultat final trahit profondément son travail ? Le veto absolu est rare ; le droit d’être informé et entendu devrait l’être beaucoup moins.
La relecture du contrat
La TTGDA propose à ses membres une relecture par des professionnels du secteur, tout en rappelant qu’ils ne sont pas avocats. En France, la SAJ fournit des guides et modèles élaborés avec une expertise juridique. Un contrat n’est pas un formulaire administratif à expédier avant que le vrai travail commence. C’est déjà une partie du travail.
Le vrai classement commence peut-être maintenant
Alors, quels éditeurs traitent le mieux les auteurs de jeux de société ? Sur le seul critère que ce rapport mesure réellement — la qualité des contrats standards selon la grille TTGDA — cinq noms ressortent : 25th Century Games, Fireside Games, Lunarpunk Games, Plaid Hat Games et UP Games, sans ordre public entre eux.
Mais s’arrêter à ce quintette ferait rater l’essentiel. Le résultat le plus important est qu’un auteur ou une autrice peut désormais demander non seulement « Est-ce que cette clause vous paraît normale ? », mais « Comment se compare-t-elle aux pratiques de dizaines d’autres éditeurs ? »
Les contrats prospèrent sur l’asymétrie d’information. Un éditeur en signe régulièrement. Un auteur ou une autrice débutante peut n’en signer qu’un dans toute sa vie, au moment précis où il est le plus enthousiaste — et donc parfois le moins méfiant. Un benchmark ne supprime pas ce déséquilibre, mais il réduit le brouillard.
Le fait que certains éditeurs aient amélioré leur texte de plus de vingt points avant la publication est peut-être la nouvelle la plus encourageante. Rendre les pratiques comparables ne sert pas seulement à montrer les mauvais contrats. Cela peut pousser les contrats à devenir meilleurs.
En 1988, des auteurs et autrices allemandes de jeux de société se sont battus pour que leur nom figure sur la boîte. En 2026, le combat se joue quelques pages plus loin, dans le doc que personne ne consulte.
Comme quoi, les règles les plus importantes d’un jeu ne sont peut-être pas toujours celles qui se trouvent dans la boîte.
Rejoignez notre communauté :
Rejoignez notre chaîne WhatsApp
Gus&Co : 100% Indépendant, 0% Publicité
Vous avez aimé cet article ? Depuis 2007, nous faisons le choix difficile de refuser la publicité intrusive pour vous offrir une lecture confortable. Mais l'indépendance a un prix (hébergement, temps, achat de jeux).
Pour que cette aventure continue, vous avez deux moyens de nous soutenir :
☕ Soutenir Gus&Co sur Tipeee