300 jeux, 3 parties de Puerto Rico : Le vrai coût du trop-plein ludique
⛑️ Trop de jeux, pas assez de temps. Virer une centaine de boîtes de sa ludo pour mieux respirer. Et si vous faisiez pareil ?
Article écrit par :
Fred
C’est quoi « trop de jeux » ?
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L’essentiel en 3 points :
- Notre chroniqueur Fred a près de 300 jeux dans sa ludothèque, mais n’en joue jamais assez pour vraiment les savourer.
- Entre nouveautés en rafale et manque de temps, la frustration l’a poussé à se délester d’une centaine de boîtes.
- Sa nouvelle règle : « un qui entre, un qui sort » et surtout, prendre le temps de (re)jouer à ce qu’on aime vraiment.
J’ai reçu le plus beau cadeau ludique de ma vie. Je n’y ai joué que trois fois.
Aaargh !
Oui… aaargh.
Perdu dans la pampa, entre la canicule, la Coupe du monde de foot et le Tour de France cycliste, nul doute que ce cri de désespoir aura du mal à se faire entendre. Tant pis, il fallait que ça sorte. Parce que trop, c’est trop.
« Mais trop de quoi ? » me direz-vous. Il est cinglé, celui-là, à hurler comme ça…
Eh bien trop de jeux, évidemment ! On est sur Gus&Co, je vous rappelle, pas sur un site animalier ou d’œnologie. Suivez un peu, bon sang.
Ce hurlement d’exaspération, vous l’avez peut-être poussé vous aussi, plus ou moins récemment (ou alors vous l’avez intériorisé), au cours d’une partie de…
De quoi, déjà ?
Eh bien, c’est bien ça, le problème !
Parce que cette nouveauté que vous avez essayée, vous ne vous en souvenez même plus. Vite achetée, vite déballée, vite jouée, et pouf. La semaine suivante, elle appartient déjà au passé. Tombée dans les abîmes de l’oubli ludique, remisée sur une étagère, swipée à gauche au profit de la petite dernière, toute auréolée d’une hype fraîchement cultivée par les réseaux. Forcément plus attrayante. Jusqu’à la semaine suivante, où une autre prendra sa place.
Entendons-nous bien, on s’est déjà étendus sur le sujet, on ne va pas y revenir éternellement.
Enfin si. Un peu, quand même.
Another brick in the wall
Je m’assois devant mon mur des lamentations ludiques et je regarde ma ludothèque. À moins que ce ne soit elle qui me regarde ? Car oui, comme disait Nietzsche, « à force de regarder l’abîme, l’abîme regarde en toi ». Ou un truc du genre. Et là, je fixe mon exemplaire de Takenoko, en me demandant si le petit panda fait pareil avec ses yeux tout mignons. Pas certain.
Il est noyé au milieu des autres. Plus qu’à un certain moment, moins qu’à d’autres. Car oui, ma collection a évolué avec le temps, jusqu’à frôler les 300 titres. C’est sans doute beaucoup pour certains, ridiculement peu pour d’autres. Le fait est que chacun place son curseur d’alerte où il veut, et surtout où il peut.
Ça peut être un portefeuille qui demande grâce, une pile qui se rapproche dangereusement du plafond, ou un non moins dangereux regard noir lancé par votre conjoint(e). Une question de finances, d’espace vital ou de relation. Bref, ça peut prendre de la place à plein de niveaux.
Pour ma part, ce n’est rien de tout ça. Non pas que ça n’a pas son importance, loin de là, mais ça n’a simplement pas été la goutte d’eau de trop.
Non, ce qui a déclenché ce sentiment de « trop », c’est plutôt la frustration. L’insatisfaction.
La mer de cartons
Cela fait un an que j’écris ici, avec plus ou moins de régularité, mais toujours avec plaisir. Ce n’est ni mon métier ni mon activité principale, mais une passion assumée. Et grâce à ça, j’ai eu l’occasion de goûter à moult titres que je n’aurais peut-être jamais croisés autrement.
Tester des jeux est une activité passionnante. Recevoir un carton de nouveautés, c’est comme si c’était Noël, mais tous les mois. Passée l’euphorie du déballage, on enfile son costume de goûteur gastronomico-ludique pour disséquer les entrailles des « précieux » flambant neufs reçus. On s’extasie sur les mécaniques, on scrute les visuels, on s’interroge sur les ressentis autour de la table. On aime, on déteste, on est sceptique… Bref, c’est chouette.
Mais, mais…
Ça prend du temps. Et face à la profusion des sorties, aux cadences infernales de l’industrie, on est bien peu de chose. On a vite le sentiment d’être dans un bar à sushis dont le tapis tournerait beaucoup, mais alors beaucoup, beaucoup trop vite. À peine le temps d’apprécier un titre qu’un, deux, cinq, dix nouveaux se présentent déjà.
On pourrait croire à l’écœurement, mais non. Car de l’appétit, il y en a, ce n’est pas ce qui manque. Ce qui manque, ce qui serre le cœur, c’est de ne pas pouvoir savourer correctement, proprement, lentement cette petite merveille tout juste découverte. Parce que vite, vite, il faut déjà passer à autre chose.
Je suis tombé récemment sur une vidéo d’un ludiste (Fumble & Meeples) qui s’interrogeait — fort à propos — sur le fameux « c’était mieux avant ».
Oui, mais avant quoi ? Loin d’être un constat réac, cette vidéo a le mérite de clarifier la situation. Le point de bascule, c’est la profusion, la surabondance. Et si l’on ne peut que reconnaître que le jeu de société a gagné en richesse et en qualité, c’est malheureusement au détriment du temps pour l’apprécier. Eh oui, plus de jeux, ça veut dire mathématiquement moins de minutes pour chacun. Pas besoin d’être Einstein pour le comprendre.
Et c’est dommage. Parce que parfois, on aime tellement un titre qu’on a juste envie d’y jouer amoureusement, d’y rejouer pour s’imprégner de ses subtilités, d’y revenir encore, de le poncer pour en tirer la substantifique moelle. Jusqu’à ce que le couvercle de la boîte soit aussi patiné que cette première version de Donjons & Dragons ou de HeroQuest de notre jeunesse.
« Les choses que tu possèdes finissent par te posséder »
Un autre déclencheur de ras-le-bol, récemment, a été un merveilleux cadeau. Dit comme ça, ça paraît incohérent, mais vous allez comprendre.
J’ai eu la chance de recevoir de ma compagne, pour mon anniversaire, l’édition spéciale de Puerto Rico éditée par Awaken Realms. Il s’agit d’un pledge collector, une version exceptionnellement belle et soignée d’un classique intemporel que j’adore. D’ailleurs, si je ne devais emporter sur une île déserte qu’un seul jeu, celui auquel je jouerais jusqu’à la fin de ma vie, ce serait celui-là. Ne me jugez pas, c’est comme ça. Et vous, ce serait lequel ? Dites-le-moi en commentaire. Mais passons, revenons à nos moutons.
Devinez combien de parties j’ai pu faire depuis que je possède ce bijou tant convoité ?
Trois.
Oui, trois, en plusieurs mois.
Et ce n’est pourtant pas faute d’en avoir envie.
Mais pris dans le tourbillon de la vie, du travail, des enfants, du sport et des torrents de nouveautés, les plages horaires pour s’y adonner se réduisent à peau de chagrin.
Quel intérêt d’avoir un, ou même plusieurs jeux préférés, si l’on ne peut pas y jouer davantage ?
C’est un peu le mal de notre époque : on possède beaucoup, mais on profite finalement peu. Ce constat s’applique au jeu de société, mais aussi à bien d’autres domaines, comme la mode.
Et l’on peut se demander si cette pléthore d’objets ne finit pas par perdre tout son sens. Je veux dire : de la même manière que, lorsque votre armoire déborde de vêtements, vous finissez par ne même plus savoir ce que vous possédez, ni disposer d’assez d’occasions pour tout porter, quand votre ludothèque contient plus de titres que vous n’aurez jamais le temps d’y jouer, vous êtes légitimement en droit de vous poser des questions. Et de vous demander, à un moment, si moins ne serait pas tout simplement mieux.
Fin de partie
Pour terminer, le dernier déclencheur de cette prise de conscience du « trop », source d’insatisfaction, est plus… personnel. Pourtant, il concerne tout un chacun, ou le touchera immanquablement à un moment donné. Je veux parler, vous l’aurez compris, de la satanée faucheuse.
Son ombre s’est un peu trop invitée dans mon entourage, plus ou moins proche, ces derniers temps. Aussi, avec la volonté de ne pas la cantonner à un tabou morbide et ridicule (et pas très joyeux, avouons-le), j’ai préféré qu’elle nourrisse ma réflexion sur le temps qui file et la nécessité de l’utiliser à bon escient. Ça peut aussi vouloir dire passer plus de temps à jouer aux jeux qu’on adore qu’à tenter de suivre le flot incessant des nouveautés.
Alors, quand je suis retombé sur cet excellent article de votre site préféré, il y a eu comme un déclic.
Je ne connaissais pas le concept. Mais j’ai toujours été séduit par l’approche pragmatique et minimaliste des Scandinaves (et des Japonais, mais c’est une autre histoire). Et, ni une ni deux, dans la droite lignée de Marie Kondo, je me suis soudain surpris à vider mes étagères, à soupeser mes boîtes.
Car oui, non seulement on n’arrive pas à suivre le train des nouveautés, mais en plus on néglige nos vieux joujoux de cœur. On zappe, on ne s’attarde pas sur les découvertes récentes, et on oublie les pépites du passé. Un impérieux besoin de dire « stop » s’est imposé.
Alors, comme Anne-Cécile et Cédric Lefebvre de Ludonaute il y a quelque temps, j’ai décidé, moi aussi, d’entrer en décroissance. J’ai élagué, débroussaillé, épuré ma collection — pas tant comme un acte militant écologico-économique (quoique) que pour respirer et y voir plus clair. Et ça n’a pas été facile.
Mais le résultat, c’est près d’une centaine de titres qui sont partis : donnés, revendus. Avais-je besoin de tant de jeux de plis ? Non. De conserver des jeux abstraits qui ne me plaisaient pas ? Non plus. De rassembler tous ces titres sur le même thème ? Certainement pas. Et petit à petit, les étagères se sont éclaircies, comme mon esprit. Partout où se posait mon regard, je ne rencontrais plus que des jeux qui m’apportaient une vraie satisfaction : soit parce que je les appréciais pour y avoir joué, soit parce que j’avais la ferme intention de les essayer dans un proche avenir.
Pour conclure, sans transition, la conclusion
Bien sûr, ce n’est pas parfait, et même en dégraissant de 30 %, on garde le sentiment qu’on pourrait mieux faire. Comme quand on monte sur la balance après un régime et qu’on se dit qu’un ou deux kilos de moins ne seraient pas superflus. Mais on réalise vite que chaque chose vient en son temps, et on apprécie le chemin déjà parcouru.
Évidemment, une diète de ce type n’a de sens que si elle s’inscrit dans la durée. Les tentations sont grandes, et je ne m’interdis pas de découvrir des nouveautés. Mais je suis devenu beaucoup plus exigeant, et j’essaie d’instaurer la règle du « un qui entre, un qui sort ». C’est parfois un crève-cœur, mais c’est le prix à payer pour maintenir un équilibre sain. Et la liberté de ne plus se sentir comme une oie gavée par le marché de l’édition, qui pousse dans nos gorges de joueurs, encore et toujours, jusqu’à l’indigestion — alors que, clairement, on ne va pas se mentir, on a les dents du fond qui baignent.
Et surtout, pour avoir enfin le plaisir d’être parvenu à fuir, comme un acte de résistance, le bruit incessant des déluges hebdomadaires de nouveautés. Pour enfin pouvoir soulever et resoulever les couvercles de ces joyaux de ma ludothèque, comme on débouche une bouteille d’un grand cru. Pour les savourer, les déguster, comme des millésimes vers lesquels on revient toujours, et dont on découvre encore des subtilités.
Pour enfin en profiter, vraiment, en prenant…
… le temps.
Au final, la vraie extension qui manquait à nos ludothèques, ce n’était pas une boîte de plus… mais du temps.
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10 Comments
Francois Edelin
« Less is More » disent nos amis anglophones. Après 45 années de profusion ludique, j’aborde ma retraite avec un max de 25 (gros) jeux. L’idée ? En profiter pleinement avant que ne survienne la partie ultime, celle que je perdrai forcément…
Fred
25 ! J’en rêve !
Petit à petit revenir à l’essentiel 😌
Ange
Bon, le jeu que j’aime le plus dans notre ludothèque de 473 jeux/extensions ? Difficile à dire, d’en nommer qu’un. Je vais dire Saloon Tycoon, SuperGang et Rasende Roboter (Ricochet Robot). Mais on y joue rarement, car il faut être plus que 2 (les enfants ne sont plus à la maison et ma femme n’aime pas spécialement Rasende) et surtout comme dit ici, il faut du temps. Il y en a bien sûr beaucoup d’autres qu’on apprécie et auxquels nous jouons souvent même tels que les simples Dominos (et oui!) ou des jeux à cocher ou jeux apéros/ambiance.
Pour le tri, nous faisons déjà passer les jeux non/plus joués d’un rangement à proximité à ceux éloignés d’un étage, voir remisés au grenier : le manque de volume des 2 étagères de jeux (déjà remplis de 180 petits jeux et 60 gros), où se trouvent les jeux auxquels on pense rejouer… (euh… sûr ?).
À la suite de l’article mentionné (« Swedish Death Cleaning »), j’ai essayé de faire quelque chose de plus, pour tenter de faire ce qu’on n’arrive pas à faire : les revendre, en faisant déjà sur Myludo (notre base de données) la liste des jeux que sûr, auxquels on ne jouera plus facile à faire, et celle plus difficile des jeux pour lesquels où on a un doute (car bien aimés pendant un temps, mais ils ont vieilli, ou sont des quasi doublons, ou encore on se dit qu’ils pourront ressortir avec les petits enfants… 😉). Les listes sont créées… mais elles sont toujours vides : pas eu/pris le temps !!!
Peut-être que cet article me fera prendre le temps de les remplir… puis d’agir (vendre ou tout du moins donner ? ….)
Fred
Merci de ce partage ! Marrant, les dominos je m’y suis remis après avoir vu des anciens y jouer sur une table dehors à la Guadeloupe 🙂
Amadeus
J’ai toujours pensé que la scène de Mr Créosote explosant dans le restaurant( qui existe encore à Londres, dans un complexe) était la meilleure critique de la société de consommation. Pour nous, joueurs, remplir ses armoires de jeux, les vider- exploser de temps en temps, et recommencer à en acquérir….Le tournage de la scène dura 1 semaine avec 1 m cube d’un mélange avec des grains de maïs, qui ne fut pas réfrigéré….Christopher Tucker( Éléphant Man) effectua le maquillage grandiose.Quand on demanda des volontaires aux figurants pour recevoir la soupe catapultée, tous levèrent la main! Toute l’équipe dut nettoyer les lieux le dernier jour car un mariage y était programmé!!! Avec les nouveautés ludiques qui arrivent, on va se remplir très vite le ventre… bons jeux!
Fred
Un petit chocolat à la menthe pour finir ? 😅
Amadeus
Ce n’est plus la pile de la honte ( ou de la tristesse) c’est le ventre ludique de Mr Créosote!! Et quand vous mourez, ce sont vos proches qui sont éclaboussés par tous ces jeux dont ils ne savent pas quoi faire….pensez-y avant que…FIN.
Chab
J’ai également connu la boulimie ludique bien avant d’écrire pour Gus&Co mais l’effet s’est amplifié tout de même. Je rejoins Fred sur le sujet puisque j’ai considérablement ralenti et je ressors des jeux peu connus pour en parler ici dorénavant.
Franchement, pour moi qui approche également de la retraite, 25 c’est trop peu !
On compte passer une grande partie de notre temps à jouer lorsque qu’on sera en retraite avec ma chérie. Et en profiter également avec les petits enfants…si le virus les tentent…
J’ai besoin de tourner régulièrement sur nos jeux et j’adore découvrir des nouveautés. Je force même un peu ma moitié pour qu’on joue plus à nos vieux jeux, histoire d’en profiter convenablement.
J’ai du mal à lâcher certains d’entre eux, collectionite oblige. Mais je n’hésite plus à revendre ceux qui ne ressortiront plus selon moi.
Lorsque l’heure viendra, j’envisage qu’ils serviront à régler l’EPAD en revente d’occasion mais j’imagine plus qu’ils seront revendu par nos enfants qui ont une idée de ce qu’ils peuvent valoir…ou ils finiront tout simplement en déchetterie ou offert à des associations. Bref.
Lorsque je réfléchis au prix d’un bon repas à 2, 3 ou 4 personnes, le temps passé à le partager, les conversations et les souvenirs. Tout cela finira par disparaitre.
Alors autant craquer son portefeuille en jeux qui serviront le même objectif mais qui pourront être réutilisés.
Chacun fait ses choix, heureusement. Suivez votre coeur et choisissez la voix qui vous correspond le mieux.
On fait quand même quelques restaurants pour les occasions spéciales 😜!
Aquoionjoue
Je me reconnais bcp dans ce parcours et ce très beau texte (qui m’a titillé dès la ligne « full métal planet »)
Plus de 500 jeux aujourd’hui et la même extase du « test » recevoir la boîte (neuve à tout prix pour l’odeur de l’ouverture , le depunchage….)
La lecture des règles
L’explication a la famille (qui est déjà en overdose)
Et puis une partie
Voire deux
Et ça rejoint (juste) la collection
Parce que le ou les prochains sont déjà en route pour le relais colis …
il reste le plaisir de la découverte mais ce plaisir a un prix qui au final revient plus cher qu’une soirée cinéma 🍿
Alors moi j’ai pas mon puerto Rico mais mon château de bourgogne deluxe (mon plus coûteux achat) auquel nous n’avons fait … qu’une partie
Trop de trop en effet c’est comme ça qu’on appelle une addiction, une drogue dont le sevrage est (très) compliqué … on se dit toujours c’est la dernière fois et il y a toujours le site où l’influenceur pour nous influencer et ce plaisir d’être CELUI qui aura eu ce jeu comme les autres ou celui qui aura ce jeu en rupture …
drôle de plaisir diront certains drôle de passion diront d’autres
Mais collectionner les couvercles de camembert est tout aussi drôle peut être (mais moins coûteux 😉 )
Gus
« Mais collectionner les couvercles de camembert est tout aussi drôle peut être » 😅