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Analyses & psychologie du jeu,  Autour du jeu vidéo,  Jeux de plateau

Risk, ce laboratoire de la géopolitique réelle

🎓 Votre ami ne vous a pas trahi à Risk, il applique la science politique. Comment ce jeu culte enseigne le Réalisme international.


Risk et Realpolitik : Quand votre smartphone devient le laboratoire de la guerre mondiale

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L’essentiel en 3 points :

  • Grâce au « brouillard de guerre » et à la rapidité des parties, l’application mobile Risk simule mieux la géopolitique que le jeu de plateau.
  • Une étude de 2025 montre que jouer à Risk aide les étudiants à comprendre des concepts complexes comme le « dilemme de sécurité ».
  • Risk enseigne que dans un monde anarchique, sans arbitre, la paranoïa et le surarmement sont souvent les seules réponses rationnelles.

Nous avons tous ce traumatisme : 3h du matin, une alliance rompue, un plateau renversé et une amitié brisée pour un territoire en Océanie.

C’est une scène que tout joueur, du néophyte au vieux briscard, a vécue au moins une fois. Il est 2h du matin. L’atmosphère est électrique, saturée d’une tension digne d’un thriller et de relents de chips au paprika. Sur la table, ou désormais, de plus en plus souvent, sur l’écran bleuté d’une tablette, la carte du monde se dessine en couleurs primaires.

Votre « allié » (vous apprécierez les guillemets) de toujours, celui avec qui vous aviez juré un pacte sacré (sur la tête de vos meeples) pour sécuriser l’Hémisphère Sud, vient de masser une armée colossale à la frontière du Kamtchatka. Le tristrement célèbre Kamtchatka. Il ne dit rien. Son regard fuit. Vous criez à la traîtrise, à la bassesse morale ! Vous invoquez l’amitié, les souvenirs d’enfance !

Et pourtant… Si l’on en croit une étude passionnante publiée en octobre 2025 par Petra Hendrickson dans la prestigieuse revue PS: Political Science & Politics, votre ami n’est ni un monstre, ni un psychopathe. Il est l’incarnation parfaite de la rationalité. Il est un « Réaliste ».

D’habitude, nous décortiquons les jeux, leur game design, leur DA. Aujourd’hui, on change de lunettes. On chausse celles du stratège militaire et de l’académicien. Nous allons voir comment Risk, ce dinosaure ludique souvent boudé par les puristes du jeu moderne pour ses dés capricieux insupportables, est devenu un outil universitaire redoutable.

Préparez vos dés (et vos mouchoirs), nous partons à la conquête du monde. Et cette fois, promis, c’est pour la science.

Pourquoi Risk survit-il encore ?

Soyons honnêtes. Dans notre petit monde du jeu de société moderne, Risk a souvent mauvaise presse. En 2025, ce dinosaure ludique créé il y a près de 70 ans en 1957, peut paraître obsolète. On lui reproche sa longueur (ces parties qui finissent par épuisement général), l’élimination des joueurs (coucou toi, qui swipe Tinder depuis 2h parce que tu as perdu l’Australie au tour 3) et cette satanée « dictature des dés ».

Pourtant, près de 70 ans plus tard, Risk perdure. Avec le Monopoly, il reste l’un des jeux de société le plus vendu au monde. Pourquoi ? Parce que son abstraction est dingue. Il ne s’encombre pas de commerce, de technologie ou de culture. Il capture l’essence pure du conflit : l’expansion. Ou la mort.

L’étude d’Hendrickson ne s’est pas penchée sur la vieille boîte poussiéreuse du grenier, mais sur l’application Risk: Global Domination. Et ça change tout. L’appli introduit des éléments que le carton ne permettait pas : la vitesse (des parties de 20 minutes !) et surtout le fameux brouillard de guerre.

Le réalisme expliqué aux gamers

Le « réalisme », en relations internationales (RI), ce n’est pas être pragmatique. C’est une école de pensée sombre (façon Game of Thrones) qui postule que le monde est une jungle anarchique. Et Risk en est le simulateur parfait. Selon la recherche, voici les 3 leçons que les étudiants et étudiantes ont apprises à la dure :

L’anarchie (ou l’absence de Maître du Donjon)

Dans la vie civile, si on vole votre voiture, vous appelez la police. En relations internationales, si un pays envahit son voisin, il n’y a pas de « police de l’espace ». C’est l’anarchie. Dans Risk, c’est pareil. Si le joueur bleu rompt sa promesse, vous ne pouvez pas appeler l’auteur du jeu. Vous êtes seul. C’est le principe du self-help, ou autrement dit, le « démerdes-toi toi-même » : Dans Risk, on ne va pas se mentir, votre seule sécurité, c’est la taille de votre armée.

La spirale de la paranoïa

C’est le concept le plus subtil. Et aussi le plus puissant. Imaginez (dans le jeu, hein, faut préciser) : vous placez 5 armées en Ukraine juste pour « défendre » votre frontière européenne. Votre voisin en Oural voit ça. Il panique. Il se dit « Il va m’attaquer ! ». Alors, par précaution, il place 8 armées en réponse. Vous voyez ses 8 armées, vous paniquez à votre tour, vous montez à 12…

Bim. La guerre éclate, alors que personne ne la voulait vraiment au départ. L’application mobile, avec son brouillard de guerre (on ne voit que les territoires adjacents), rend cette paranoïa exquise et terrifiante.

L’équilibre des puissances (pourquoi tout le monde vous déteste quand vous gagnez)

Vous avez réussi à prendre l’Amérique du Nord ? Bravo. Vous gagnez plein de renforts. Résultat ? Tous les autres joueuses et joueurs, même ceux qui se détestaient la minute d’avant, vont s’allier instantanément contre vous. C’est l’équilibre des puissances. En devenant l’hégémon, le chef militaire suprême, vous devenez la cible à abattre. La leçon stratégique ? Ne soyez jamais le premier trop tôt. Soyez le deuxième, et attendez que le premier se fasse dévorer.

Les résultats de l’étude. La victoire par le chaos

L’expérience menée à l’université est sans appel : après avoir joué, 71% des étudiants ont déclaré mieux comprendre le concept de dilemme de sécurité (contre une compréhension théorique… aride auparavant). Lire une définition académique, c’est sec. Sentir la sueur couler dans son dos parce qu’on ne sait pas ce que l’IA ou son adversaire prépare derrière le brouillard de guerre, c’est une leçon de vie.

Les étudiants et étudiantes ont aussi appris que les alliances sont, par nature, temporaires. Comme le disait Charles de Gaulle (et probablement votre pire ami à Risk) : « les états n’ont pas d’amis, ils n’ont que des intérêts.« 

Ce que Risk ne vous dit pas (Les limites)

Attention, tout n’est pas parfait dans le royaume d’Hasbro (à qui appartient Risk). L’étude souligne aussi les limites du modèle :

  • Jeu à somme nulle : Pour que je gagne un territoire, tu dois le perdre. Le monde réel permet parfois des accords gagnant-gagnant (commerce, traités). Pas Risk.
  • Pas de politique interne : Vos petits soldats en plastique ne font pas grève, et il n’y a pas de décisions parlementaires ou d’élections pour vous empêcher de déclarer la guerre. Vous êtes un dictateur absolu.
  • L’absence du nucléaire : La domination mondiale totale est impossible aujourd’hui à cause de la bombe (c’est ce qu’on appelle la sanctuarisation par l’atome. Ou la dissuasion nucléaire). Risk simule un monde conventionnel, avant 1940.

Faut-il ressortir Risk ?

Alors, Risk est-il le meilleur jeu du monde ? Probablement pas. Des titres comme Twilight Struggle ou Diplomacy sont des simulations plus riches, plus subtiles, plus réalistes. Mais Risk, surtout en version numérique, offre une accessibilité et une brutalité immédiate qui en font un laboratoire de poche passionnant.

La prochaine fois que vous lancerez des dés virtuels dans le bus, ne maudissez pas le hasard. Dites-vous que vous êtes en train de valider empiriquement les théories de Kenneth Waltz. Ça ne vous fera pas gagner, mais vous mourrez moins bête. Comme disait Platon (ou peut-être un joueur rageux sur un forum) : « Seuls les morts ont vu la fin de la guerre… et des parties de Risk interminables.« 

Pour vous, Risk c'est... ?

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