Wargames : L’armée britannique investit les jeux de plateau
🎖️ De la table au champ de bataille : comment les wargames révolutionnent la stratégie militaire et s’inspirent des jeux de société ! 🎲
Wargames : Quand les généraux jouent aux petits soldats
Avez-vous déjà entendu parler du wargaming et des wargames ? Non, il ne s’agit pas de rejouer les grandes batailles historiques avec nos figurines préférées, mais plutôt d’une pratique sérieuse utilisée par les armées du monde entier.
Et devinez quoi ? Cette pratique a joué un rôle clé dans les récents succès militaires de l’Ukraine face à la Russie, et on vient tout juste de l’apprendre, le Ministère de la Défense britannique vient tout juste de lancer un département spécialisé dans les wargames !
PS : Et non, ceci n’est PAS un poisson d’avril 🐟 (pas comme celui-ci, celui-ci ou encore celui-là).
Le wargaming, qu’est-ce que c’est au juste ?
Imaginez un peu : des généraux et des experts militaires assis autour d’une table, penchés sur une carte, déplaçant des pions représentant des unités militaires. Non, ils ne sont pas en train de jouer à Risk ou à Mémoire 44, mais ils participent à un exercice de wargaming. Le but ? Simuler des scénarios de conflits réels pour tester des stratégies, identifier des failles et s’entraîner à réagir à différentes situations.
Concrètement, le wargaming et les wargames peuvent prendre différentes formes, du simple jeu de plateau avec des règles adaptées jusqu’à des simulations informatiques ultra-sophistiquées. Mais dans tous les cas, l’idée est la même : se mettre dans la peau d’un commandant militaire et prendre les meilleures décisions possibles face à un adversaire qui essaie de vous mettre des bâtons dans les roues. Pas si différent de nos parties de Twilight Imperium ou de Starcraft, finalement !
Une pratique ancienne qui a fait ses preuves
Contrairement à ce que l’on pourrait penser, le wargaming ne date pas d’hier. Ses origines remontent au moins au 19ème siècle, quand l’armée prussienne a développé le « Kriegsspiel », un jeu de stratégie utilisé pour former ses officiers.
Et tout juste un an avant le début de la Grande Guerre, le célèbre écrivain britannique H. G. Wells publie un étonnant recueil, Little Wars. Herbert George Wells n’est alors plus un tout jeune homme. Né en 1866, il a déjà publié de nombreux ouvrages de science-fiction dont le plus célèbre, La Guerre des Mondes, sorti en 1898.
C’est donc dans cet ouvrage de 1913 que Wells décrit et propose des règles pour un jeu de bataille, un wargame. L’auteur britannique écrit même : « Little Wars, un jeu pour les garçons de 12 à 150 ans et pour toutes les femmes intelligentes qui n’aiment ni les livres, ni les sports d’hommes.« . Si on connaît Wells comme auteur confirmé, on le connaît moins comme… auteur de jeux.
Il faut toutefois encore attendre quelques années, les années 50 plus précisément. C’est en 1952 que Charles S. Roberts, alors âgé de 22 ans, créé son premier jeu, Tactics. En 1954, Roberts parvient à éditer Tactics à son compte. Il produit 2’000 boîtes, qu’il vend par correspondance depuis son garage, dans le Maryland, créant The Avalon Game Company. En 1958, sa firme, rebaptisée Avalon Hill, sort Tactics II, une version légèrement améliorée de son premier jeu, ainsi qu’une flopée d’autres. Le wargame allait devenir un véritable loisir dès les années 60-70.
Et petite anecdote que vous connaissez déjà certainement, c’est le wargame qui est à l’origine du tout premier jeu de rôle, Donjons et Dragons, créé il y a exactement 50 ans en 1974.
En effet, c’est au début des années 1970 que deux wargamers, Gary Gygax et Dave Arneson, posent les bases du célèbre jeu de rôle. Tout commence par Chainmail, un wargame dans lequel des joueurs et les joueuses incarnent leur propre personnage dans des batailles. Ces enchaînements de combats se sont tournés vers le méd-fan, avec un MJ pour guider les parties. C’est ainsi que Donjons et Dragons fut né !
Mais revenons à nos moutons figurines de moutons.
Depuis, la pratique s’est répandue dans les armées du monde entier, notamment dans le monde anglo-saxon où elle est particulièrement populaire.
Et pour cause : le wargaming a démontré son efficacité à de nombreuses reprises. Pendant la Seconde Guerre mondiale, les Alliés y ont eu recours pour planifier le débarquement de Normandie. Plus récemment, les États-Unis s’en sont servis pour préparer leurs interventions en Irak et en Afghanistan. Alors certes, ça ne remplace pas un « bon vieux » entraînement sur le terrain, mais ça permet quand même de se faire une idée de ce qui nous attend et d’éviter les… grosses bourdes !
Le Royaume-Uni ouvre un nouveau centre dédié aux wargames
Preuve de l’importance croissante accordée aux wargames, comme indiqué plus haut, le ministère de la Défense britannique vient d’ouvrir un nouveau centre dédié à cette pratique. Baptisé « Defence Experimentation and Wargaming Hub » à Southwick Park, ce lieu dispose de l’espace, des ressources et du personnel nécessaires pour permettre aux dirigeants de la défense de tester leurs plans à l’aide de wargames militaires.

Concrètement, imaginez un groupe de généraux et d’universitaires en train de jouer à des hybrides massifs de wargames sur table, de jeux de guerre sur plateau et de jeux de rôle basés sur des défis du monde réel. L’objectif est d’utiliser des « scénarios simulés et des exercices sur table » pour « explorer des futurs alternatifs, évaluer l’efficacité de différentes lignes d’action et anticiper les menaces émergentes », selon une annonce du ministère de la Défense.
Le centre sera en mesure d’organiser des wargames basés sur des « conflits militaires, des cyberattaques et des pressions économiques », rapporte la BBC. Selon le lieutenant-général Tom Copinger-Symes, cité dans l’annonce du ministère, cela devrait permettre aux militaires de prendre des « décisions fondées sur des preuves », éclairées par les résultats des exercices de wargames sur table, plus rapidement.
Quand l’Ukraine joue et gagne grâce aux wargames
Mais revenons à nos moutons ukrainiens. Vous vous demandez sûrement comment les wargames a pu les aider à tenir tête à l’armée russe, réputée pour être l’une des plus puissantes au monde.
Avec l’aide des États-Unis, ils ont organisé des sessions de wargames pour planifier leur contre-offensive de l’été dernier. En simulant différents scénarios, ils ont pu identifier les failles dans le dispositif russe et mettre au point des manœuvres audacieuses qui ont pris l’ennemi par surprise. Le résultat, vous le connaissez : des gains territoriaux significatifs et un sacré camouflet infligé à Poutine et ses sbires.
Bien sûr, tout n’est pas dû aux wargames. Le courage et la détermination des soldats ukrainiens sur le terrain ont été déterminants. Mais force est de constater que cette pratique a joué un rôle non négligeable dans leur succès. Comme quoi, même dans la guerre, un peu de réflexion stratégique et de planification ne fait pas de mal !
Les wargames, un outil d’anticipation des conflits futurs
Mais les wargames ne servent pas qu’à gagner les guerres en cours. C’est aussi un formidable outil pour anticiper les conflits futurs et s’y préparer. Prenez l’exemple de Taïwan : les États-Unis sont tellement inquiets d’une possible invasion chinoise qu’ils ont simulé pas moins de 24 scénarios différents d’une intervention militaire en 2026 !
Bien sûr, on ne peut pas prédire l’avenir avec certitude. Mais en jouant et en rejouant ces scénarios, les stratèges américains peuvent identifier les points faibles de leur dispositif, anticiper les réactions chinoises et imaginer des ripostes adaptées. Cela ne garantit pas la victoire, mais cela permet au moins d’y voir un peu plus clair et d’éviter de se faire totalement surprendre.
Et pendant ce temps, en France ?
Mais au fait, et nous dans tout ça ? La France est-elle aussi à fond dans le wargaming que nos amis anglo-saxons ? Eh bien, disons que nous avons un peu de retard à rattraper. Bien sûr, les armées utilisent aussi des simulations pour s’entraîner, mais la pratique est moins développée et moins systématique que chez nos alliés.
Pourtant, les choses bougent. La Direction générale de l’armement (DGA) s’intéresse de plus en plus au wargaming et a même organisé un colloque sur le sujet l’année dernière. Des entreprises françaises développent des wargames de plus en plus pointus et réalistes.
Chez nous en Suisse, nous ne sommes pas en reste non plus. Notre armée (neutre) se lance également dans la course danse jeu, comme le relève Alexandre Vautravers de la Revue Militaire Suisse sur son profil LinkedIn. Et notre École polytechnique fédérale de Zurich s’est également intéressée à l’utilisation pratique des wargames en mars de l’année passée dans cette riche analyse.
L’avenir du wargame : toujours plus loin, toujours plus fort ?
Alors, quel avenir pour le wargaming et les wargames ? Une chose est sûre, la pratique n’est pas près de disparaître. Avec les progrès de l’intelligence artificielle et de la réalité virtuelle, on peut s’attendre à des simulations de plus en plus réalistes et immersives. Imaginez : vous incarnez un général en pleine bataille, donnant vos ordres à vos troupes en temps réel tout en essayant de déjouer les pièges de l’ennemi. Plutôt… fun, non ?
Mais attention, le wargaming a aussi ses limites. Il est un outil peut-être très utile mais il ne faut pas en faire une religion non plus. Il ne remplace pas l’expérience du terrain ni l’analyse géopolitique. En clair, même le meilleur des wargames ne fera pas de vous un grand stratège si vous n’avez pas les connaissances, les compétences et le recul nécessaires.
👉 À lire également : Pourquoi y a-t-il si peu de femmes qui jouent aux wargames ?
Des wargames aux jeux de société grand public
Mais le wargaming n’est pas réservé qu’aux militaires. De plus en plus de jeux de société grand public s’en inspirent pour offrir des expériences de jeu toujours plus immersives et réalistes. C’est le cas par exemple de la série COIN (COunter-INsurgency) de GMT Games, qui simule des conflits asymétriques comme la guerre d’Algérie ou la guerre du Vietnam.
Ou encore de la série Inflexibles chez Nuts Publishing, traduite d’Undaunted de Osprey Games, qui vous met dans la peau d’un officier de la Seconde Guerre mondiale et vous fait vivre l’intensité des combats au plus près. Sans oublier les classiques comme Mémoire 44 ou Twilight Struggle, qui restent des références en matière de jeux de guerre sur plateau.


Alors certes, ces jeux sont loin d’avoir la complexité et le réalisme des wargames utilisés par les militaires. Mais ils ont le mérite de nous faire réfléchir sur les enjeux stratégiques et les dilemmes moraux de la guerre, tout en nous divertissant. Et qui sait, peut-être que parmi vous se cache la ou le prochain grand stratège qui révolutionnera l’art de la guerre ?
Conclusion : et si on se faisait une petite partie ?
Alors, que retenir de tout ça ? Que le wargaming est une pratique fascinante qui mérite qu’on s’y intéresse, même si on n’est pas général d’armée. Que les wargames sont un formidable outil pour comprendre les enjeux stratégiques du monde contemporain et se plonger dans la peau de celles et ceux qui font l’Histoire. Et surtout, que c’est une source d’inspiration inépuisable pour nous autres, joueuses et joueurs invétérés !
Alors la prochaine fois que vous sortirez votre Risk ou votre Mémoire 44, pensez à tous ces militaires qui, en ce moment même, sont peut-être en train de simuler la prochaine grande bataille. Et si l’envie vous prend de passer au niveau supérieur, n’hésitez pas à vous lancer dans des wargames plus pointus. Qui sait, peut-être que vous aussi vous aurez l’étoffe d’un grand stratège ?
En attendant, je vous laisse, j’ai une « petite » partie de Twilight Struggle qui m’attend.
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Avez-vous déjà participé à une session de wargaming ou joué à un jeu de société inspiré de cette pratique ? Si oui, quelle a été votre expérience et qu'en avez-vous retiré ? Si non, l'article vous a-t-il donné envie d'essayer ?

4 Comments
Olivier
Bonjour,
Afin de compléter cette article particulièrement intéressant, je vous propose la lecture du livre « Jouer la guerre » d’Antoine Bouguilleau:
https://larevuedhistoiremilitaire.fr/2020/11/20/jouer-guerre-histoire-wargame-antoine-bourguilleau/
Bonne lecture 🙂
Sylvain Fresnel
je confirme, très bon choix de livre !
histoire
La France est dans le wargame depuis longtemps, donc voilà mon paragraphe de correction face à cette méconnaissance de l’histoire.
Il y’a toujours eu du wargame dans l’armée française mais à un niveau moindre certes, cela date de longtemps, durant l’entre-deux-guerres déjà, les officiers d’active s’amusaient à créer des modèles d’armes en carton ou en bois fait à partir de photos de journaux pour servir de pièce de simulation et imaginer ce que pouvait faire l’ennemi et les matériels de l’armée dont ils n’avaient pas forcément accès en opérations de manœuvres combinées, parfois il y’avait des règles et des paramètres pour établir comment devait fonctionner ces manœuvres. Vous pouvez voir des photos dans certains livres et probablement sur le net d’officiers de l’armée française sur la Ligne Maginot avec des plans et des maquettes de chars, ainsi que des notices.
Il y’avait également au même moment un peu de jeux de stratégie dans la société, mais à un niveau moindre car cela avait un coût même dans sa version papier et non plomb qui en était le must, c’était un truc de citadin de classe moyenne basse, cependant à l’époque nous étions encore dans une société rurale, mais en tant que jeu social cela était de toute façon assez anecdotique car la société faisait d’autres jeux, puis est arrivé le communisme dont le mouvement grossit à un point tel qu’il devint faiseur d’opinion, il était contre ce type de pratique, la jugeant rétrograde et impérialiste, donc du côté de l’extrême et d’une partie de la gauche, et encore plus après 1945 le problème s’est amplifié, car le modéliste/joueur devint aux yeux de beaucoup une sorte de fana du IIIe machin, un problème qui dura jusqu’aux années 00, et dont on pouvait encore lire sur les forums les insultes fleuries des deux extrêmes à notre encontre (l’extrême droite venant gaver comme quoi nos plan de montage des maquettes des véhicules de l’armée servait à renseigner le kgb mdr…), dommage que lesdits forums et blogs aient disparus du net faute d’hébergeur… car aujourd’hui ces même extrême hantent les jeux de stratégie en représentant la majorité des joueurs. Et bien sûr il y’a eu un autre problème majeur qui vint aggravé encore plus ce que je viens d’écrire, avec les putschs dont personne ne parle jamais de la Guerre Froide, cela a contribué à encore fortement amoindrir la pratique du jeu de stratégie car vous imaginez bien qu’à partir du moment où dans les années 60 De Gaulle en interdisant l’enseignement de l’histoire militaire (qui ne sera rétablit officiellement qu’en 2006) pour casser l’esprit de corps des soldats et officiers putschistes, pratiquer un type de jeu qui ne se faisait qu’à travers l’histoire, donc ce qui donnait lieu à la culture de cet esprit allait connaître un autre frein considérable dans sa pratique et la perception des joueurs.
Mais bon De Gaulle mourra et on restait en France, un pays où on peut tout de même faire des choses tant que ce n’est pas formellement interdit même si non soutenu par l’état, à partir des 80 le propriétaire de la maison d’édition Histoire & Collections dont le fils était féru de maquettisme, se mit en tête d’allier sa passion commune avec son fils de l’histoire à son goût des beaux-arts, cela donna des beaux livres et des magazines avec une toute nouvelle mise en page inédite à l’époque et cette mise en page eut un succès si considérable à l’échelle mondiale que les autres éditeurs l’approchèrent pour avoir ses conseils quand ils ne le recopiaient pas purement et simplement, on peut donc dire qu’il y’a eu une école française de la mise en page, comme il y’a eu une école française de la peinture du jeux de fig qui a popularisée le MNM, ainsi que de la sculpture réaliste avec l’ère Rackham. La France a ainsi contribué au monde du jeu de stratégie par la voie artistique.
Il créa maints magazines comme vae victis, un magazine de jeux d’histoire qui avait la particularité d’avoir un jeu de stratégie dans chacun de ses numéros. Il créa aussi des règles de jeux comme Sections d’Assaut. De par ses relations il a pu participer avec sa maison d’édition de livres, magazines et de jeux aux conventions de l’armée française qui avaient lieux au musée de Vincennes, de Saumur et des écoles aux armées.
Donc depuis les années 80 les officiers ont eu de nombreuses occasions de découvrir ce type de jeux qu’ils jouaient, cependant les officiers généraux n’appréciant guère la mixité des classes de grades il y’avait comme un schisme dans la pratique des jeux et de la simulation, la communauté des officiers supérieurs et subalternes ne se rencontraient jamais dans ce type de cadre informel et dans le formel les officiers subalternes n’y étaient de toute façon pas conviés. Puis avec la pratique du thème historique déclinant pour la pratique de Warhammer il y’eut comme un autre schisme. Et c’est là qu’il y’a une sorte de réinstallation du wargame dans l’armée, c’est que là où les généraux n’étaient plus que les seuls à faire de la simulation réelle ou histo, les subalternes y reviennent eux aussi.
A noter qu’avant la popularisation dans les années 00 de Warhammer au seuil de 80/90% de la population de joueurs qu’on connaît de nos jours, on ne parlait peu de wargames mais de jeux de stratégie, et la population jouait à tout, il n’y avait pas autant d’anglicismes avant cette époque.
Gus
Merci pour ce riche complément !