Analyses & psychologie du jeu,  Jeux de plateau

Genre, jeux et jouets. Les stéréotypes ont la dent dure

Les jeux et les jouets ont-ils un genre ? Est-ce que les garçons et les filles jouent à la même chose ? Une étude parue en octobre nous apporte des éléments de réponse.


Genre, jeux et jouets

Quels sont les jeux et jouets préférés de nos enfants ? Et est-ce que selon les genres, on joue à ceci plutôt qu’à cela ? Nous en avons déjà parlé en décembre 2020.

Ce jeudi 6 octobre, une vaste étude française montre que les stéréotypes ont la vie dure. C’est un nouveau résultat de l’Étude longitudinale française depuis l’enfance (Elfe). Une grande étude française impliquant 18 000 enfants, nés en 2011.

Lancée en 2011, l’étude Elfe est la première étude longitudinale française d’envergure nationale en France. Portée par l’Ined et l’Inserm, elle s’intéresse au développement d’un panel de 18 000 enfants, nés en France métropolitaine en 2011, sur une durée de 20 ans.

L’objectif de cette vaste étude est d’aider à définir des stratégies pour améliorer le développement, la santé et la socialisation des enfants. Et à formuler des recommandations de politiques sociales et de santé publique. À mi-parcours, elle a présenté de nouveaux résultats ce jeudi 6 octobre, évoquant notamment le rôle de la fratrie dans la socialisation de genre des enfants.

Ces enfants sont suivis depuis leur naissance jusqu’à leur 20 ans pour éclairer la façon dont un ou une jeune Française grandit aujourd’hui. 82% des filles jouent tous les jours ou presque à la poupée, contre 19% des garçons. À l’inverse, 89% des garçons s’amusent avec des petites voitures, contre 32% des filles, soit une différence de près de 60 points entre les activités des unes et des autres.

Les filles dessinent aussi davantage. Elles préfèrent également les jeux d’intérieur. Alors que les garçons préfèrent jouer à l’extérieur. Les 3/4 jouent au ballon tous les jours, notamment.

Frères, sœurs, genre et jeux

Ces stéréotypes se retrouvent dans toutes les classes sociales mais s’atténue chez les enfants qui ont des frères et sœurs de l’autre genre. Et ce quel que soit l’écart d’âge entre eux.

Et comment expliquer cette atténuation provoquée par la fratrie ? Selon les chercheurs, tout est question de phénomène d’entraînement, d’incitation. Parce qu’avec des frères et sœurs de l’autre genre, il y a des jeux plus variés à disposition à la maison.

Ensuite, parce que ces enfants sont incités à changer de jeu s’ils ne veulent pas jouer seuls dans leur coin. Un garçon a ainsi trois fois plus de chances de jouer à la poupée s’il a des sœurs. Et une fille a deux fois plus de chances de jouer aux petites voitures, si elle a des frères.

Et les parents dans tout ça ?

Quelle est l’influence des parents dans le choix des jeux et jouets ? Selon l’étude Elfe, elle est moins forte que celle des frères et sœurs pour certains de ces stéréotypes.

En revanche, les parents, eux, jouent un rôle important quand il s’agit de motiver les enfants à choisir des loisirs éducatifs, dessiner, écrire ou lire par exemple.

On observe moins d’écart entre les genres pour les puzzles ou les dessins. Un tiers des enfants jouent aux puzzles chaque jour ou souvent, qu’ils soient garçon ou fille. Selon les chercheurs, c’est parce que les parents s’investissent plus dans ces activités considérées comme utiles. Car elles développent l’écriture, le langage, les aptitudes scolaires. Ils s’investissent d’ailleurs plus pour leur aîné que pour leurs… cadets, auxquels ils ont moins de temps à consacrer.

L’espace du loisir, du divertissement et du jeu extra-scolaire étant dévolu aux parents, c’est à eux d’y apporter leur part éducative particulière, selon leur culture, leurs goûts, la mode et l’ambiance de l’époque.

Le jouet matérialise une division de la vie de l’enfant. À l’école, on travaille. À la maison, on s’amuse. Une division très récente dans l’histoire. Le grec et le latin n’ont aucun mot spécifique pour désigner l’objet.

Dans l’Antiquité, il y a des jeux, notamment d’adresse. Mais pas d’objets spéciaux conçus pour eux. Le mot «jouet» apparaît au XVe siècle, en Thuringe, où les paysans sculptent et peignent des figurines pour se procurer des revenus.

De même dans le Jura, autour des centres de pèlerinage, des artisans produisent des objets en bois pour les enfants des pèlerins. A l’époque toutefois, les enfants ne s’amusent pas. Leur âge n’est pas heureux ni respecté. On attend d’eux qu’ils soient utiles et apprennent le plus vite possible car la vie est courte. On croit par exemple que le… coup de bâton est le meilleur allié des adultes. Sympa…

La Renaissance et l’intervention d’une éducation plus… souriante par les jésuites, qui remplacent alors le fouet par les… notes. Ce qui tend alors par conséquent à « humaniser » l’enfance. Pour devenir un véritable sujet de préoccupation de nouveaux spécialistes. Les pédagogues.

Ceux-ci observent les effets du plaisir du jeu sur les apprentissages et commencent à s’en servir. Le moine franciscain Thomas Murner invente un jeu de cartes pour l’enseignement de la logique avec lequel il se taille un franc succès auprès des étudiants. Vers le milieu du XVIe siècle, le «jouet» est déjà assez répandu pour que le mot fasse son apparition dans un dictionnaire français.

Les XVII et XVIIIe siècles développent et améliorent les jouets existants. Le plomb ou l’étain remplace le bois pour les petits soldats, Nuremberg devient un centre européen de cette industrie naissante. Puis le luxe s’en mêle. Les maisons de poupées hollandaises ou allemandes deviennent des chefs-d’œuvre d’orfèvrerie, d’ébénisterie ou de céramique.

C’est au XIXe siècle, avec la reconnaissance et la protection du statut de l’enfance et le développement des sciences de l’éducation, que le «jeu» est ennobli, c’est-à-dire accepté comme activité légitime. Et le jouet avec lui.

L’industrialisation et la généralisation de l’instruction font le reste. Ils installent d’emblée ce débat entre l’agréable et l’utile qui est encore celui d’aujourd’hui. Le jouet sert à apprendre. À faire la mère avec les poupées, ou le soldat avec le fusil et le tambour. Avec un aspect fort en lien avec le genre.

Genre et rangé

Les enfants se servent des jouets pour entrer dans la vie d’adulte. Et les adultes, de plus en plus, pour en… sortir. Prenez les jeux de société, narratifs, par exemple. Qui nous propulsent dans une autre réalité.

Nous, adultes, aujourd’hui, avons le souvenir de nos propres jouets et activités d’enfance. Nous y pensons quand nous cherchons ceux à offrir à nos enfants. Est-ce que nous en reproduisons l’attrait de manière instinctive ?

Les jeux, les jouets, les activités extra-scolaires choisis par les parents se démarquent. « Ces activités se distinguent des jeux de poupées et voitures car elles semblent pratiquées avec ou à l’initiative d’un adulte. Ce sont des activités scolairement rentables« , avancent les chercheurs. « La place des frères et sœurs et leur rôle dans la socialisation de genre est peu étudiée, alors qu’elles sont susceptibles d’entrer en jeu de manière précoce dans la production du genre« .

Comme quoi, on a beau croire que la société évolue, que les questions de genre, que les jeux, les jouets, les activités sportives évoluent et que les pratiques s’équilibrent et s’égalisent. Et bim. Cette étude massive de 18 000 enfants nous prouve le contraire.

La société a encore beaucoup de marge de manœuvre pour atteindre l’égalité des genres. Et ça commence avec les jeux et les jouets des enfants.


Article écrit par Gus. Rédacteur-en-chef de Gus&Co. Travaille dans le monde du jeu depuis 1989 comme auteur et journaliste. Et comme joueur, surtout. Est également pilote de chasse pour l’armée américaine, top-modèle, bio-généticien spécialiste en résurrection de dinosaures, champion du monde de boxe thaï et de pâtisserie végane, dompteur de tricératops, inventeur de l’iPhone et mythomane.

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