Analyses & psychologie du jeu,  Jeux de plateau

La détonante origine du mot « ludique »

Ludique, un terme utilisé dans le jeu de société, cache une étymologie surprenante.


C’est Audrey, une fervente membre de notre communauté, qui s’y connaît pas mal dans la langue française, qui a voulu revenir sur l’étymologie du mot « ludique ». Elle signe ici un article extrêmement intéressant. Vous n’utiliserez plus « ludique » de la même manière.


Enquête étymologique ludique, où l’on découvre un nouveau variant Loki

Dans un article récent, vous avez pu découvrir la hotlist des jeux de l’Antiquité. Aujourd’hui, nous vous proposons d’en apprendre plus sur l’histoire de quelques mots du monde ludique, qui recèle bien des surprises. Bienvenue dans le jeu à identité secrète le plus littéraire au monde : l’étymologie, pour lequel le seul équipement requis tient dans les rayons des bibliothèques !

Justement, intéressons-nous au mot « ludique ». L’étymon, c’est-à-dire la racine, de ce mot français cher à nos cœurs de joueurs et joueuses compulsives, plus connus sous le nom de ludopathes, littéralement… « malades du jeu », est le mot latin ludus. Ce qui rend cette origine intéressante est la polysémie du mot, c’est-à-dire le fait qu’il possède plusieurs sens.

À l’origine et dans son sens le plus concret, ludus signifie « jeu », activité exercée sans finalité pratique, pour le plaisir. Cela englobe les jeux, les jouets, mais aussi l’entraînement, l’exercice physique, qu’il soit pratiqué individuellement, ou collectivement lors de jeux publics pour commémorer des victoires, des épisodes légendaires de l’histoire romaine, ou célébrer des divinités.

Au sens abstrait, il qualifie ce qui est propre à l’enfant pour les Romains, avec une valeur souvent péjorative : « l’enfantillage », « la plaisanterie ». Les Romains établissaient en effet une distinction très nette entre les jeux des adultes (ludi maiores) et ceux des enfants (ludi minores) : le plaisir ludique gratuit de l’enfant, sans but, sans utilité pour le bien commun, devenait vite suspect quand on avait passé l’âge, et nombre de jeux enfantins imitaient les activités des adultes. Les petits garçons jouaient avec des chevaux de bois ; la poupée (pupa), qui signifiait aussi « petite fille », cette polysémie soulevant au passage des questions intéressantes, préparait la petite Romaine à son futur rôle de mère.

Le mot « jeu » vient d’ailleurs du latin jocus, qui signifiait « jeu, amusement » mais également « plaisanterie, badinage », ce terme étant régulièrement opposé dans les textes latins aux seria, les choses sérieuses. Cette connotation de légèreté se retrouve par exemple dans le dérivé anglais joke.

Par glissement, le mot ludus désigne aussi, et cela semble plus surprenant de prime abord, « école ». Pour être plus précis, ce terme ludus désigne spécifiquement l’enseignement qu’on appellerait primaire aujourd’hui : on y apprenait à lire, à écrire et à compter. Ceci dit, les pédagogies étaient moins bienveillantes qu’aujourd’hui. Gare aux coups de bâton ou à la fessée si le travail n’était pas fait sérieusement ! Et surtout moins fun : cela consistait surtout à lire l’Iliade, l’Odyssée et l’Énéide, à en recopier des passages, à les apprendre par cœur.

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Pour ce qui est du calcul, euh… Quiconque sait lire les chiffres romains comprend bien que les maths romaines n’étaient pas les plus poussées et les plus intéressantes de l’époque ! Même si certains auteurs, comme Quintilien, avaient déjà perçu l’importance du jeu dans les processus d’apprentissage au cours de la petite enfance, le magister ludi litterarii, « maître de l’école où on apprend les lettres », était loin de pratiquer la pédagogie par le jeu, ce qui aurait sans doute évité à certains élèves dissipés de dessiner des graffitis sur les murs de la salle de classe pendant les cours…

Plusieurs hypothèses peuvent expliquer ce lien entre ludus/jeu et ludus/école. Selon Festus, grammairien latin du IIe siècle de notre ère, l’école aurait été présentée comme un jeu aux enfants par antiphrase, pour ne pas les effrayer d’emblée. L’envie plus que mesurée de certains élèves d’aller à l’école ne date donc pas d’hier, semble-t-il…mais aucun argument plus sérieux n’étaye cette explication.

D’autres émettent l’idée que, l’école empêchant l’enfant de se rendre utile à ses parents en restant à la maison, l’école pouvait être vue comme une distraction de choses autrement plus essentielles : les tâches quotidiennes de la maisonnée ou de la ferme. On peut d’ailleurs évoquer ici l’étymologie du mot « école », qui vient du latin schola, lui-même emprunté au grec σχολή (scholè) désignant le repos, le loisir, et aussi, l’étude, ce truc auquel on ne peut s’adonner qu’une fois qu’on a puisé l’eau, honoré les dieux, ramené les bêtes à l’étable.

L’explication la plus simple, et la plus probable, du lien sémantique entre les différents sens de ludus est toutefois plus concrètement que l’école est le lieu de l’entraînement, de l’exercice dirigé, scolaire, pour maîtriser ce qui servira plus tard dans la vie de citoyen.

Puisque nous parlons d’école, de pédagogie, littéralement « le fait de guider, de conduire l’enfant », évoquons le terme de « ludification », francisation du mot gamification né en 2002, dont le programmeur Nick Pelling a revendiqué la paternité en 2011. On peut y retrouver la racine ludus, à laquelle on ajoute le suffixe « -ification », qui vient du verbe latin facio, « faire ». « Ludification » signifie donc « action de faire de quelque chose un jeu ». Parfait. Là où l’étymologie est malicieuse, c’est que parfois nous pensons créer un mot nouveau, un néologisme, en utilisant parfaitement notre petit kit de racines, de préfixes, de suffixes, en mode joueurs de Lego, que nous sommes tout fiers de nous, pour découvrir finalement que le mot existait… déjà.

C’est donc le cas du mot « ludification », qui existe déjà sous la forme latine ludificatio, dont le sens est « action de se jouer de quelqu’un, mystification », le ludificator étant le « trompeur, celui qui dupe », un variant Loki, en quelque sorte.

Nous n’avons donc pas inventé le mot ludification, nous lui avons simplement donné un sens nouveau dans un contexte précis. Mais au fond, l’enseignant ou le formateur qui pratique la ludification n’est-il pas un ludificator, qui sous couvert de jeu, transmet connaissances et compétences sans douleur à l’élève ? Avouez que c’est une duperie qu’on pardonne bien volontiers, non ?

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