Jeux de rôle

L’histoire de Donjons & Dragons, ou comment le jeu a failli disparaître

L’histoire du jeu de rôle Donjons & Dragons n’est pas exactement comme on se l’imagine. Un podcast nous raconte tout.


Donjons & Dragons

Que savez-vous exactement des origines du fameux jeu de rôle Donjons & Dragons ? Certainement la base. Que c’est le tout premier jeu de rôle de l’histoire, et qu’il a été créé au début des années 70 aux US par deux auteurs, Gary Gygax et Dave Arneson.

Mais que savez-vous d’autre ? Est-ce que vous saviez par exemple que l’éditeur du jeu de l’époque, TSR, a failli faire faillite ? Et qu’il s’est finalement fait racheter par un autre éditeur de jeux, Wizards of the Coast ?

C’est ce qu’on découvre cette semaine dans The Geek’s Guide to the Galaxy, le podcast du magazine américain WIRED. L’épisode numéro 521 du 22 juillet discute du sujet avec l’auteur Ben Riggs. Il vient de publier « Slaying the Dragon », tuer, abattre le dragon, qui est sorti en anglais il y a quelques jours le 19 juillet.

Dans cet ouvrage, et le podcast, Ben Riggs nous plonge dans l’histoire de TSR, l’entreprise derrière Donjons & Dragons. Le livre, qui s’appuie sur une multitude de récits et de documents, présente une nouvelle perspective… surprenante sur la chute de l’éditeur.

TSR et son déclin

Après des années 80 fastes, c’est au début des années 1990 que l’éditeur américain commença à perdre sa rôle national et international de leader du jeu de rôle. Au point d’être rattrapé par d’autres jeux et d’autres éditeurs.

En 1996, TSR avait accumulé plus de 30 millions de dollars de dettes. Le déclin de TSR permit à Wizards of the Coast, éditeur du jeu Magic: The Gathering, grand succès commercial, d’acheter TSR et l’ensemble de ses propriétés intellectuelles en 1997.

Au fil des ans, certaines sections de TSR furent revendues à d’autres sociétés. En 2002, la convention de jeux Gen Con fut vendue à Peter Adkison’s Gen Con, LLC. Également en 2002, les magazines de TSR furent transférés à Paizo Publishing, éditeur de Pathfinder, l’autre jeu de rôle culte méd-fan.

Le sigle « TSR » fut utilisé pour quelques années encore, puis les marques commerciales TSR vinrent à échéance sans être renouvelées. En 1999, la société Wizards of the Coast fut elle-même achetée par Hasbro. Wizards of the Coast continue aujourd’hui à sortir des produits Donjons et Dragons.

Mais que s’est-il réellement passé ? Comment est-ce que la société a pu autant… foirer ? Et tout perdre ? Alors que son jeu marchait aussi bien, et c’est toujours le cas plus de 50 ans plus tard.

Du pourquoi et du comment

Dans le podcast on y apprend donc que dans les années 70-80, les produits TSR étaient richement illustrés, offraient pour l’époque une grande qualité et restaient à des prix abordables. Malheureusement, ces produits n’étaient pas tous rentables.

À titre d’exemple, l’auteur parle de la campagne Planescape. « Toute la ligne n’a jamais fait d’argent », souligne Riggs dans le podcast. « Même si c’est un point culminant d’un point de vue artistique pour la société, et peut-être la plus marquante pour Donjons & Dragons, la campagne n’a pas rapporté d’argent. »

Selon l’auteur, il faut dire que les décisions commerciales… bizarres abondaient chez TSR. Y compris une pratique appelée « factoring », en anglais, ou « affacturage » en français. Une technique de financement et de recouvrement de créances qui consiste à obtenir un financement anticipé. Et à sous-traiter cette gestion à un établissement de crédit spécialisé. TSR avait donc recours à cette méthode de financement, avec laquelle elle faisait pression sur les boutiques pour qu’elles bloquent leurs commandes pour toute l’année en janvier.

Cette pratique a ainsi provoqué de fortes pressions sur les auteurs de TSR pour qu’ils tiennent leurs délais. À l’instar de Jim Ward, qui n’a eu que 10 semaines pour concevoir le jeu de cartes à collectionner Spellfire, un jeu de cartes à collectionner dans l’univers de Donjons & Dragons, qui a fini par ne plus être édité, bientôt remplacé par Magic et le succès qu’on lui connaît.

Selon Riggs, cette technique d’affacturage « a rendu TSR incroyablement inflexible », déclare-t-il dans le Riggs. « Vous ne pouviez pas prendre plus de temps pour fabriquer le produit, car si vous le faisiez, vous seriez en violation de contrat. C’était un vrai problème, car cela signifiait que TSR ne pouvait plus réagir avec agilité et flexibilité aux changements du marché. »

Des donjons, des dragons et des pépètes

Le nœud du problème de la société TSR découlait de l’essence-même du jeu de rôle. Comment faire pour gagner de l’argent en vendant un produit qui encourage les gens à utiliser leur propre imagination ? Selon l’auteur interviewé dans le podcast, « l’industrie du jeu de rôle est une entreprise difficile ». Sans blagues.

Et d’enchaîner : « Si vous allez créer un jeu de rôle – qui est tourne bien pour longtemps et que vous pouvez jouer pendant des décennies – comment est-ce que son économie va-t-elle permettre à des auteurs d’en vivre ? Parce que nous pouvons certainement convenir que les jeux de rôle méritent d’être créés, mais comment allons-nous nous assurer que les personnes qui les créent gagnent décemment leur vie ? »

Les romans Donjons & Dragons

Dans les années 80-90, TSR n’a pas seulement publié des livres de jeux mais également des romans, toujours en lien avec Donjons & Dragons.

À un moment donné, TSR a prétendu être le plus grand éditeur de fiction fantastique en Amérique du Nord. Ils ont annoncé imprimer des millions de romans Forgotten Realms et Dragonlance.

Ben Riggs rapporte même que dans les années 90, il y a eu un moment où la gamme de romans TSR rapportait à peu près autant que tous les produits de jeu de rôle TSR réunis. La gamme était ainsi devenue un soutien financier pour maintenir l’entreprise à flot.

La fiction était perçue comme un tel succès au sein de l’entreprise qu’il y avait des rumeurs selon lesquelles un jour tout le monde viendrait publier des romans et qu’ils n’auraient même plus à faire un jeu baptisé… Donjons & Dragons.

Ils feraient des romans se déroulant dans les mondes de Donjons & Dragons, et tous les auteurs seraient désormais des écrivains, et tous les éditeurs de jeux seraient désormais des éditeurs de livre. Ce serait l’avenir, radieux, de TSR. Mais ce n’est pas ce qui est arrivé.

Marketing (et des dragons)

Dans le podcast, l’auteur avance également quelques chiffres. Ravenloft s’est vendu à 50 000 exemplaires la première année. 50 000, c’est plutôt balaise pour du jeu de rôle, surtout pour un décor d’horreur gothique. Une belle perf. Mais on ne parle pas de 50 000 nouvelles personnes qui ont acheté cet univers.

Ce furent surtout des gens qui jouaient déjà à Donjons et Dragons. Leur base de fans restait la même. Ils ne faisaient que la « découper », la fragmenter. Au lieu de vendre un supplément des Royaumes Oubliés à 300 000 unités, ils en vendraient désormais 30 000. Et chaque cadre de campagne semblait édité par TSR n’a fait que poursuivre cette fragmentation. Et donc à réduire le nombre de ventes par titre. Pas une bonne nouvelle pour la trésorerie de TSR.

La suite, on la connaît. Au milieu des années 90, la société est en difficulté. Elle a failli couler. Et Donjons et Dragons avec. Elle finit par être rachetée par Wizards of the Coast, ce qui la sauva. Et Hasbro a débarqué ensuite, propulsant le jeu de rôle au firmament ! Surtout avec une excellente 5e édition.

Vous pouvez écouter le podcast en anglais du Geek’s Guide to the Galaxy qui parle de toute cette histoire, mouvementée. Et dire qu’aujourd’hui Donjons et Dragons aurait pu ne pas exister…


Et encore une chose

Il y a quelques jours, profitant de la Comic-Con de San Diego, la Paramount a sorti la toute première bande-annonce du prochain film Donjons et Dragons, annoncé pour l’année prochaine.


Article écrit par Gus. Rédacteur-en-chef de Gus&Co. Travaille dans le monde du jeu depuis 1989 comme auteur et journaliste. Et comme joueur, surtout. Ses quatre passions : les jeux narratifs, sa ménagerie et les maths.

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