Jeux de rôle

Donjons & Dragons, en transition

Les parties streamées de Donjons & Dragons subliment la diversité.


Donjons & Dragons

On ne peut plus le nier. Donjons & Dragons est à la mode. Avec Internet, de plus en plus de parties, des campagnes sont diffusées sur YouTube ou podcastées. L’avantage ? Voir comment on peut y jouer, bien sûr. Voir qui peut y jouer, aussi, surtout. Comme un modèle, ces streams deviennent des appels, des invitations à la diversité.

Le jeu de rôle, comme le wargame, a longtemps souffert d’une image d’un loisir réservé à un public homme, cis, blanc et de classe moyenne. Avec, grâce à Internet et ces diffusions de parties, c’est en train de changer.Voir des femmes jouer à Donjons et Dragons, des personnes non-binaires, des personnes racisées, des minorités, donne envie à toute une autre population de se lancer. Aujourd’hui, le jeu de rôle Donjons et Dragons est devenu catalyseur de diversité.

Après avoir mené l’enquête sur l’industrie et les coulisses, sombres, du jeu de rôle, le fameux magazine WIRED s’est intéressé ce jeudi 21 octobre sur une autre facette du jeu de rôle, plus positive et constructive, sur ce nouveau phénomène de société. Le stream de parties de Donjons et Dragons et la diversité. Nous vous en proposons ici la traduction.

Les parties live de Donjons et Dragons invitent plus de monde à jouer

WIRED, par Kam Burns et Kayla Sharpe, 21.10.2021

Les parties en live, ou les émissions et les diffusions en direct de jeux de rôle, explosent en popularité. Ce qui contribue également à rendre le loisir plus bienveillant et inclusif.

Que ce soit dans une salle de classe, un appartement avec des amis ou un magasin de jeux de quartier, les jeux de rôle (JDR) rassemblent les joueurs et les joueuses pour créer des mondes et des personnages remplis d’aventures à explorer. Motivés par le courage, le travail d’équipe et un peu de chance, les JDR sont, en théorie, une activité dynamique pour les groupes d’amis. Mais l’espace du jeu de rôle n’a pas toujours été accueillant pour tout le monde.

Orion Black, directeur créatif de Dimension 20, s’est lancé dans les JDR au lycée. « J’avais le béguin pour une fille et elle voulait jouer », dit Black.

Black a joué à en duo avec cette fille dans une salle de classe vide, mais voulait continuer à jouer et cherchait de nouveaux lieux pour le faire.

La première expérience de Black a été en grande partie dans la maison d’un enseignant qui avait trois fils blancs. Black dit qu’être la seule personne noire et la seule personne non binaire à la table était difficile. Black explique qu’il n’y avait pas beaucoup de racisme manifeste, mais un commentaire intentionnellement raciste l’a poussé à s’éloigner du jeu, bien qu’il ait fini par y revenir plus tard.

« Quand il y a un seul endroit en ville qui possède Donjons et Dragons, vous devez vous ressaisir et revenir en espérant simplement que leurs parents les corrigent et que vous continuez à faire le déplacement, parce que d’autres possibilités n’existent pas », affirme Black.

L’introduction de Black aux JDR comme Donjons et Dragons en tant qu’espaces pour blancs et dominés par les hommes n’est pas unique. Mais Black est l’un des nombreux créateurs qui transforment ces jeux et les espaces où les gens y jouent en des espaces plus sûrs et plus inclusifs, qui représentent mieux le public croissant et diversifié de genre, qui deviennent alors plus accueillants pour les personnes qui veulent se lancer dans le jeu.

L’essor des émissions de parties en live comme Dimension 20 et Critical Role, dans lesquelles les acteurs jouent à D&D devant la caméra en temps réel, et des podcasts connexes signifie que plus de gens ont été initiés à des jeux qu’ils ne pensaient peut-être pas être pour eux.

Aabria Iyengar est entrée dans ce milieu scène cet été en tant que maîtresse du jeu pour Critical Role et Dimension 20 et a travaillé dur pour créer un espace sûr et inclusif pour tous ceux qui avait envie de s’asseoir pour jouer à sa table.  

Les maîtres de jeu (MJ) et les maîtres de donjon (DM), les personne ressemblant à des narrateurs qui distillent l’intrigue du jeu et donnent le ton, sont également responsables de la création d’un monde de jeu inclusif pour tout le monde, en particulier pour les personnes qui viennent de milieux marginalisés et n’ont peut-être pas toujours eu des cercles diversifiés dans lesquels jouer.

Iyengar était souvent la seule femme ou personne de couleur à la table, et elle a dû affronter beaucoup d’autres joueurs remettant en question sa connaissance du jeu, ainsi qu’un harcèlement plus manifeste. En tant que MJ, elle travaille maintenant pour s’assurer que ses joueuses et joueurs n’aient pas à faire face à ces mêmes défis.

« Je ressens avec chaque fibre de mon être quand les gens se demandent : « Je vais supporter beaucoup de bêtises juste parce que c’est ma seule possibilité de pouvoir jouer. Et cela me brise le cœur », dit Iyengar.

Avec la visibilité accrue des parties en live, en particulier sur des plateformes comme Twitch et YouTube, Iyengar a de plus en plus été en mesure d’adapter son expérience de jeu à ce qu’elle désirait pour elle-même et son public.

« Ce n’est pas vraiment avant le streaming que je me suis dit : Oh wow, c’est à ça que ressemble une table entièrement féminine, c’est à ça que ressemble une table queer, une table de personnes racisées », dit-elle. « Vivre dans le plaisir de ne pas être la personne marginalisée tout le temps m’a vraiment motivée à rester. »

Persephone Valentine, cosplayeuse, créatrice de contenu de jeux de rôle et streameuse Twitch, affirme que le streaming l’a aidée à créer un espace loin d’une grande partie du contrôle (NdT : Gatekeeper, en anglais, qui garde le portail, qui exerce un certain contrôle sur le milieu. Se dit souvent dans le milieu Gamer) présent dans la communauté du jeu de rôle. Elle dit qu’elle a été repoussée par des joueurs qui n’aimaient pas le fait que le milieu du JDR devienne plus diversifié et inclusif et qui essaient d’exclure de nouvelles voix et de nouvelles personnes. Mais Valentine dit que cela ne va pas l’empêcher de jouer.

« J’ai organisé ma présence en ligne de manière à ce que les gens qui ne sont pas d’accord avec mes valeurs sachent qu’ils doivent rester à l’écart », explique Valentine.

« La haute fantaisie et la fantaisie en général stagnent sans les voix variées d’autres personnes qui ont été tenues à l’écart par le contrôle », poursuit-elle. « Nos histoires et nos idées ont été tenues à l’écart, ce qui crée une culture très stagnante où les choses se répètent. Assumons notre présence parce que ce sera beaucoup plus divertissant dans l’ensemble. »

Explorer l’identité à travers la création de personnages

Valentine a également utilisé le jeu de rôle comme un moyen d’explorer son genre avant de faire son coming out en tant que personne trans. « Je n’aurais pas survécu à ma transition ou même fait mon coming out sans les jeux de rôle et le GN, du jeu de rôle en vrai, et sans pouvoir expérimenter et jouer avec ce que je pensais être mon sexe », explique Valentine.

Elle n’est pas la seule. Les jeux de rôle permettent non seulement aux joueurs de créer des personnages complètement différents d’eux-mêmes, mais ces jeux offrent également la possibilité d’explorer et de jouer avec des parties de leur identité qu’ils n’auraient peut-être pas eu la chance d’explorer autrement.

Erika Ishii est actrice, animatrice et interprète dans des émissions comme Critical Role, Dimension 20 et  L.A. by Night. Ishii plaisante en disant que leurs personnages sont sortis avec des femmes avant eux. « Je pense que le jeu et la narration sont un moyen fantastique pour vous d’essayer des identités dans un environnement sécurisé avec des amis », dit-elle.

La présentation du genre de la comédienne et personnalité d’Internet Ally Beardsley a changé en temps réel devant un public en ligne, et les personnages qu’elle a créé sur Dimension 20 lui a permis d’explorer cela plus à fond.

En réfléchissant à certains de ses personnages passés, qui inclus une lesbienne de camp religieux, un gars trans chaotique et, plus récemment, un Doberman pinscher non binaire, Beardsley dit qu’une partie d’elle-même se trouve dans tous ses personnages. « Je pense que ce qui est beau avec l’imagination du jeu de rôle, c’est qu’il agit comme un vide, qui aspire certaines de vos pensées subconscientes les plus profondes », dit-elle. « Vous vous retrouvez avec une feuille de personnage et vous vous demandez d’où viennent tous ces détails, et c’est comme si soudain vous pouvez y incruster tous vos désirs les plus profonds. »

Créer des espaces et des mondes sûrs pour les personnes marginalisées

Beardsley n’a pas d’ensemble spécifique de règles lorsqu’il s’agit de créer des mondes de jeu inclusifs. Mais elle reconnait l’importance de représenter les personnages trans avec un degré de soin qui peut manquer dans d’autres formes de médias, où les personnages issus de milieux marginalisés sont souvent dépeints comme des victimes. « Nous n’allons pas, pour l’amour du jeu, blesser le personnage », dit-elle.

« Je pense qu’il y a quelque chose d’important dans le fait d’être à la place de quelqu’un d’autre. Cela vous aide à apprendre à être plus compatissant », dit Iyengar.

Iyengar a dit qu’elle était assez âgée quand elle a lu les livres de Harry Potter pour la première fois pour remarquer certains des problèmes dans ce monde, du racisme occasionnel au tri des enfants (sans parler des déclarations transphobes de l’auteur). Ainsi, lorsqu’il a fallu construire le monde pour Misfits and Magic de Dimension 20, elle était consciente de le rendre plus accessible et inclusif.

Elle décrit l’exercice d’équilibre nécessaire en reconnaissant les thèmes problématiques tout en adoptant des éléments positifs comme source d’inspiration pour aller de l’avant et tenter de faire mieux.

Valentine a trouvé que c’était le cas dans son expérience de Donjons et Dragons. Elle dit que son podcast Fast Times at D&D High  subit beaucoup de réticences pour l’utilisation du système D&D en raison de certains des éléments problématiques dans la conception du jeu.

« Cette situation ne va jamais disparaître, et c’est à nous de pousser les créateurs à changer les choses », dit-elle. « Et, honnêtement, les erreurs des auteurs blancs ne vont pas m’empêcher en tant que créateur noir et trans de créer quelque chose que j’aime dans un système que j’apprécie. »

Face à ces erreurs, les personnes racisées ont choisi de créer leur propre jeu, dédié à accueillir les expériences des joueurs noirs. Le jeu de Black, Night, raconte l’histoire de mutants habilités à vivre dans des ghettos et à lutter contre un système inégal. Black a abordé le projet avec une philosophie de conception consistant à créer un monde unique et facile à prendre en main pour les personnes racisées.

Avant de devenir le directeur créatif de Dimension 20, Black a travaillé comme consultant en sensibilité pour la production, un rôle essentiel pour aider les auteurs de jeux à prendre des décisions responsables et inclusives qui dépeignent les scénarios, les personnages et les situations du monde réel d’une manière qui résonne avec divers publics plutôt que de les marginaliser davantage.

Black a souligné l’importance d’impliquer les consultants dès le début de ce processus.

Alors que les jeux de rôle sont, à l’origine, juste des jeux joués à des tables de cuisine et dans les magasins de jeux avec un groupe d’amis, la croissance des émissions de jeu réelles et des podcasts de JDR a donné aux personnes impliquées la possibilité d’éduquer le public grâce au jeu de rôle. 

Ishii garde cela à l’esprit lorsqu’elle joue pour un public. « Ce qui est viable dans une partie à domicile peut être très déclencheur pour les autres », disent-ils. « Il y a eu des moments où des concepts de personnages ou des rythmes d’histoire ont été présentés pour réaliser que nous avons la responsabilité d’éduquer et de représenter les gens de manière honnête et authentique. »

Valentine explique qu’elle se tient à la même norme en live que dans ses parties à domicile, et présenter les voix LGBTQ + en fait partie.

« Beaucoup de personnages qui sont des PNJ [personnages non-joueurs] sont queer. J’aime dire que tout le monde [dans Fast Times] est trans ou queer jusqu’à ce qu’on dise le contraire. Parce que le contraire a tendance à être ce que les gens croient par défaut. Et j’aime contester cette croyance par défaut. »

Ishii espère que le public qui regarde des émissions de parties streamées reconnaît que le format se prête à l’exploration, mais que cela signifie également qu’il pourrait y avoir des faux pas. « Ce ne sont pas des performances scénarisées », explique-t-elle. « Nous devons juste faire au mieux pour équilibrer tous ces aspects entre s’amuser et être présent dans le moment. »

Alors que les parties streamées gagnent en popularité, attirant de nouveaux publics, Beardsley décrit le potentiel de croissance du genre comme le Far West. « C’est une industrie massive !», dit-elle. « Critical Role a levé 11 millions de dollars sur Kickstarter pour l’un de leurs projets, ce qui a fait exploser tous les records qu’ils avaient eu auparavant. »

« Ce que je pense que les gens commencent à réaliser à propos des parties streamées en particulier, c’est que c’est de la télé-réalité », explique Black. « Vous vous attachez aux personnes qui jouent au jeu, que vous reliez ensuite à leurs personnages, ou même vice versa. »

Black est reconnaissant de faire partie de la communauté de jeu de rôle en pleine croissance et d’avoir la chance de montrer à d’autres personnes, en particulier à davantage de Noirs et de personnes non binaires, que l’espace peut être pour eux aussi. « C’est le plus grand honneur que je puisse avoir parce qu’il s’agit juste ouvrir des portes aux gens », explique-t-il. « Je veux juste continuer à ouvrir autant de portes que possible. »

Et vous, est-ce que vous regardez aussi des parties de Donjons et Dragons en live ? Est-ce que ça a changé votre représentation du jeu de rôle ? Laissez-nous un commentaire.

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