đ Lucca 2026 sacre Rebirth de Knizia, mais câest Nova Lectio: Status qui fait parler. Un jeu de sociĂ©tĂ© peut-il vraiment nous aider Ă comprendre le monde ?
Article écrit par :
Amélie
Nova Lectio Status. Une soirée, deux histoires
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Lâessentiel en 3 points :
- Rebirth (Reiner Knizia) est Gioco dellâAnno 2026, aprĂšs son Kennerspiel des Jahres.
- Nova Lectio: Status décroche une mention « actualité » inédite : une mention, pas un prix.
- Paolo Mori repart aussi avec le titre de Board Game Designer of the Year 2026.
Le 29 octobre, le salon italien Lucca Comics & Games a sacrĂ© Rebirth de Reiner Knizia Gioco dellâAnno 2026. Mais câest une petite boĂźte italienne qui a fait parler : Nova Lectio: Status, de Paolo Mori, distinguĂ©e par une mention spĂ©ciale inĂ©dite pour les jeux qui « racontent lâactualitĂ© ». De quoi rouvrir une vieille question : un jeu peut-il nous aider Ă comprendre le monde ?
Hier, jeudi 29 octobre 2026, pour la premiĂšre fois de son histoire, le Gioco dellâAnno du salon italien Lucca Comcis & Games a distinguĂ© un jeu non pour sa mĂ©canique, mais pour ce quâil raconte de lâactualitĂ©. Mais au Teatro del Giglio, pour la 60e Ă©dition du festival, la soirĂ©e a dâabord suivi la logique.
Rebirth, le jeu de pose de tuiles de Reiner Knizia, dĂ©jĂ Kennerspiel des Jahres cet Ă©tĂ©, ajoute le Gioco dellâAnno 2026 Ă son Ă©tagĂšre. Le jury salue un systĂšme dâactions simple et rapide qui gomme les temps morts, et un monde oĂč lâon se dispute lâĂcosse sans conflit armĂ©. Il est disponible en VF chez Lucky Duck Games depuis la fin 2025.
Puis le jury a innovĂ©. Ă cĂŽtĂ© de la mention « Gioco per Tutti » remise Ă Cozy Stickerville de Corey Konieczka, il a dĂ©cernĂ© une seconde mention spĂ©ciale, intitulĂ©e « Gioco che racconta lâattualità » : le jeu qui raconte lâactualitĂ©. Elle revient Ă Nova Lectio: Status, signĂ© Paolo Mori, illustrĂ© par Alan DâAmico et Ă©ditĂ© par MS Edizioni.
Petite anectode (croustillante) : le mĂȘme Mori recevait dâailleurs ce soir-lĂ Ă Lucca le titre de Board Game Designer of the Year 2026, quelques mois aprĂšs avoir soufflĂ© lâAs dâOr à ⊠Rebirth, avec Toy Battle. Le monde ludique est petit.
Status, la Realpolitik en format poche
Status est le « jeu officiel » de Nova Lectio, la chaĂźne YouTube italienne de vulgarisation historique et gĂ©opolitique de Simone Guida, suivie par plus dâun million dâabonnĂ©s selon son site. Le pitch tient en une ligne : aprĂšs de profonds dĂ©sordres internes, une nation fictive est en miettes, et quatre factions veulent la diriger.
La Mano Invisibile vĂ©nĂšre lâargent. La Ragione di Stato fait de la diplomatie son arme suprĂȘme. La Nuova Milizia « ne parle quâun seul langage : la violence », dixit lâĂ©diteur. Quant au Pugno del Popolo, il promet de rendre le pouvoir au peuple â sans vraiment cacher son propre appĂ©tit.
Sur la table, câest du Mori pur jus. Chacun dispose de quatre fonctionnaires numĂ©rotĂ©s de 1 Ă 4, tirĂ©s Ă lâaveugle, que lâon envoie sur des cartes ĂvĂ©nement inspirĂ©es de crises rĂ©elles : programmes nuclĂ©aires, crise migratoire, financements amĂ©ricains⊠Certains se posent face cachĂ©e, et tout le sel est lĂ : bluffer, compter, deviner.
Les majoritĂ©s se rĂšglent Ă la somme des valeurs, sur quatre manches. On encaisse des rentes dâĂ©conomie, de politique et de consensus, une piste militaire dĂ©partage les Ă©galitĂ©s, et les continents collectĂ©s rapportent en fin de partie des points de « status ». Le tout pour 2 Ă 4 joueurs de 14 ans et plus, en 30 Ă 45 minutes.
Le jury loue un jeu simple mais prenant, capable de simplifier des concepts complexes sans les banaliser, et va jusquâĂ y voir un prĂ©cieux outil pour comprendre le monde qui nous entoure. Câest beaucoup demander Ă une boĂźte affichĂ©e 34,99 ⏠en Italie.
Ce que les jeux savent (et ne savent pas) enseigner
Les joueuses et joueurs nâont pas attendu Lucca pour gĂ©opolitiser leurs soirĂ©es. Diplomacy (1959) apprenait dĂ©jĂ Ă trahir ses amis sur fond dâEurope dâavant 1914. Twilight Struggle a occupĂ© la premiĂšre place de BoardGameGeek de fin 2010 Ă dĂ©but 2016 en rejouant la guerre froide carte aprĂšs carte. Volko Ruhnke, analyste Ă la CIA, a puisĂ© dans son mĂ©tier pour concevoir Labyrinth et la sĂ©rie COIN. Ou mĂȘme World Order plus rĂ©cemment.
Ce que ces jeux transmettent, ce sont moins des dates que des dilemmes : le point dâinfluence quâon ne peut pas mettre partout, lâalliĂ© quâil faut acheter, la crise quâon laisse pourrir parce quâune autre brĂ»le plus fort. Lâhistorien Philip Sabin, au Kingâs College de Londres, dĂ©fend les simulations simples justement parce quâelles exposent leurs hypothĂšses sur la table, au lieu de les cacher sous le capot.
Aucun jeu nâest neutre
Encore faut-il regarder ces hypothĂšses en face. Les auteurs de Twilight Struggle reconnaissent que leur jeu adopte la logique interne de la guerre froide, y compris ses parties manifestement fausses. La premiĂšre Ă©dition de Pax Pamir contenait un essai de son Ă©diteur intitulĂ© « A Defense of British Colonialism », retirĂ© des tirages suivants. Des chercheurs ont aussi montrĂ© que les rĂšgles de Diplomacy poussent vers une lecture trĂšs conflictuelle des relations internationales. Et Brenda Romero, avec Train, a prouvĂ© quâune rĂšgle peut ĂȘtre un propos Ă elle seule. Ce quâun jeu rĂ©compense, il lâenseigne.
Alors, que rĂ©compense Status ? Lâopportunisme, lâĂ©quilibre entre les leviers de puissance et la lecture des intentions adverses : une vision plutĂŽt lucide â et franchement cynique â de la Realpolitik. Mais une nation sans nom et quatre factions-archĂ©types ne disent rien de pourquoi une sociĂ©tĂ© se fracture. Ranger les crises du monde dans des cases « Asie » ou « Afrique » Ă collectionner reste une rĂ©duction.
Une critique italienne relĂšve dâailleurs que certains joueurs cessent vite de parler de consensus ou dâĂ©conomie pour annoncer quâils dĂ©pensent « un violet ». Le thĂšme ne survit pas toujours Ă lâoptimisation. CĂŽtĂ© accueil, les retours transalpins sont plutĂŽt bons : Balena Ludens le juge Ă essayer absolument, tout en pointant la lisibilitĂ© de certains pions, une direction artistique sombre qui divise, et en le dĂ©conseillant en famille. Dâautres critiques le trouvent un peu rĂ©pĂ©titif pour les experts.
La mention de Lucca ne tombe pas de nulle part. Le mĂȘme week-end, Giochi Uniti prĂ©sentait The Social Contract, conçu avec le mĂ©dia en ligne Factanza pour rĂ©pondre Ă la polarisation ambiante ; son Ă©diteur dĂ©fend lâidĂ©e que le jeu de sociĂ©tĂ© peut ĂȘtre un « langage adulte ». En Italie, les vulgarisateurs sâemparent du plateau. Bonne nouvelle pour le hobby â Ă condition de ne pas confondre une partie de 40 minutes avec un cours de relations internationales.
Alors, comprendre le monde en poussant des pions ?
Oui, Ă leur maniĂšre, qui nâest ni celle du livre ni celle du journal. Les jeux ne disent pas ce qui sâest passĂ© : ils font Ă©prouver pourquoi câest compliquĂ© â toujours Ă travers un certain modĂšle du monde, quâil faut savoir discuter. Status nâest ni Twilight Struggle ni Pax Pamir ; câest un apĂ©ritif nerveux qui donne envie dâaller lire la suite. La vraie nouvelle de Lucca, câest quâun jury de premier plan considĂšre dĂ©sormais que « raconter lâactualitĂ© » est une qualitĂ© ludique Ă part entiĂšre.
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