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Analyses & psychologie du jeu,  Jeux de rôle

Honoré de Balzac jouait-il à D&D sans le savoir ?

📚 Oubliez la théorie littéraire barbante ! Pour comprendre l’œuvre d’Honoré de Balzac, ouvrez plutôt votre Player’s Handbook de D&D.


Honoré de Balzac, le premier Maître du Donjon ? Un chercheur britannique fait le lien

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L’essentiel en 3 points :

  • Comme dans D&D, Balzac utilise des « types » contraints pour générer une infinité de personnages.
  • Chez l’écrivain comme à notre table, c’est l’aléa qui transforme un stéréotype en individu unique.
  • Un chercheur britannique démontre que le jeu de rôle est un outil légitime et puissant pour analyser les plus grands classiques littéraires.

Vous avez déjà passé trois heures à peaufiner l’historique de votre barde demi-elfe ? Félicitations, vous faites du Balzac sans le savoir.

Oubliez les séminaires de théorie littéraire ultra-barbants ou les essais de philo. Un chercheur britannique vient de pondre une théorie savoureuse sur Honoré de Balzac.

Dans un article publié sur The Conversation ce mercredi 25 février, Harsh Trivedi, un spécialiste de littérature à l’Université de Sheffield, balance une théorie dingue. Son idée ? Elle tient en une phrase qui va faire sourire n’importe quel rôliste : la méthode d’écriture du plus grand romancier français du XIXe siècle, c’est ni plus ni moins que la création de perso dans Donjons & Dragons.

Des archétypes de départ limités. Des combinaisons infinies générées par le hasard. Et, à l’arrivée, des individus impossibles à reproduire.

Honnêtement, on vous explique pourquoi ce papier nous a mis une grosse claque.

La plus grosse campagne de tous les temps

Ce papier s’inscrit dans une série qui s’amuse à dépoussiérer les classiques. Mais là, oui, on parle de JDR. Et fatalement, ça nous parle.

Trivedi attaque fort dès les premières lignes. La plupart des gens s’imaginent que l’originalité pure exige une liberté totale. Le mythe de l’artiste face à sa page blanche, tout ça.

Sauf que Donjons & Dragons prouve l’inverse depuis plus de 50 piges. Le jeu vous file une poignée d’espèces, de classes, d’historiques. Et pourtant ? Il génère des persos qui ne se ressemblent jamais. Un paladin demi-elfe, ça reste un archétype hyper identifiable. Mais asseyez-vous à une table… aucun paladin demi-elfe ne jouera la même campagne. La contrainte crée la liberté.

Trivedi explique qu’il se passe exactement la même chose dans l’œuvre titanesque de Balzac. Sa Comédie humaine, un monstre de presque 100 romans et plus de 2 400 personnages nommés, tourne sur un catalogue très limité de « types » sociaux. Le provincial naïf qui monte à Paris avec les dents longues. Le journaliste cynique. Le dandy criblé de dettes. La courtisane stratège.

Ces figures sont aussi lisibles qu’une « guerrière humaine » ou une « roublarde tieffelin ». Et pourtant, sous la plume de Balzac, ils crèvent le papier. Ils sont atrocement vivants.

La fiche de perso du 19e siècle

Le plus fou, c’est que Balzac savait très bien ce qu’il faisait. En 1841, il expliquait déjà qu’un « type » est un modèle qui condense les traits d’un groupe. Attention, pas un bête cliché stéréotypé. Plutôt un point de départ. Une ossature.

Franchement, si vous êtes rôliste, ça doit faire tilt. C’est exactement le principe d’une fiche de perso.

Vous prenez « humaine + guerrière + mercernaire » ? Bim, vous activez un type (la vétérane reconverti). Mais rajoutez vos scores de caracs, vos défauts, vos idéaux… ce type devient un individu. Une guerrière avec 18 en Force et 8 en Charisme, c’est une grosse brute mutique. La même nana avec 14 en Force et 16 en Charisme devient une meneuse d’hommes flamboyante. Les règles sont les mêmes. Le perso est différent.

Balzac bossait exactement de la même manière. Prenez Eugène de Rastignac et Lucien de Rubempré. Sur le papier ? C’est le même « build ». Le jeune provincial ambitieux qui veut bouffer Paris. Mais face aux aléas de la vie, l’un pige le système et finit ministre. L’autre, trop naïf, se crashe en beauté.

Même classe de départ. Même historique. Deux PJ différents, avec des choix et des lancers de dés diamétralement opposés.

Le hasard, ce MJ sadique

Et en parlant de dés… c’est là que l’analyse devient vraiment fun. Balzac écrivait carrément : « Le hasard est le plus grand romancier du monde ».

Dans notre jargon, le hasard, c’est le d20.

Bon, ok, minute papillon. Dans son papier, le chercheur s’emmêle un peu les pinceaux en disant qu’on lance « un d20 pour définir ses attributs ». Aïe. Coup dur pour notre âme de rôlistes qui se la raconte (on lance 4d6 pour les caracs, on dégomme le plus faible et on additionne le reste. Le d20 c’est pour la résol des actions !).

Mais honnêtement ? On lui pardonne direct cette petite hérésie. Parce que son argument de fond est implacable.

Le hasard n’annule pas vos stats : il les active. L’échec critique sur un jet de persuasion, la rencontre aléatoire qui dérape au fond d’une taverne… c’est ça qui forge l’identité de votre perso. Chez Balzac, c’est pareil. Une rencontre fortuite, une rumeur assassine, une lettre perdue, et la trajectoire du personnage bascule. L’aléa transforme l’archétype en individu de chair et de sang.

Le philosophe Lukács disait d’ailleurs que le réalisme balzacien, c’était ça : l’écart entre le type et l’individu. Exactement ce qui sépare l’optimisation sur papier de la véritable expérience à table.

D&D 2024 n’a jamais été aussi balzacien

Il y a un détail fou que Trivedi n’a même pas mentionné, et qui valide sa théorie à 200%. Regardez la nouvelle édition 2024 (qu’on a moyennement kiffée) du Manuel des Joueurs.

Wizards of the Coast a fini par découpler les bonus de caractéristiques de l’espèce pour les lier à l’historique (background). Fini le temps où jouer une elfe vous filait d’office un +2 en Dextérité par pure magie génétique. Désormais, c’est votre parcours social qui dicte vos forces. Une goliath rat de bibliothèque est devenu tout aussi viable mécaniquement qu’une goliath barbare.

C’est 100 % la vision sociologique de Balzac ! Le milieu et l’expérience formatrice forgent l’individu, bien plus que sa biologie. L’histoire avant la nature. Sans le faire exprès, la dernière édition de D&D applique à la lettre la sociologie du 19e siècle. C’est fou, non ?

Pourquoi ça nous parle autant ?

Chez Gus&Co, on s’égosille à le répéter : le JDR n’est pas un sous-loisir juste bon à faire des memes sur les gobelins. C’est une authentique machine narrative.

Voir un universitaire très sérieux utiliser les mécaniques de Donjons & Dragons comme grille de lecture pour décoder un monstre sacré de la littérature française… clairement, ça fait un bien fou.

L’article marche dans les deux sens. Il dépoussière Balzac, oui. Mais il redonne aussi ses lettres de noblesse au jeu de rôle. Remplir une feuille de perso, cocher la case « roublard charlatan », ce n’est pas juste un exercice comptable d’optimisation. C’est poser les fondations d’un être conscient. La contrainte du système libère l’imagination. Balzac appelait ça un « type ». Nous, on appelle ça un build. Ou une création de perso.

Balzac se disait « secrétaire de la société française ». Franchement ? Nous, les rôlistes, on est les secrétaires de mondes qui n’existent pas encore.

Lancez les dés. Rastignac l’aurait fait.


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3 Comments

  • BenGaRa

    La comparaison fonctionne tant qu’on parle d’humains. Balzac décrit des variations sociales au sein d’une même espèce.

    Mais en fantasy, les espèces ne diffèrent pas seulement culturellement : elles ont des physiologies, des métabolismes et parfois des capacités surnaturelles radicalement distinctes.

    Dire qu’un goliath ou un dragonborn rat de bibliothèque n’est pas en moyenne bien plus fort qu’un gnome rat de bibliothèque, malgré les différences biologiques massives et autres traits surnaturels, revient à sacrifier la vraisemblance de l’univers pour maintenir une neutralité artificielle.

    • tom

      Je crois que ce n’est justement pas le propos. Ici on parle du hasard comme d’un vecteur de créativité lié aux contraintes qu’il donne, le tout couplé à un impact important du passif du perso, ce que ne faisait pas forcément D&D, et ce pour tout type de personnage. Là où avant un goliath rat de bibliothèque n’était pas forcément jouable, il devient avec ceci, ce qui à mon sens est plus réaliste et plus intéressant. C’est comme de se retrouver bloqué nous en tant que jouereuse par une énigme alors que notre perso est érudit et logique, la MJ peut donner un avantage.
      Après ça dépend ce que tu entends par force.

    • Nico

      La thèse de l’article se résume à cette phrase : « la méthode d’écriture du plus grand romancier français du XIXe siècle, c’est ni plus ni moins que la création de perso dans Donjons & Dragons. ».

      Je vois donc assez mal ce que votre commentaire l’invalide.

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