Réimprimer ou disparaître ? Le duel Portal vs Stonemaier
🛑 Notre jeu préféré va-t-il disparaître ? Coûts, MOQ, pénurie : Pourquoi les éditeurs hésitent à réimprimer nos classiques.
Réimprimer ou mourir : Le dilemme silencieux des éditeurs de jeux de société
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L’essentiel en 3 points :
- Ignacy (Portal) décrète la fin des rééditions face à la saturation, Jamey (Stonemaier) défend les « evergreens ».
- Explosion des coûts, MOQs en hausse et trésorerie tendue rendent la réimpression risquée.
- Une tendance à la rareté qui favorise le FOMO et le marché de l’occasion, mais qui voit naître des rééditions « Deluxe » qualitatives.
C’est la guerre froide de cette fin d’année 2025. Non pas entre deux nations, mais entre deux visions de nos ludothèques. D’un côté, le réalisme (ou pessimisme ?) tranchant d’Ignacy Trzewiczek. De l’autre, l’optimisme structuré de Jamey Stegmaier. Au centre de l’arène : l’avenir de nos boîtes préférées.
Faut-il s’acharner à faire vivre les classiques ou accepter que le jeu de société soit devenu une gigantesque machine à « Fast Fashion » ? On analyse les arguments, et on vous dit tout sur ce débat qui agite l’industrie du jeu de société en cette fin d’année 2025.
Le constat, brutal
Imaginez votre jeu préféré. Celui que vous poncez depuis 2014. Maintenant, imaginez son éditeur vous regarder droit dans les yeux et vous dire : « C’est fini. Il n’y aura plus jamais de tirage. Il est mort. »
C’est exactement la bombe qu’a lâchée Ignacy Trzewiczek, le patron de Portal Games. Dans un email, il a annoncé la mort clinique de titres phares comme Imperial Settlers ou Alien Artifacts. Son constat est sans appel : nous sommes entrés dans l’ère du « One-and-done ».
Pour Ignacy, le marché est saturé. Avec des milliers de sorties par an, un jeu a la durée de vie d’un… yaourt : quelques mois pour cartonner, et paf, oubli éternel. Les distributeurs veulent du frais, les boutiques manquent de place, et les joueurs et joueuses… avouons-le, nous sommes souvent des pies attirées par ce brille, par la nouveauté. Réimprimer ? Trop risqué. « Les jeux sortent et meurent rapidement », tranche-t-il. Ambiance.
Il n’est pas le seul : Grail Games ou Z-Man avaient déjà jeté l’éponge sur des classiques d’Eurogames, incapables de rivaliser avec le buzz des nouveautés surproduites. Triste réalité ?
La riposte
Heureusement (?), Jamey Stegmaier (Stonemaier Games) n’est pas d’accord, et il a dégainé ses tableurs Excel pour le prouver. Sa réponse ? « Définitivement pas ».
Chez Stonemaier, 17 jeux sur 19 ont été réimprimés. Wingspan et Scythe ne sont pas des exceptions miraculeuses, mais le fruit d’une stratégie de « longue traîne ». Pour Jamey, dire que la réimpression est morte est une généralité dangereuse. Certes, tous les jeux ne méritent pas l’immortalité, mais l’objectif ultime reste l’Evergreen : ce jeu qui se vend encore et encore, année après année.
Son secret ? Écouter la communauté. Plutôt que de produire à l’aveugle, il utilise les préco et les sondages pour jauger la température. Si les joueurs et joueuses sont là, le jeu reste. Simple, basique.
L’Envers / enfer du décor
Mais ne nous y trompons pas. Si Jamey garde le sourire, c’est parce qu’il a réussi à dompter une bête qui effraie la plupart des éditeurs. Car derrière ce clash de personnalités se cache un changement structurel, violent. Dans les bureaux des éditeurs, la question n’est plus quand réimprimer, mais s’il faut le faire.
Pourquoi ça coûte désormais (beaucoup) plus cher ?
Le premier réflexe consiste à accuser l’inflation. C’est vrai, mais insuffisant. La réimpression cumule aujourd’hui des surcoûts… vicieux :
- Les matériaux : Carton gris, papiers couchés, encres… tout a flambé depuis la pandémie.
- L’énergie : Imprimer, sécher, transporter demande une énergie volatile.
- Le piège du MOQ (Minimum Order Quantity) : C’est l’ennemi invisible. Les usines exigent des volumes minimums de plus en plus élevés pour maintenir des prix unitaires décents. Réimprimer 1 500 boîtes est devenu économiquement absurde pour l’usine, mais en imprimer 5 000 représente un risque… suicidaire pour l’éditeur.
Sell-in vs Sell-through : Le nerf de la guerre
Dans notre imaginaire de joueur et de joueuse, si un jeu est « bon », il se vend. Dans la réalité, les éditeurs jonglent entre le sell-in (ce que les boutiques commandent) et le sell-through (ce qui sort vraiment du magasin). Un mauvais timing (salon saturé, fatigue médiatique), et les palettes dorment. Surtout, la trésorerie tranche. Chaque euro immobilisé dans un stock de « vieux jeux » est un euro qui ne finance pas la prochaine nouveauté. Dans un marché saturé, le choix est vite fait pour beaucoup : place au neuf.
Deux philosophies s’affrontent
On voit ainsi émerger deux camps bien distincts :
- L’abondance contrôlée (façon CMON) : On réimprime, on inonde, on maintient la présence mondiale coûte que coûte.
- La rareté assumée (façon Leder Games) : Une approche prudente, quitte à créer des ruptures de stock prolongées qui, paradoxalement, augmentent la « Hype » et la désirabilité, mais transfèrent la valeur vers le marché de l’occasion.
Pourquoi ce débat nous concerne ?
Au-delà des contraintes industrielles, ce dilemme a des conséquences directes sur nos tables de jeu.
Boutiques sous pression, joueurs et joueuses en FOMO
Nos boutiques, véritables variables d’ajustement, subissent ces arbitrages. Une réimpression tardive arrive souvent avec un prix gonflé (+10 à 20%) qui rogne les marges. Pour nous, joueurs et joueuses, le message implicite est clair : attendre, c’est risquer. Cette pression favorise le FOMO (Fear Of Missing Out). On achète impulsivement de peur que le jeu disparaisse, alimentant parfois un marché de l’occasion aux prix… délirants.
Le syndrome de la « Fast Fashion »
Si Ignacy a raison, le jeu de société devient un produit jetable. On consomme, on « jette » (ou recycle, ou revend, ou abandonne sur une kallax), on achète le suivant. C’est terrifiant pour le patrimoine ludique (et écologiquement discutable).
La fragmentation des communautés
C’est l’effet pervers de la rareté. Un jeu introuvable devient difficile à recommander ou à enseigner. L’écosystème se déplace alors mécaniquement vers la nouveauté permanente, au détriment de la profondeur.
L’espoir : Réimprimer moins, mais mieux ?
Heureusement, tout n’est pas noir. Des solutions hybrides émergent. Des éditeurs comme Restoration Games (« Parce que chaque jeu mérite un autre tour« ) ou nos chouchous français de Super Meeple prouvent que le vieux peut faire du neuf. Tikal, Amun-Re, Dark Tower… Le crowdfunding permet aujourd’hui de « de-risquer » la résurrection de nos madeleines de Proust, souvent en version Deluxe modernisée. Le marché de l’occasion se structure aussi (plateformes spécialisées, reconditionné), devenant une soupape de sécurité pour prolonger la vie des jeux sans peser sur la trésorerie des éditeurs.
Au-delà de la guéguerre entre deux géants, ce duel soulève des questions, passionnantes, sur notre façon de consommer le jeu. Faut-il allouer des ressources pour réimprimer un jeu de 2010 alors qu’on pourrait financer la pépite de 2026 ? C’est le dilemme, constant, de l’éditeur.
Alors, on fait quoi ?
On faisait déjà le constat, amer, en octobre 2023. Les jeux disparaissent. Alors, on fait quoi ? La vérité, comme souvent, se situe probablement entre la morosité polonaise et l’enthousiasme américain.
La question n’est plus « faut-il réimprimer ? », mais « comment réimprimer intelligemment ?« . Des tirages plus courts, mieux synchronisés, financés par le crowdfunding… l’industrie cherche son point d’équilibre.
Le marché se polarise. D’un côté, les blockbusters qui ne mourront jamais. De l’autre, une masse de nouveautés éphémères. Et au milieu ? C’est là que ça se joue. C’est là que nous, joueurs, joueuses, avons le pouvoir.
Si nous voulons que nos classiques survivent, il ne suffit pas de les aimer en silence. Il faut accepter que tous les jeux n’ont pas vocation à être éternels. Tout en garantissant que les meilleurs aient, au moins, une seconde chance. Un bon jeu ne meurt jamais vraiment… tant que quelqu’un, quelque part, a envie d’ouvrir la boîte.
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3 Comments
Js Mersch
Les chevaliers de la table rondes sont pour moi une pépite dont j’attends la réédition de l’extension, Le pas de Merlin, tel un gamin qui attend le papa Noël
Quentin Holtzheimer
Toutes ces annonces de « marché en crise », « bulle qui va éclater », « saturation », etc négligent toujours d’aborder ce qui me semble le plus logique : les jeux de société sont vendus trop bon marché ! Les personnes qui participent a leur commercialisation ne sont pas assez payées pour gérer confortablement leur ligne éditoriale. Les solutions vont soit vers le mépris financiers des auteurs et des graphistes, soit vers la production a bas prix ou la fuite en avant mortelle pour les éditeurs. D’un côté, les éditeurs deviennent frileux et misent sur des localisations et des jeux sans risques. D’un autre côté, pleins de petits auteurs indépendant qui ne rencontrent pas l’intérêt des éditeurs lancent leur propre maison d’édition pour faire vivre leur jeu et ajoute un train d’éditions inutiles au marché déjà hypertrophié. La cocotte est sous pression et le public (qui pourtant est sensible a l’écologie, aux combats sociétaux, etc) consomme tout comme un ogre malade. Dès qu’une création sera vendue a son juste prix, vous verrez beaucoup de problèmes s’envoler.
Atanaheim
Je n’étais pas au courant de ce débat entre Portal et Stonemaier et, bizarrement, 2025 est une année où j’ai récupéré plein de jeux qui ont 10 ans ou plus. Parmi les titres que j’ai acquis cette année, se trouvent les 2 Tikal, Medici, Les Princes de Florence, Ra, Filou: Le chat dans le sac, Cacao, Amun-Re, Le Grand Dalmuti, Ginkgopolis, Heimlich & Co, Samarkand Bazaar, Ave Caesar (et plein d’autres « vieux jeux »). Certaines acquisitions sont des rééditions plus récentes, d’autres sont les éditions d’origine. J’ai acheté des nouveautés aussi mais la quantité démentielle de sorties me fait me tourner de plus en plus vers les classiques, les valeurs sûres. J’ai l’impression de minimiser le risque de me tromper et je me rends compte que, souvent, je préfère les designs à l’ancienne