Illustration article H.P. Lovecraft
Analyses & psychologie du jeu,  Jeux de plateau

Lovecraft : L’horreur cosmique d’un visionnaire

🐙 Comment Lovecraft a rĂ©volutionnĂ© l’horreur avec sa vision d’un univers chaotique ! Une plongĂ©e vertigineuse au cƓur du « cosmicisme ».


Lovecraft, architecte de l’Ă©pouvante moderne

Vous qui aimez explorer des mondes Ă©tranges et affronter d’indicibles terreurs autour d’une table de jeu (clairement mon cas aussi), faut-il encore vous prĂ©senter H.P. Lovecraft, maĂźtre incontestĂ© de l’Ă©pouvante ? Plus qu’un simple auteur de rĂ©cits fantastiques, ce visionnaire a façonnĂ© toute une philosophie, le « cosmicisme », qui continue d’influencer la littĂ©rature, les jeux, le cinĂ©ma


Cet article passionnant publiĂ© hier lundi 25 mars sur Aeon nous entraĂźne dans les mĂ©andres de la pensĂ©e lovecraftienne. Nous vous en proposons ici la traduction. Vous y dĂ©couvrirez comment, derriĂšre ses histoires peuplĂ©es de crĂ©atures cauchemardesques et de secrets interdits, se cache une rĂ©flexion profonde sur la place de l’humanitĂ© dans un univers vaste et indiffĂ©rent.

De quoi donner une nouvelle dimension Ă  vos parties de L’Appel de Cthulhu ou d’Horreur Ă  Arkham ! Mais
 gare Ă  vous : scruter l’Ɠuvre de Lovecraft, c’est risquer de rĂ©aliser, comme ses infortunĂ©s protagonistes, l’effroyable insignifiance de notre existence
 Êtes-vous prĂȘts Ă  affronter cette terrifiante rĂ©vĂ©lation ?


Visions terrifiantes de la réalité

Sam Woodward

En juillet 1917, Howard Phillips Lovecraft, originaire de Providence, Rhode Island, Ă©crit une nouvelle intitulĂ©e  » Dagon « . Si vous n’aimez pas cette nouvelle, Ă©crit-il Ă  un Ă©diteur, vous n’aimerez rien de ce que j’Ă©cris. Dans ce rĂ©cit, un marin perdu en mer dans une barque en bois se retrouve brusquement Ă©chouĂ© sur une vaste Ă©tendue de fonds marins remontĂ©s Ă  la surface, poussĂ©s par l’activitĂ© volcanique. Alors que le territoire de boue marine durcit au soleil, le marin commence Ă  marcher dessus, se dirigeant vers l’ouest, en direction d’un monticule lointain. Mais aprĂšs des jours de marche, il se rend compte que le monticule est en fait une haute colline. Campant dans son ombre, il se rĂ©veille une nuit avec des sueurs froides et tente de l’escalader. Mais au sommet, il regarde par-dessus le flanc « une fosse ou un canyon incommensurable, dont la lune n’avait pas encore atteint une hauteur suffisante pour en Ă©clairer les noirs recoins ».

Au fur et Ă  mesure que la lune s’Ă©lĂšve, il aperçoit un Ă©norme monolithe sculptĂ© Ă  l’autre bout du canyon rempli d’eau, un objet « dont la masse massive a connu le travail et peut-ĂȘtre l’adoration de crĂ©atures vivantes et pensantes ». Pendant qu’il observe, la lumiĂšre de la lune capte les ondulations qui se dĂ©placent sur l’eau :

Soudain, je l’ai vu. Avec seulement un lĂ©ger battement pour marquer sa montĂ©e Ă  la surface, la chose a glissĂ© Ă  la vue au-dessus des eaux sombres. Vaste, semblable Ă  PolyphĂšme et rĂ©pugnante, elle s’Ă©lança comme un monstre stupĂ©fiant de cauchemar vers le monolithe, autour duquel elle jeta ses gigantesques bras Ă©cailleux, tandis qu’elle inclinait sa tĂȘte hideuse et Ă©mettait certains sons mesurĂ©s. Je crois que je suis devenu fou Ă  ce moment-lĂ .

Dagon » possĂšde tous les Ă©lĂ©ments d’un rĂ©cit classique de Lovecraft. Ici, comme dans nombre de ses Ɠuvres ultĂ©rieures – notamment « L’appel de Cthulhu » (Ă©crit en 1926), « The Dream-Quest of Unknown Kadath » / « La QuĂȘte onirique de Kadath l’inconnue » (1927) et « At the Mountains of Madness » / « Les Montagnes hallucinĂ©es » (1931) – les tentatives optimistes de connaissance, mĂȘme le simple fait de voir ce qu’il y a de l’autre cĂŽtĂ© d’une colline, sont contrecarrĂ©es par des terreurs incomprĂ©hensibles et par un ordre cosmique horriblement arbitraire. Ces rĂ©vĂ©lations bouleversent l’esprit des personnages de Lovecraft en quĂȘte de vĂ©ritĂ©, qu’il s’agisse de mĂ©decins, d’archĂ©ologues, de marins perdus, de mĂ©taphysiciens ou de scientifiques en tout genre.

Lovecraft a perfectionnĂ© ces Ă©lĂ©ments dans ses nouvelles (ainsi que dans deux novellas et un roman), dĂ©veloppant ainsi une version unique de la fiction Ă©trange dont les pionniers Ă©taient des auteurs comme Edgar Allan Poe, Arthur Machen et M R James. Cependant, Lovecraft n’a pas connu le succĂšs auprĂšs du grand public de son vivant. Il a Ă  peine survĂ©cu grĂące au maigre salaire que lui rapportaient ses nouvelles (qui ne se vendaient pas bien) et Ă  ses services d’Ă©diteur indĂ©pendant, avant de mourir d’un cancer de l’intestin en 1937, Ă  l’Ăąge de 46 ans. Certains ont continuĂ© Ă  apprĂ©cier ses histoires Ă©tranges aprĂšs sa mort, mais d’autres les ont trouvĂ©es dĂ©plaisantes et inefficaces. En 1945, le critique littĂ©raire Edmund Wilson Ă©crit que la seule vĂ©ritable horreur de la fiction de Lovecraft « est l’horreur du mauvais goĂ»t et du mauvais art ». Aucun de ses contemporains, ni peut-ĂȘtre mĂȘme Lovecraft lui-mĂȘme, n’aurait pu imaginer l’influence qu’il allait exercer sur la littĂ©rature et la pensĂ©e au cours du XXe siĂšcle. Aujourd’hui, Lovecraft est devenu le pĂšre de l’horreur cosmique et de la fiction Ă©trange – Stephen King le considĂšre comme « le plus grand praticien du conte d’horreur du XXe siĂšcle ». Mais son influence ne se limite pas Ă  la littĂ©rature. Son influence la plus durable est peut-ĂȘtre celle qu’il exerce en tant que philosophe.

Cela peut surprendre, car Lovecraft Ă©tait avant tout un auteur de contes bizarres, et il l’aurait dit lui-mĂȘme. Mais sous ces contes Ă©tranges se cachait un projet philosophique distinctif, qui peut en dire autant sur nos angoisses d’aujourd’hui que sur celles d’un homme vivant Ă  Providence au dĂ©but du XXe siĂšcle.

Lovecraft saisit l’esprit de sa philosophie dans le premier paragraphe de  » L’appel de Cthulhu « , une histoire qui raconte une expĂ©dition vers la demeure engloutie d’un Vieux Dieu Ă  tentacules vĂ©nĂ©rĂ© par un culte ancien qui prie pour que sa divinitĂ© se rĂ©veille de son sommeil et reprenne son contrĂŽle sur l’humanitĂ© des mortels. Comment Lovecraft commencerait-il un rĂ©cit aussi fantastique ? Comme ceci :

La chose la plus misĂ©ricordieuse au monde, je pense, est l’incapacitĂ© de l’esprit humain Ă  corrĂ©ler tous ses contenus. Nous vivons sur une Ăźle d’ignorance placide au milieu des mers noires de l’infini, et il n’Ă©tait pas prĂ©vu que nous voyagions loin. Les sciences, chacune dans sa propre direction, nous ont jusqu’Ă  prĂ©sent fait peu de mal ; mais un jour, l’assemblage de connaissances dissociĂ©es nous ouvrira des perspectives si terrifiantes sur la rĂ©alitĂ© et sur la position effrayante que nous y occupons, que nous deviendrons fous Ă  cause de la rĂ©vĂ©lation ou que nous fuirons la lumiĂšre mortelle pour nous rĂ©fugier dans la paix et la sĂ©curitĂ© d’un nouvel Ăąge des tĂ©nĂšbres.

La plupart de ses rĂ©cits sont cependant moins explicites d’un point de vue philosophique. La pensĂ©e de Lovecraft est souvent obscurcie dans ses rĂ©cits et doit ĂȘtre reconstituĂ©e Ă  partir de diverses sources, dont sa poĂ©sie, ses essais et, surtout, ses lettres. On estime que Lovecraft en a Ă©crit 100 000 au cours de sa vie, dont environ 10 000 ont survĂ©cu. Dans cette importante production non fictionnelle, dont le volume Ă©clipse ses Ă©crits de fiction, Lovecraft expose les prĂ©occupations philosophiques – qu’elles soient mĂ©taphysiques, Ă©thiques, politiques ou esthĂ©tiques – qui, selon lui, sont Ă  la base de ses fictions Ă©tranges. Ces rĂ©cits, Ă©crit-il, reposent sur une prĂ©misse cosmique fondamentale : « que les lois, les intĂ©rĂȘts et les Ă©motions humaines communes n’ont aucune validitĂ© ou signification dans le vaste cosmos en gĂ©nĂ©ral ».

Dans H P Lovecraft : The Decline of the West (1990), l’Ă©rudit S T Joshi a analysĂ© un grand nombre de ces lettres et essais pour crĂ©er une image de « Lovecraft le philosophe ». Joshi affirme que l’identitĂ© de Lovecraft en tant que philosophe est le rĂ©sultat direct du genre qu’il maĂźtrisait : la fiction Ă©trange. Ce genre, Ă©crit Joshi, est intrinsĂšquement philosophique car « il oblige le lecteur Ă  se confronter directement Ă  des questions telles que la nature de l’univers et la place qu’y occupe l’humanité ». Tout le monde n’est pas d’accord pour Ă©lever la pensĂ©e de Lovecraft Ă  un tel niveau. Le critique littĂ©raire autrichien Franz Rottensteiner, dans une critique du livre de Joshi, a attaquĂ© l’idĂ©e de Lovecraft en tant que philosophe : « Le fait est, bien sĂ»r, que Lovecraft en tant que penseur n’avait aucune importance », a-t-il Ă©crit, « que ce soit en tant que matĂ©rialiste, esthĂ©ticien ou philosophe moral ».

Cependant, au 21e siĂšcle, Lovecraft a Ă©tĂ© ressuscitĂ© en tant que philosophe Ă  maintes reprises. Cette rĂ©surrection a Ă©tĂ© effectuĂ©e, entre autres, par l’auteur français Michel Houellebecq, le philosophe pessimiste Eugene Thacker et les rĂ©alistes spĂ©culatifs Ray Brassier, Iain Hamilton Grant, Quentin Meillassoux et Graham Harman. Ce dernier dĂ©clare que « bien que les quatre premiers rĂ©alistes spĂ©culatifs n’aient pas en commun un seul hĂ©ros philosophique, nous nous sommes tous rĂ©vĂ©lĂ©s, indĂ©pendamment les uns des autres, ĂȘtre des admirateurs de Lovecraft. Bien que les raisons en soient diffĂ©rentes dans chaque cas, mon propre intĂ©rĂȘt provient du fait que j’estime que ses fictions Ă©tranges ouvrent la voie Ă  tout un genre philosophique ».

Nous sommes tous des atomes insignifiants à la dérive dans le vide », écrit-il dans une lettre.

Mais que pensait Lovecraft le philosophe, dans ses propres mots ? Dans ses lettres, il qualifiait sa philosophie d' »indiffĂ©rentisme cosmique », qu’il appelait Ă©galement « cosmicisme ». Il a tirĂ© les trois principaux principes de cette doctrine – matĂ©rialisme, dĂ©terminisme, athĂ©isme – des travaux de philosophes et de scientifiques ayant Ă©crit entre la fin du 19e et le dĂ©but du 20e siĂšcle. Friedrich Nietzsche, Bertrand Russell, George Santayana et T.H. Huxley figuraient tous sur la liste de ses lectures, tout comme l’ouvrage d’Ernst Haeckel The Riddle of the Universe (1899) et Modern Science and Materialism (1919) de Hugh Elliot. Lovecraft a Ă©galement adoptĂ© les atomistes antiques (DĂ©mocrite et Leucippe) et les Ă©picuriens (Épicure et son disciple romain LucrĂšce). Il a Ă©galement lu The Color Line : A Brief in Behalf of the Unborn (1905) de William Benjamin Smith, qui aurait renforcĂ© la xĂ©nophobie et le racisme tenaces inculquĂ©s par son Ă©ducation. Bien que les opinions de Lovecraft sur la race soient dĂ©passĂ©es mĂȘme de son vivant et semblent dĂ©noter un manque d’attention aux courants philosophiques de son Ă©poque, sa philosophie est par ailleurs Ă©tonnamment holistique et unifiĂ©e, combinant la mĂ©taphysique, l’Ă©thique et l’esthĂ©tique.

En tant que dĂ©terministe absolu, la mĂ©taphysique de Lovecraft dĂ©crit un univers infini en mouvement Ă©ternel prĂ©dĂ©terminĂ© : « chaque acte humain », Ă©crit-il, « ne peut ĂȘtre que le rĂ©sultat inĂ©vitable de toutes les conditions antĂ©cĂ©dentes et circonstancielles d’un cosmos Ă©ternel ». Cela ne laissait aucune place Ă  la tĂ©lĂ©ologie, c’est-Ă -dire Ă  l’idĂ©e que l’univers Ă©volue vers un but préétabli, ou que l’homme et les autres espĂšces Ă©voluent dans un but prĂ©cis. Son dĂ©terminisme s’accompagnait d’un matĂ©rialisme strict qui, conformĂ©ment Ă  l’opinion de nombre de ses contemporains, rendait l’immatĂ©riel – l’Ăąme et l’esprit – inconcevable. Ces opinions ont façonnĂ© les figures cauchemardesques de ses rĂ©cits, qui ne sont pas des apparitions ou des spectres, les ĂȘtres « surnaturels » des Ă©crits d’horreur conventionnels, mais des horreurs matĂ©riellement rĂ©elles qui ne paraissent surnaturelles qu’en raison de l’incapacitĂ© de l’humanitĂ© Ă  comprendre leur vĂ©ritable nature.

Cependant, bien que Lovecraft ait pu s’aligner sur certains des courants philosophiques de son Ă©poque, il a dĂ©veloppĂ© une vision du monde rĂ©solument pessimiste, partagĂ©e par peu de ses contemporains. Dans son essai intitulĂ© « A Confession of Unfaith » (1922), il affirme avoir envisagĂ© cette perspective pour la premiĂšre fois Ă  l’Ăąge de 13 ans. Tout au long de sa vie, il a maintenu dans son Ă©thique l’insignifiance totale de l’humanitĂ© face Ă  un univers vaste et intrinsĂšquement inconnaissable. Nous sommes tous des atomes insignifiants Ă  la dĂ©rive dans le vide », Ă©crit-il dans une lettre Ă  son ami, l’Ă©diteur et Ă©crivain August Derleth. Bien que pessimiste quant Ă  la position cosmique de l’humanitĂ©, Lovecraft ne tombe pas dans le piĂšge du fatalisme dans ses rĂ©cits ; les actions de ses personnages ont toujours une valeur morale et un sens au niveau individuel dans le but d’amĂ©liorer le soi et la sociĂ©tĂ©. Dans la mĂȘme lettre, il adopte une position relativiste Ă  l’Ă©gard des valeurs morales. Ailleurs, il attribue ce systĂšme Ă©thique Ă  ses lectures d’Épicure et de LucrĂšce. L’Ă©thique et la mĂ©taphysique lovecraftiennes doivent donc beaucoup aux penseurs anciens et modernes auxquels Lovecraft a adhĂ©rĂ© de son vivant. Cela peut laisser penser qu’il n’Ă©tait qu’un bricoleur de rebuts philosophiques. Mais quelque chose de distinct, voire d’anti-philosophique, Ă©merge de ses lettres et de ses essais : une ambivalence gĂ©nĂ©rale Ă  l’Ă©gard de l’Ă©pistĂ©mologie, dans laquelle « la joie de poursuivre la vĂ©rité » est contrebalancĂ©e par ses « rĂ©vĂ©lations dĂ©primantes ».

AnathĂšme pour de nombreux systĂšmes philosophiques, voire pour la philosophie elle-mĂȘme, le projet philosophique de Lovecraft soutient fondamentalement que les contemplations de la rĂ©alitĂ© supĂ©rieure ou de la nature des choses ne peuvent jamais ĂȘtre pleinement rĂ©alisĂ©es. En fin de compte, la recherche de la connaissance ne constitue pas un telos, un but, pour l’humanitĂ©, mais conduit plutĂŽt Ă  la dissolution violente du moi. La rĂ©alitĂ© supĂ©rieure est celle que la psychĂ© humaine limitĂ©e ne peut jamais comprendre pleinement.

La musique d’Erich Zann (1922) en est un bon exemple. Dans cette nouvelle, un Ă©tudiant en mĂ©taphysique se retrouve dans une ville Ă©trange et nĂ©buleuse alors qu’il cherche la rue d’Auseil. Lorsque l’Ă©tudiant tombe sur la rue, il se perd et est dĂ©concertĂ© par l’obscuritĂ© Ă©pistĂ©mologique ; la contingence et la nature illusoire du monde sont exprimĂ©es par les ombres projetĂ©es par les maisons et la fumĂ©e des usines qui obscurcissent son chemin. En haut de la rue, l’Ă©tudiant est confrontĂ© Ă  un haut mur, qui reprĂ©sente une barriĂšre Ă  la comprĂ©hension philosophique supĂ©rieure. Il pense que, s’il parvenait Ă  trouver un point d’observation au-dessus du mur, il pourrait contempler le « large et vertigineux panorama des toits Ă©clairĂ©s par la lune et des lumiĂšres de la ville au-delĂ  du sommet de la colline ». Pour dĂ©couvrir ce qu’il y a lĂ -bas – pour connaĂźtre la nature de la rĂ©alitĂ© – l’Ă©tudiant loue une chambre dans une maison situĂ©e en haut de la rue d’Auseil. Au-dessus de lui se trouve un grenier louĂ© par le joueur de viole muet Erich Zann. Ici, au point le plus Ă©levĂ© de la rue, Zann peut regarder Ă  travers sa fenĂȘtre et voir ce qui se trouve au-delĂ  du mur. Mais lorsque l’Ă©tudiant entre enfin dans le grenier et regarde dehors, tout ce qu’il voit, c’est « le noir de l’espace illimité ». Tout ce qui se trouve au-delĂ  est un vide incomprĂ©hensible.

Dans cette histoire et dans d’autres, Lovecraft suggĂšre qu’il ne faut pas chercher Ă  acquĂ©rir des connaissances philosophiques supĂ©rieures, car pour les trouver, il faut apprendre que nous sommes insignifiants et sans but dans le cosmos. Zann semble connaĂźtre cette vĂ©ritĂ©. Il tente d’Ă©loigner l’Ă©tudiant de la fenĂȘtre et de tenir le nĂ©ant Ă  distance en jouant frĂ©nĂ©tiquement de son violon, mais le vide le rend catatonique. L’Ă©tudiant en philosophie parvient Ă  s’Ă©chapper et redescend par la rue d’Auseil, dans les rues ombragĂ©es et familiĂšres de l’ennui Ă©pistĂ©mologique. Ce retour Ă  l’ignorance mĂ©taphysique est un baume contre la ruine totale de l’esprit : Lovecraft transforme la quĂȘte de connaissance de l’Ă©tudiant en une rĂ©alisation du cosmicisme qui anĂ©antit l’Ăąme.

Cette  » rĂ©vĂ©lation nĂ©gative « , comme on pourrait l’appeler, est un aspect crucial de la philosophie de Lovecraft et de son dĂ©sir de quiĂ©tisme Ă©pistĂ©mologique. C’est ce qui distingue son projet philosophique. Dans les paysages de rĂȘve sensationnels de ses rĂ©cits, le pĂšre de l’horreur cosmique a appris Ă  se rĂ©fugier dans la vraie rĂ©alitĂ© d’un univers sans Ăąme et mĂ©caniste.

Pour Lovecraft, l’art et la littĂ©rature sont les moyens idĂ©aux pour les individus de trouver la beautĂ© et le sens, malgrĂ© le manque profond de but cosmique de l’humanitĂ©. Si l’univers est infini et indiffĂ©rent, on peut conjurer le nihilisme en cherchant le rĂ©confort dans l’expression artistique. Cette idĂ©e apparaĂźt dans de nombreuses histoires de Lovecraft, mais le meilleur exemple en est l’auteur lui-mĂȘme. Tout au long de sa vie, l’Ă©criture de fictions Ă©tranges est devenue un modus vivendi pour trouver un sens Ă  sa vie. Bien que ses lettres puissent dĂ©crire plus clairement sa philosophie, les histoires de Lovecraft – toutes Ă©crites dans un seul genre – sont le principal moyen par lequel il a exprimĂ© ces idĂ©es de maniĂšre crĂ©ative.

Dans son essai intitulĂ© « Supernatural Horror in Literature » (1927), Lovecraft dĂ©crit la fiction Ă©trange comme un genre inadaptĂ© aux Ă©vĂ©nements et aux Ă©motions quotidiennes de l’homme. Il Ă©crit qu’elle exige au contraire une imagination fervente et une sensibilitĂ© Ă  des forces ineffables et inconnues, extĂ©rieures Ă  l’expĂ©rience humaine. Lovecraft pensait que le genre de la fiction Ă©trange Ă©tait intrinsĂšquement philosophique, car pour Ă©crire quelque chose de vraiment Ă©trange, il fallait s’engager dans la pensĂ©e elle-mĂȘme :

Le vĂ©ritable conte Ă©trange ne se rĂ©sume pas Ă  un meurtre secret, Ă  des os ensanglantĂ©s ou Ă  une forme drapĂ©e faisant cliqueter des chaĂźnes selon les rĂšgles. Une certaine atmosphĂšre de crainte haletante et inexplicable des forces extĂ©rieures et inconnues doit ĂȘtre prĂ©sente ; et il doit y avoir un soupçon 
 de cette conception la plus terrible du cerveau humain – une suspension ou une dĂ©faite maligne et particuliĂšre des lois fixes de la nature qui sont notre seule sauvegarde contre les assauts du chaos et les dĂ©mons de l’espace inexplorĂ©.

L’orientation cosmique, au-delĂ  de l’humain, est cruciale pour le conte Ă©trange. L’injonction de Lovecraft aux auteurs de romans Ă©tranges de suspendre ou de dĂ©jouer les « lois fixes de la nature » est particuliĂšrement Ă©clairante. Comme le savent tous les matĂ©rialistes et dĂ©terministes stricts, la violation des lois naturelles est impossible en pratique. Mais les histoires de Lovecraft sont parsemĂ©es de tentatives de dĂ©crire l’impossible dans les limites de l’expression et de l’expĂ©rience humaines. Cthulhu, son ancien dieu cosmique, est dĂ©crit comme constituant « d’anciennes contradictions de toute matiĂšre, force et ordre cosmique » et sa demeure comprend une gĂ©omĂ©trie « non euclidienne » avec des angles de maçonnerie apparemment aigus mais qui « se comportaient comme s’ils Ă©taient obtus ». En croyant Ă  l’impossible, Lovecraft pensait que nous pourrions « acquĂ©rir un certain sentiment d’Ă©mancipation triomphante comparable, par son pouvoir rĂ©confortant, aux rĂȘves opiacĂ©s de la religion ». Mais cela n’arriverait que si nous avions, croyait-il, « la sensation illusoire qu’une loi de l’impitoyable cosmos a Ă©tĂ© – ou pourrait ĂȘtre – invalidĂ©e ou vaincue ». En ce sens, les reprĂ©sentations illusoires de la nature auxquelles contreviennent les rĂ©cits de fiction Ă©trange offrent un certain rĂ©pit, mĂȘme s’il n’est qu’esthĂ©tique, par rapport Ă  l’horloge rigide et infaillible de l’univers mĂ©caniste et prĂ©dĂ©terminĂ©.

Ces dieux se dĂ©sintĂ©ressent des affaires humaines, reflĂ©tant l’indiffĂ©rence de l’univers et notre insignifiance

Pour Lovecraft, l’horreur se trouve dans ce que nous pensons qu’il pourrait y avoir dans l’univers, Ă©tant donnĂ© notre connaissance manifestement dĂ©ficiente de la rĂ©alitĂ©. L’Ă©motion la plus ancienne et la plus forte de l’humanitĂ© est la peur », Ă©crit-il dans son essai de 1927, « et la peur la plus ancienne et la plus forte est la peur de l’inconnu ». Il est donc ironique que Lovecraft n’ait pas pu voir au-delĂ  de ses propres prĂ©jugĂ©s racistes (qu’il aurait pu considĂ©rer comme tout Ă  fait insignifiants Ă  l’Ă©chelle cosmique). La peur de l' »inconnu » a influencĂ© nombre de ses visions du monde, y compris cette vilaine tache sur son hĂ©ritage. Dans la fiction de Lovecraft, l' »inconnu » se manifeste souvent sous la forme de « vieux dieux ». Dans l’odyssĂ©e surrĂ©aliste The Dream-Quest of Unknown Kadath, Azathoth est l’instanciation du chaos primordial, qui vit au-delĂ  des « clusters lumineux de l’espace dimensionné ». Dans « Through the Gates of the Silver Key » (1932-33), Yog-Sothoth est l’infini de tout ce qui est, une entitĂ© ressemblant Ă  des « congrĂ©gations de globes iridescents » qui englobe le passĂ©, le prĂ©sent et l’avenir. En outre, ces dieux et d’autres sont tous amoraux et se dĂ©sintĂ©ressent totalement des affaires humaines, reflĂ©tant ainsi l’indiffĂ©rence de l’univers et l’insignifiance de l’humanitĂ© en gĂ©nĂ©ral.

On pourrait trouver Ă©trange que Lovecraft, athĂ©e, ait créé un pseudo-panthĂ©on de dieux primordiaux, mais ils remplissent une fonction distincte dans sa fiction. Ces terreurs mĂ©taphoriques et « surnaturelles » n’apparaissent qu’en raison de l’ignorance de l’humanitĂ© Ă  l’Ă©gard de l’univers : ces horreurs reprĂ©sentent les « espaces cosmiques qui, autrement, ne seraient qu’un vide ambigu et sĂ©duisant ».

Apprendre l’existence de ces dieux et de leurs proches n’aboutit qu’Ă  des « rĂ©vĂ©lations nĂ©gatives » qui brisent l’optimisme Ă©pistĂ©mologique. Pour les personnages de Lovecraft, ces rĂ©vĂ©lations suscitent souvent un dĂ©sir de quiĂ©tisme, les poussant Ă  se rĂ©fugier dans les paysages de rĂȘve qu’ils ont eux-mĂȘmes construits pour Ă©viter les rĂ©vĂ©lations du cosmicisme. Tout au long de son Ɠuvre, Lovecraft a dĂ©peint ces personnages Ă©tourdis, qui incitent les autres Ă  Ă©viter de chercher Ă  connaĂźtre la vraie rĂ©alitĂ©. Ce thĂšme est dĂ©jĂ  prĂ©sent dans ses premiĂšres nouvelles. Dans « CelephaĂŻs » (1920), Randolph Carter rend visite Ă  un homme qui se fait appeler Kuranes et qui cherche la ville titulaire dans ses rĂȘves pour se dĂ©barrasser de l’ennui de l’existence quotidienne. Pour lui, les prĂ©occupations quotidiennes de l’homme sont intrinsĂšquement dĂ©nuĂ©es de sens ; la vie est une existence cosmiquement triviale. Kuranes recherche donc CelephaĂŻs, sa propre source interne de beautĂ© esthĂ©tique qu’il s’est construite lui-mĂȘme Ă  partir de la fantaisie et de l’illusion. Pour faciliter sa recherche, il prolonge et intensifie ses rĂȘves Ă  l’aide de drogues, mais ce faisant, il tombe sur un profond recoin d’espace illimitĂ© et inconnu « en dehors de ce qu’il avait appelĂ© l’infini », ce qui lui cause une profonde anxiĂ©tĂ©. Finalement, un entourage de chevaliers de CĂ©lĂ©phaĂŻs conduit un Kuranes nerveux dans l’abĂźme, oĂč il rĂšgne en tant que rĂ©gent dans son propre espace onirique. En tant que souverain de CĂ©lĂ©phaĂŻs, il contrĂŽle Ă©galement ses angoisses cosmiques existentielles en se dĂ©lectant de ses propres plaisirs esthĂ©tiques illusoires. Cela reflĂšte Ă  un niveau mĂ©tatextuel le plaisir et le soulagement des angoisses cosmiques que Lovecraft a probablement tirĂ©s de la fiction bizarre elle-mĂȘme.

La rĂ©vĂ©lation nĂ©gative est pleinement dĂ©veloppĂ©e dans The Dream-Quest of Unknown Kadath / La QuĂȘte onirique de Kadath l’inconnue. Randolph Carter, le protagoniste rĂ©current de Lovecraft, espĂšre voyager dans ses rĂȘves jusqu’Ă  la ville de Kadath afin d’obtenir des connaissances Ă©sotĂ©riques de la part des Grands. Avant d’entamer son voyage onirique, il est averti par deux prĂȘtres des dangers qui l’attendent. Le plus dangereux est la possibilitĂ© de tomber sur le « daemon-sultan illimitĂ© Azathoth », le centre cosmique divin du chaos et de l’infini, accompagnĂ© par les autres dieux qui dansent au son de sa musique qui donne la chair de poule. Bien entendu, Carter ignore les avertissements des prĂȘtres.

Pour lui, la connaissance de l’infini et de l’inconnu est une profonde source d’angoisse

À son arrivĂ©e Ă  Kadath, il trouve la ville vide. Un pharaon l’aborde et lui explique que les dieux l’ont abandonnĂ©e. Il envoie Carter pour que les dieux reprennent leur place. Mais le pharaon, qui est en rĂ©alitĂ© Nyarlathotep, l’intermĂ©diaire entre les humains et les Anciens Dieux dans le mythe de Cthulhu de Lovecraft (et qui aime se mĂȘler des affaires des mortels), le trompe. Le Nyarlathotep dĂ©guisĂ© s’adresse au rĂȘveur dans un long monologue. Il dit Ă  Carter que la ville qu’il devrait chercher n’est pas Kadath, oĂč se trouvent les secrets des Grands, mais Providence, Rhode Island, qui contient les beaux et dĂ©licieux souvenirs de la jeunesse de Carter. Il convient d’Ă©viter le vide qui brise l’esprit qu’est Azathoth (une rĂ©vĂ©lation du cosmicisme) et de privilĂ©gier la beautĂ© intĂ©rieure que l’on se construit soi-mĂȘme et qui dĂ©coule des souvenirs revĂ©cus en rĂȘve. Le conseil de Nyarlathotep est judicieux, mais il n’a pas l’intention de laisser Carter partir. Carter est envoyĂ© en chute libre vers Azathoth, au-delĂ  du « vague noir et de la solitude au-delĂ  du cosmos ». Il tente de s’Ă©chapper, tombant sans cesse dans le vide et l’infini, et se rĂ©veille dans sa maison de Boston.

Pour Lovecraft et ses protagonistes, la connaissance de l’infini et de l’inconnu est une profonde source d’anxiĂ©tĂ© qui ne peut ĂȘtre apaisĂ©e qu’en se rĂ©fugiant dans un espace onirique illusoire.

La libĂ©ration esthĂ©tique du conte Ă©trange provient de sa reprĂ©sentation de l’impossible. Mais, comme le montre l’histoire des sciences, toutes les rĂ©alitĂ©s inimaginables et inexplicables ne nous Ă©chappent pas – pensons Ă  la dĂ©couverte de la mĂ©canique quantique ou des trous noirs au milieu du XXe siĂšcle. Lovecraft a compris cette relation avec l’impossible : il suggĂšre que si la science, hypothĂ©tiquement, devait expliquer Ă  un moment donnĂ© dans le futur n’importe quel phĂ©nomĂšne dĂ©peint dans le conte Ă©trange, alors le conte cesserait de reprĂ©senter la suspension de la loi naturelle. Elle cesserait d’ĂȘtre « bizarre ». Cela explique peut-ĂȘtre en partie pourquoi Lovecraft s’est efforcĂ©, dans ses derniĂšres Ɠuvres de fiction, de rĂ©concilier le conte Ă©trange avec la science moderne, non pas en fournissant ce qu’il appelle des « contradictions » de la loi naturelle, mais plutĂŽt des « complĂ©ments » Ă  celle-ci. Les Ă©lĂ©ments surnaturels conventionnels de l’horreur – loups-garous, vampires et autres phĂ©nomĂšnes surnaturels (dont des variantes apparaissent dans les premiers rĂ©cits de Lovecraft) – sont esthĂ©tiquement inadĂ©quats face Ă  notre comprĂ©hension de la science moderne et de l’univers. Les anciens dieux semblent mĂȘme ĂȘtre relĂ©guĂ©s au second plan.

The Colour Out of Space / La Couleur tombĂ©e du ciel (1927) illustre cette Ă©volution. L’histoire suit la famille Gardner, qui voit une Ă©trange entitĂ© lumineuse ressemblant Ă  un rocher, la « couleur », tomber du ciel dans un champ prĂšs de leur propriĂ©tĂ©. Cette « couleur » commence Ă  se rĂ©pandre dans la propriĂ©tĂ© des Gardner, infectant la flore (la rendant grise et friable), les animaux de la ferme (qui deviennent sauvages), les rĂ©serves d’eau et la famille elle-mĂȘme. Le fils aĂźnĂ© de M. Gardner devient fou et son autre fils disparaĂźt alors qu’il allait chercher de l’eau au puits. M. Gardner et sa femme deviennent hideusement dĂ©formĂ©s et perdent toute notion d’eux-mĂȘmes. Lorsque la ferme est finalement inspectĂ©e, tous les ĂȘtres vivants qui s’y trouvaient ont pĂ©ri et il ne reste plus que des terres dĂ©vastĂ©es. La « couleur » a siphonnĂ© la vie du paysage.

Finalement, la « couleur » se dĂ©tache du sol et s’envole vers le haut, d’oĂč elle est venue. AprĂšs examen scientifique, le rĂ©sidu qu’elle laisse derriĂšre elle dĂ©fie toutes les lois chimiques et physiques connues. Il ne contient aucun mĂ©tal connu, ne prĂ©sente aucune sensibilitĂ© aux changements de tempĂ©rature et aucun produit chimique ne rĂ©agit avec lui. Cette substance rocheuse n’Ă©met qu’une lueur irisĂ©e, dont la nuance n’est pas identifiable sur notre spectre de couleurs. En fait, il ne s’agit pas d’une « couleur », mais d’une « couleur », car c’est la catĂ©gorie qui la dĂ©crit le mieux.

Il est impossible de savoir ce que nous pourrions trouver dans les recoins les plus profonds de l’univers

Dans ce conte, les descriptions apophatiques contradictoires, qui rappellent les propriĂ©tĂ©s des Vieux Dieux de Lovecraft, sont maintenant fermement focalisĂ©es Ă  travers une lentille scientifique, marquant ainsi l’intĂ©gration de l’Ă©trange Ă  la raison scientifique. Mais pour que le conte bizarre reste vraiment « bizarre », il doit ĂȘtre cosmique au sens de la science-fiction, c’est-Ă -dire qu’il ne doit impliquer que les phĂ©nomĂšnes illimitĂ©s et inconnus dont la science n’a pas (encore) rendu compte. En ce sens, la rĂ©vĂ©lation nĂ©gative du cosmicisme est rendue plus aiguĂ« dans cette histoire parce que Lovecraft rĂ©vĂšle ses idĂ©es Ă  travers le rationalisme froid et logique de la science, sans aucun des embellissements quasi-religieux du paysage onirique, qui pourraient autrement fournir un soulagement face aux dures rĂ©alitĂ©s de l’univers.

Bien que Lovecraft ait embrassĂ© sans rĂ©serve le rationalisme scientifique tout au long de sa vie, sa fiction s’accompagne toujours d’un avertissement pessimiste Ă  l’intention de ceux qui s’engagent dans une dĂ©marche scientifique dĂ©bridĂ©e : rien ne permet de dire ce que nous pourrions trouver dans les recoins les plus profonds de l’univers Ă  mesure que notre comprĂ©hension de la rĂ©alitĂ© s’accroĂźt. La vraie connaissance, suggĂšre Lovecraft, est impossible ; les humains ont une capacitĂ© limitĂ©e Ă  penser de maniĂšre vraiment rationnelle. Cette perspective pourrait expliquer pourquoi Lovecraft n’Ă©tait pas un athĂ©e Ă©vangĂ©lique et acceptait l’utilitĂ© de la religion pour la grande majoritĂ© de la population, pour qui une existence sans dieu serait intolĂ©rable : « Elle aide leur conduite ordonnĂ©e comme rien d’autre ne pourrait le faire », Ă©crit-il, « et leur donne une satisfaction Ă©motionnelle qu’ils ne pourraient pas obtenir ailleurs ». De plus, si nous dĂ©couvrions un jour que l’univers est aussi dĂ©pourvu de but cosmique que Lovecraft l’a imaginĂ©, l’illusion de dieux Ă  la Cthulhu pourrait sembler raisonnable, voire souhaitable.

OĂč en sommes-nous aujourd’hui ? L’hĂ©ritage de Lovecraft est aujourd’hui tout Ă  fait Ă©tonnant, surtout si l’on considĂšre l’Ă©tat d’obscuritĂ© dans lequel il est mort. Sa philosophie a perdurĂ©, soulignĂ©e par des protagonistes dĂ©concertĂ©s qui voient leur sentiment d’identitĂ© se dissoudre au fur et Ă  mesure qu’ils acquiĂšrent une apprĂ©ciation (limitĂ©e) de la façon dont les choses sont rĂ©ellement. À la fin de « Dagon », l’histoire du voyage malheureux d’un homme pour voir ce qu’il y a de l’autre cĂŽtĂ© d’une Ă©trange colline, nous voyons cette philosophie Ă  l’Ɠuvre. Pour Lovecraft, l’homme n’est pas la mesure de toute chose. L’homme n’est pas une espĂšce supĂ©rieure. Nos coutumes sont insignifiantes. Notre temps, fugace.

Je ne peux penser aux profondeurs de la mer », Ă©crit Lovecraft Ă  la fin de « Dagon », « sans frĂ©mir en pensant aux choses sans nom qui, en ce moment mĂȘme, rampent et s’agitent sur son lit visqueux, vĂ©nĂ©rant leurs anciennes idoles de pierre et sculptant leurs dĂ©testables portraits sur des obĂ©lisques sous-marins de granit imbibĂ© d’eau. Je rĂȘve d’un jour oĂč ils s’Ă©lĂšveront au-dessus des flots pour traĂźner dans leurs serres puantes les restes d’une humanitĂ© chĂ©tive et Ă©puisĂ©e par la guerre – d’un jour oĂč la terre sombrera et oĂč le sombre fond de l’ocĂ©an remontera dans un pandĂ©monium universel ».

Qu'est-ce qui vous fascine le plus dans l'univers de Lovecraft ?

Conclusion

Tel un culte maudit qui ne cesse de gagner des adeptes, la philosophie lovecraftienne continue de se propager prĂšs d’un siĂšcle aprĂšs la mort de son prophĂšte. MatĂ©rialisme cosmique, dĂ©terminisme absolu, insignifiance de l’humanitĂ© face aux forces de l’univers
 Autant de concepts glaçants qui trouvent un Ă©cho particulier en notre Ă©poque troublĂ©e, oĂč l’avenir mĂȘme de notre espĂšce paraĂźt incertain.

Mais si Lovecraft nous met face Ă  l’horreur abyssale de notre condition, il nous invite aussi, paradoxalement, Ă  trouver un sens Ă  notre existence. Car c’est dans la quĂȘte de la connaissance, mĂȘme si elle s’avĂšre au final dĂ©sespĂ©rante, que l’Ă©crivain semble trouver une forme de consolation. Une leçon Ă  mĂ©diter, pour nous qui aimons explorer des mondes imaginaires


Alors, la prochaine fois que vous vous lancerez dans une partie inquiĂ©tante, angoissante, effrayante de L’Appel de Cthulhu ou d’Horreur Ă  Arkham, prenez un instant pour songer aux gouffres mĂ©taphysiques qui se cachent derriĂšre ces jeux. Et si d’aventure, en dĂ©roulant le scĂ©nario, vous sentez votre raison vaciller face Ă  des rĂ©vĂ©lations plus terribles encore que les monstres affrontĂ©s, dites-vous que Lovecraft lui-mĂȘme a contemplĂ© ces abĂźmes
 et qu’il en a rapportĂ© des histoires que nous ne nous lassons pas de revisiter.


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Article Ă©crit par Andariel, chroniqueuse et rĂŽliste (JDR, GN) queer qui se consacre au jeux de rĂŽle, aux jeux narratifs et aux sujets LGBTQ+. Elle s’implique pour valoriser la prĂ©sence des personnes marginalisĂ©es dans l’industrie du jeu.


De quelle maniĂšre la comprĂ©hension de la philosophie sous-jacente Ă  l'Ɠuvre de Lovecraft a-t-elle influencĂ© ou enrichi votre expĂ©rience de jeu (de plateau, de rĂŽle) ? Avez-vous des anecdotes marquantes de parties oĂč les thĂšmes philosophiques de Lovecraft ont jouĂ© un rĂŽle clĂ© ?

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2 Comments

  • alexnidhogg

    TrĂšs intĂ©ressant ! C’est vrai que lorsqu’on voit ce qu’il pensait philosophiquement parlant, curieux qu’il fut raciste mĂȘme si il faut remettre les moeurs de la sociĂ©tĂ© a son Ă©poque… Car on est ce qui nous entoure sociĂ©talement a minima, nous aussi mĂȘme si ça Ă©volue avec le temps. En tout cas, ça n’enlĂšve rien Ă  la profondeur de son univers et avoir mis la folie (et la peur) comme Ă©picentre de ses rĂ©cits (tout en rĂ©vĂ©lant la nature hĂ©roĂŻque de certains de ses personnages) est juste parfait. C’est d’ailleurs dommage que le 5eme art n’est pas su se saisir de cet univers pour en sortir quelque chose de bon… 👍

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