Certains éditeurs de jeux de société réagissent parfois de manière violente aux critiques négatives de leurs jeux. Nous en avons fait les frais.
La plupart des éditeurs de jeux de société ont l’habitude d’envoyer des jeux aux blogueuses et blogueurs. En échange de quoi ?
Avertissement
Le but de cet article n’est pas de passer pour les victimes. Nous n’attendons pas d’être pris en pitié ou plaints. Le but de cet article est de partager avec vous les situations auxquelles nous devons parfois faire face au sein de la rédaction. Certains éditeurs exercent une certaine pression, souvent malsaine. Et non, nous ne citerons aucun nom dans cet article. Nous assumons notre part de responsabilité, puisque nous avons fait le choix de l’honnêteté de l’authenticité. It takes two to tango…
Quand nous avons lancé notre blog Gus&Co en septembre 2007, le milieu était encore bon enfant, ou presque : moins d’éditeurs, moins de jeux, un secteur moins polarisé. Aujourd’hui, entre Asmodee, Hachette, les indépendants et Kickstarter, le paysage a changé. Les enjeux financiers n’étaient pas aussi tendus qu’aujourd’hui en 2020, sans parler de la pandémie qui brasse encore plus les cartes.
Depuis quelques années, nous sentons en effet que l’industrie du jeu de société devient de plus en plus irascible, au point d’exercer une certaine pression sur les médias qui en parlent. Depuis 2007, nous avons été la cible de ces pressions, et nous désirons aujourd’hui partager avec vous certaines de ces, de nos (més)aventures.
Éditeurs et blogs, une relation étrange
Comme dans la plupart des secteurs d’activités culturelles et commerciales, tel que le cinéma (les séances presse), les séries (envoyées en FTP ou clé USB ou DVD en avant-première à la presse), la littérature, la musique ou ici avec les jeux de société, les producteurs de contenu invitent ou envoient leur produit aux médias, souvent en avant-première et gratuitement. Pourquoi ? Pour que les médias communiquent sur ce produit, bien sûr. Tout en espérant que cette communication soit positive, pour vendre plus bien sûr.
Peut-être faut-il parfois nous interroger sur la nature de nos échanges, de notre relation avec les éditeurs. Car oui, il n’y a rien de plus flatteur que de recevoir des jeux gratuits. Mais est-ce que nous ne vendons pas notre âme « au diable » en acceptant ces jeux ?
Quand nous, blogueuses et blogueurs de jeux de société, recevons un jeu gratuitement, sommes-nous instrumentalisés par les éditeurs ? Est-ce que nous devenons malgré nous leur véhicule promotionnel pour leurs jeux ? Et quelle est la différence entre information et promotion ? Où s’arrête la première pour devenir la seconde ?
Aujourd’hui, avec l’exploitation publicitaire de nos données sur le web et les réseaux sociaux, cookies et autres, on le sait bien. Si c’est gratuit, c’est que vous êtes le produit. Twitter, Facebook, Instagram, toutes ces plateformes sont gratuites, certes, mais elles pompent nos likes, nos contenus, nos profils, pour vendre ensuite des publicités ciblées aux annonceurs. Zuckerberg n’est pas l’un des hommes les plus riches de la planète pour rien. !
Par exemple, un exemple
Il y a quelques jours à peine, un éditeur de jeu suisse nous a demandé de retirer un article qu’il n’appréciait pas. Il nous a même menacés de procédures juridiques pour nous forcer à effacer l’article. Bluff ? Par « amitié » et cordialité (ou pression), nous avons fini par céder. Nous avons conservé l’article, mais nous avons juste changé son titre pour apaiser l’éditeur.

Il y a une année, un autre éditeur français bien connu qui nous envoyait tous ses jeux nous a demandé avec insistance et agressivité d’effacer plusieurs articles le concernant. Nous avons refusé. Depuis, cet éditeur ne nous envoie plus aucun jeu et nous a blacklisté. Il refuse de répondre à nos messages.
Dernièrement, une critique plutôt mitigée (3 sur 5) d’un jeu d’un éditeur parisien nous a jetés sous une salve de tir d’artillerie. L’éditeur a réagi.

Ses prochains messages se sont montrés de plus en plus furieux et injurieux. Depuis, cet éditeur ne nous répond plus.
Un autre éditeur avec qui nous entretenons (encore) une bonne relation et qui nous envoie (encore) ses jeux, à la suite d’un article de l’un de ses jeux, 2 sur 5, nous a menacé sur le ton de la plaisanterie (?) de ne plus nous envoyer de jeux si nos prochaines critiques devaient être aussi acerbes. Que faire lors d’un prochain article, d’une prochaine critique mitigée ou négative de l’un de ses prochains jeux ?
Et la liste des éditeurs fâchés avec nos critiques parfois négatives, toujours honnêtes, est plutôt longue. Cela va des éditeurs les plus importants aux plus petites structures. Avant de cliquer sur le bouton de publication de la critique d’un jeu qui passe sous les 4 sur 5, nous savons très bien que nous nous exposons aux feux probables de l’éditeur. Tant que les critiques restent à 5 sur 5, voire 4 sur 5, au « pire », les relations avec les éditeurs restent cordiales. Avec un score moins élevé, ces relations peuvent se tendre et il va devenir de plus en plus compliqué, voire impossible de maintenir une relation professionnelle ou humaine, amicale, sereine.
Nous connaissons ces citations et adages : il n’y a pas de mauvaise publicité. Et aussi : parlez de moi en bien ou en mal, mais parlez de moi. C’est FAUX ! Certains éditeurs « jouent le jeu » et acceptent la critique, même mauvaise. Du moment que cette critique soit honnête et étayée. Mais ces éditeurs sont plutôt rares. La plupart préfèrent éviter toute « mauvaise » publicité.
Un jeu qui descend en-dessous des 4 sur 5, et le jeu risque de connaître un succès commercial mitigé. Risque. Et c’est compréhensible. Avec plusieurs milliers de jeux qui sortent chaque année, le public préfère se concentrer sur les meilleurs titres et éviter les jeux plus… fragiles. Un article d’un jeu qui descend sous les 4 sur 5, et les médias s’exposent au risque d’être radiés de la liste des envois-presse, à jamais. Et certains éditeurs ont la dent dure ! Pour un seul article, pour une seule critique négative ou mitigée, et nous nous sommes ensuite retrouvés blacklistés, à vie.
Win to Win
La dichotomie entre information et promotion n’est peut-être pas aussi binaire qu’elle pourrait apparaître. Bien souvent, les deux sont tellement proches qu’on les distingue avec peine.
Un organe de presse parle d’un festival en annonçant le programme ? C’est alors de la publicité, de la visibilité, de la communication pour le festival. Un média parle d’un nouveau film, d’un nouveau livre, d’un nouveau… jeux ? Pareil. Pour le média en question, il s’agit d’une info, d’une transmission de connaissance au public. D’autant que le terme-même de média vient de « milieu », autrement dit, intermédiaire, c’est le média qui est transmetteur, pourvoyeur de l’information. Reste ensuite au public de savoir ce qu’il veut en faire.
Il faut reconnaître qu’il n’est pas facile pour un média de rester neutre, intègre et objectif. Comment traiter l’information, surtout quand il s’agit d’un produit, culturel ou commercial, sur lequel communiquer ? Faut-il boycotter, tout simplement, ou alors rester extrêmement objectif ? Ou au contraire émettre son avis pour que l’information devienne critique, et non plus « juste » de l’information ?
Échantillons
Vous êtes dans un supermarché, dans un magasin. On vous offre un échantillon pour goûter un fruit ou découvrir un nouveau produit. Vous vous sentez bien accueillis, considérés. Importants, même. On vous offre quelque chose de gratuit. Gratuit, vraiment ?
Les études le prouvent, les clients auront tendance à consommer plus. C’est ce qu’on appelle l’effet d’appréciation, l’effet de réciprocité.
On vous offre un cadeau, vous vous sentez alors redevables. C’est la bouteille de vin ou la boîte de chocolat qu’on offre aux hôtes quand on est invité à manger. Pour remercier. Pour équilibrer.
Les médias, presse, sites, blogs, podcasts, chaînes vidéo, ont parfois accès à des exemplaires-presses. Un service-presse. Des jeux offerts dans l’espoir, dans l’attente d’une chronique, favorable, en retour.
Comment alors rester objectifs et de soumettre des articles, des critiques neutres et indépendantes ? Sachant que ce biais d’appréciation ou de réciprocité vient chatouiller et brasser cette relation ? Ou autrement dit, peut-on rester crédibles et objectifs quand on reçoit des freebies ?
Faut-il alors refuser tout cadeau des éditeurs et distributeurs pour aspirer à une totale indépendance ? Ou au contraire jongler avec les relations humaines, son lectorat et sa déontologie et conscience. Comment faire face à la pression constante, parfois malsaine des éditeurs ? Ne jamais publier de mauvaises critiques pour ne pas les froisser, et maintenir ainsi le flot de jeux offerts ? Ou être prêt à affronter le feu et la fureur des éditeurs ? C’est à chaque média de prendre sa décision. Pour celles et ceux qui ont choisi la seconde voie, comme nous, je peux vous l’assurer, ce n’est pas facile tous les jours.
