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Ludothérapie et TSA : Quand les cartes parlent plus fort que les mots

🎨 Quand les cartes parlent mieux que les mots : l’étude étonnante sur Dixit et l’autisme qui change la donne !


Un jeu de société aide des personnes autistes à exprimer leurs émotions

Crédit photo : Yoppy, CC

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En bref :

  • Une recherche s’intéresse au pouvoir du jeu de société
  • Dixit aide des personnes en situation d’autisme à exprimer leurs émotions via des cartes
  • Une méthode prometteuse pour d’autres contextes thérapeutiques

La carte montre une prison sombre, et le joueur murmure : ‘C’est ça, l’autisme pour moi’ – bienvenue dans une partie de Dixit pas comme les autres.

Et si un jeu de société permettait à des personnes autistes (=avec un TSA, un trouble du spectre autistique) d’exprimer ce qu’elles ressentent, là où les mots font défaut ? C’est ce que suggère une nouvelle étude scientifique publiée ce 26 mai 2025. En utilisant un jeu de cartes imagées, les participants autistes ont pu articuler leurs émotions et leurs expériences d’une manière inédite. Ce procédé ludique offre un support visuel aux sentiments difficiles à verbaliser, et pourrait favoriser une meilleure compréhension mutuelle entre personnes avec un TSA et neurotypiques (= non TSA, non trouble dys-).

Le jeu en question, tout le monde le connaît. Il s’appelle… Dixit. Créé en France et primé internationalement, Dixit est un jeu de société narratif édité par Libellud qui contient 84 cartes aux illustrations oniriques et évocatrices. Le principe est simple : un conteur propose un titre ou un thème, et les autres joueurs et joueuses choisissent parmi leurs cartes celle qui correspond le mieux à cette idée. Chacun révèle ensuite la scène qu’il a sélectionnée et explique son choix.

Ce jeu d’association d’images et d’histoires, habituellement pratiqué pour le plaisir, a été détourné par des chercheurs britanniques pour servir d’outil d’expression. Plutôt que de devoir trouver les mots spontanément, les participants peuvent s’appuyer sur les images des cartes pour évoquer leurs sentiments ou leur perception de l’autisme.

Une étude au cœur du vécu autistique

Des psychologues de l’Université de Plymouth (Royaume-Uni) ont réuni 35 adultes autistes, répartis en petits groupes de 5 à 8 personnes, pour une session de jeu un peu particulière. Au cours de la partie, l’un des chercheurs a proposé le thème « autisme » comme fil conducteur. Chaque participant devait alors choisir une carte qu’il estimait illustrer au mieux ce qu’est l’autisme pour lui, puis la poser sur la table et expliquer pourquoi il avait fait ce choix. Cet exercice, à mi-chemin entre le jeu et l’entretien de groupe, a encouragé les participants à partager spontanément leur vécu, leurs difficultés et leurs ressentis à travers des métaphores visuelles.

Les chercheurs ont enregistré et analysé ces échanges riches en symboles. Il en ressort trois grands thèmes qui reviennent dans les histoires racontées par les joueurs :

Défis

De nombreuses cartes choisies évoquaient les difficultés liées à l’autisme au quotidien. Les participants ont parlé des obstacles qu’ils rencontrent, qu’il s’agisse des symptômes de l’autisme ou des conséquences sociales comme l’anxiété et l’exclusion. Par exemple, l’un des joueurs a sélectionné une carte représentant une prison sombre pour exprimer le sentiment d’être enfermé et isolé par le stigma social autour de l’autisme.

D’autres images de grottes, de tentes ou même de boule à neige ont servi à illustrer cette impression de vivre dans un monde à part, cloisonné par le regard des autres. Les échanges ont révélé à quel point la solitude et l’incompréhension peuvent peser sur ces personnes, renforçant le caractère déjà éprouvant de leurs défis personnels.

Forces

À l’inverse, de nombreuses cartes ont permis de mettre en lumière les qualités et talents des personnes autistes, trop souvent méconnus du grand public. Les participants ont choisi des images symbolisant leurs traits uniques et ce en quoi ils excellent. Les illustrations fantaisistes de Dixit ont inspiré des discussions sur la créativité, l’imagination débordante et la façon unique dont ils perçoivent le monde – autant d’aspects dont ils tirent de la fierté.

Par exemple, une carte aux couleurs vives montrant un personnage en pleine création artistique a amené un joueur à raconter comment son esprit foisonnant lui permet de voir ce que d’autres ne remarquent pas, et de créer des choses originales. D’autres cartes mettant en scène la musique ou l’invention ont illustré les passions intenses de certains, et leur expertise dans des domaines pointus, que ce soit les arts, les sciences ou des centres d’intérêt spécifiques. Ces discussions positives font écho à l’idée que, même si ne pas rentrer dans le moule peut être douloureux, cela s’accompagne souvent d’une perspective différente précieuse et de compétences hors du commun.

Société

Le troisième grand thème concerne le regard porté par la société sur l’autisme. Les participants ont exploité les cartes pour critiquer les idées reçues et les stéréotypes qui les entourent. Certaines images jouées étaient sombres ou fantastiques, évoquant la manière dont ils se sentent parfois perçus comme des êtres à part. L’illustration d’un monstre incompris, par exemple, a servi à dénoncer la déshumanisation dont souffrent les autistes aux yeux de certains. Un autre a choisi la carte d’un personnage autoritaire pointant du doigt, symbolisant l’impression d’être constamment jugé et corrigé par les normes sociales.

Beaucoup ont aussi parlé du masque qu’ils portent en société : se fondre dans le moule neurotypique pour éviter les remarques ou les discriminations. L’image d’une armure a pu représenter cette carapace qu’ils enfilent pour se protéger, ou celle d’un robot mimant l’humain, témoignant de la pression à cacher leur véritable nature. Tous ces récits illustrent à quel point le fossé créé par l’incompréhension mutuelle peut être douloureux. Les participants ont souligné que les préjugés amplifient leurs difficultés, en creusant un écart entre eux et le reste du monde.

Au fil de la session, les joueurs et joueuses autistes ne se sont pas contentés d’aligner des cartes et des mots : ils ont écouté les histoires de chacun et réagi, prenant conscience de vécus communs. L’ambiance ludique a apporté un cadre sécurisant et émouvant à ces échanges. La chercheuse Gray Atherton, principale autrice de l’étude, résume : « Parfois, il est difficile de trouver les mots pour exprimer quelque chose de personnel et de complexe…

S’ouvrir par le jeu, en s’appuyant sur des images, peut être une véritable révélation. ». De fait, plusieurs participants et participantes ont confié que le jeu leur a permis de parler plus librement de sujets sensibles qu’ils n’auraient peut-être pas osé aborder en temps normal.

Pensez-vous que les jeux de société peuvent être thérapeutiques ?

Jouer pour mieux se comprendre

Cette expérience montre qu’une approche ludique peut avoir des bénéfices concrets en matière de communication et d’empathie. De son côté, le co-auteur de l’étude Liam Cross souligne : « Notre étude suggère que les approches gamifiées rendent plus facile le fait d’aborder des sujets difficiles ». En utilisant un jeu comme médiateur, les échanges ont été plus naturels et moins intimidants qu’une interview classique. Les auteurs estiment que ce dispositif pourrait contribuer à combler le fossé de compréhension entre personnes autistes et non autistes, en offrant à chacun un espace pour découvrir le point de vue de l’autre. Jouer à Dixit ensemble pourrait ainsi devenir un pont entre des mondes qui communiquent trop rarement, chaque carte servant de passerelle vers le vécu de l’autre.

Forts de ces enseignements, les chercheurs envisagent d’élargir cette méthode à d’autres contextes. Ils travaillent déjà avec des écoles pour voir si les enfants pourraient, eux aussi, utiliser les cartes de Dixit afin de verbaliser plus aisément des sujets complexes comme le deuil, le harcèlement ou le divorce. L’idée de thérapie par le jeu ou de médiation ludique fait son chemin : ce qui a fonctionné pour parler d’autisme pourrait tout autant aider à libérer la parole sur bien d’autres expériences difficiles.

Au final, une simple partie de cartes illustrées s’est révélée être bien plus qu’un divertissement pour ces joueurs autistes. Elle leur a permis de mettre des images et des mots sur leur monde intérieur, de valoriser leurs forces et d’exprimer leurs peines dans un environnement bienveillant. Cette étude met en lumière le potentiel d’un outil ludique pour mieux comprendre l’autisme et favoriser le dialogue. Comme quoi, il est parfois possible de « jouer sérieux » : derrière chaque image posée, c’est un pas de plus vers la compréhension et l’acceptation qui a été franchi. Dixit prouve qu’on peut jouer sérieux sans se prendre au sérieux – et ça, c’est notre carte maîtresse pour un monde plus inclusif !

L’étude : “Metaphors and myths: Using the board game Dixit to understand the autistic lived experience” by Gray Atherton et al.


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3 Comments

  • Lego

    Je travaille en pedo psychiatrie et j’utilise le jeu de societe et le jeu de rôles toutes les semaines avec les enfants et ados. Et ce depuis un paquet d’années.

    C’est indéniable ça aide énormément. 🙂

    Merci pour cet article

  • Arthur HAN SZE CHUEN

    Je suis super étonné par le résultat du poll.
    Je suis d’accord dans le sens où tous les jeux ne sont pas forcément adaptés à des personnes avec un TDA, mais avec la foison de jeux qui existent et avec un peu d’adaptation, il y en a foule qui le sont.

  • Achille Donnet

    Super article sur un sujet qui a encore du chemin à faire… Je travaille en psychiatrie avec des ados et le jeu est selon moi un des outils les plus riche et puissant. J’ai par ailleurs eu la chance de créer un jeu avec mes patients sur la formation professionnelle en Suisse et je me permets de vous glisser un petit lien, si cela vous intéresse, ça me ferait plaisir. Merci pour tout votre boulot de grande qualité et fort inspirant.

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