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Onryō à 1 dollar : Combien vaut un jeu quand on vous laisse choisir ?

💰 Onryō: First Seal laisse les backers fixer le prix de sa boîte dès 1 $. Plus de 3 300 joueurs ont tranché : environ 14 $. Ce que ce prix libre nous apprend.


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Onryō à 1 dollar : Combien vaut un jeu quand on vous laisse choisir ?

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L’essentiel en 3 points :

  • Onryō: First Seal, petit jeu de société coopératif de Lemery Games, est proposé sur Kickstarter en prix libre, dès 1 $.
  • Au 7 octobre 2026, 3,3K backers ont engagé pour plus de 46K, soit un tout petit peu moins que 14 $ en moyenne : quasiment le coût de production annoncé (14 $).
  • Sur la campagne seule, l’équilibre paraît fragile. Le pari se joue sur le pledge manager, les dons et la suite, Seeking Solace.

Pour Onryō: First Seal, Lemery Games a fait ce que l’industrie du jeu de société n’ose presque jamais : effacer le prix. Une copie physique complète s’obtient sur Kickstarter. Dès 1 dollar.

Le curseur clignote dans le champ « montant ». En face, l’éditeur vous tient à peu près ce discours : ce jeu nous coûte environ 14 dollars, il sera vendu 21 dollars en boutique, mais c’est vous qui voyez. Vous pourriez taper « 1 ». Personne ne vous jugera, et vous recevrez la même boîte que votre voisin qui en a mis 40.

Alors, vous tapez quoi ?

C’est l’expérience grandeur nature que mène Lemery Games jusqu’au 8 octobre avec Onryō: First Seal. Lors de notre relevé de ce matin 7 octobre 2026, on comptait plus de 3,3K backers pour plus de 46K dollars engagés, sur un objectif de 5 000 dollars. Près de neuf fois la mise, à un jour de la clôture. Vu de loin, c’est plutôt pas mal. De près, c’est surtout un miroir dingue de notre rapport au prix des jeux de société.

Un dollar. Et non, ce n’est pas une coquille

Précisons tout de suite ce qu’on obtient pour ce dollar, parce que le chiffre ressemble à une faute de frappe. Ce n’est ni un PDF, ni un simple ticket d’entrée vers le pledge manager. Selon la FAQ de la campagne, chaque contribution « Pay What You Want » comprend une copie complète du jeu : quatre figs, un tapis recto verso, seize cartes de mouvement, neuf jetons yōkai en bois imprimés UV et le livret de règles, en anglais. L’éditeur annonce en parallèle un prix public conseillé en boutique de 21 dollars.

Le « dès 1 dollar » s’entend toutefois hors frais. Les taxes locales seront ajoutées dans le pledge manager ; pour l’Union européenne, la FAQ évoque à titre indicatif une TVA d’environ 21 %, variable selon le pays. Côté port, Lemery a multiplié les promotions « Free Shipping » pendant la campagne, dont une livraison offerte pour qui soutient aussi Caravanserai, projet de sa marque sœur Everland Studio. Les conditions exactes par pays (Suisse et Canada compris) restent à décortiquer sur la page de campagne.

Le jeu derrière le prix

On parle quand même d’une boîte qui atterrira sur des tables, alors un mot du jeu. Une onryō, esprit vengeur né d’une trahison dans le folklore japonais, rallie des yōkai sur une grille. Si elle en recrute huit, c’est perdu. Face à elle, trois ninjas que l’on déplace collectivement à l’aide de cartes de mouvement, avec une contrainte savoureuse : on peut donner son avis, pas révéler sa main. Pour gagner, il faut acculer le fantôme jusqu’à ce qu’il ne puisse plus bouger. Un mode optionnel, Tatari, rend chaque yōkai recruté plus menaçant.

C’est un coopératif de 1 à 5 personnes, dès 6 ans, pour une quinzaine de minutes, crédité à Krisztina Felmery, Tamas Leidal et Pierrot, et illustré par Lívia Varga. Il sert de préquelle autonome à Onryō: Seeking Solace, un projet plus ambitieux annoncé pour une campagne au début de 2027. La livraison de First Seal est prévue en mars 2027.

Cinq paliers, un prix… et une petite morale

Le principe est d’une simplicité vertigineuse : la ou le backer choisit la récompense Pay What You Want, puis tape le montant qu’il juge approprié. Lemery dit vouloir laisser la communauté décider de ce que valent, à ses yeux, le jeu et le soutien au studio.

Mais ce n’est pas une page blanche. La campagne affiche cinq repères bien étiquetés, tout ça :

Montant suggéréIntitulé de Lemery
1 $Entry Support
10 $Budget Tier
14 $Base Production Tier
20 $Community Champion
40 $Studio Sponsor

À 1 dollar, on entre par la petite porte. À 10, on bénéficie d’un tarif « budget ». À 14, on apprend qu’on couvre le coût de production de base. À 20, on devient « champion de la communauté », à 40, « sponsor du studio ». Autrement dit, le prix devient une identité : on ne choisit plus seulement ce qu’on paie, on choisit aussi quel genre de backer on veut être.

Ce n’est pas anodin. Les travaux sur le prix libre montrent que les prix de référence fournis par le vendeur servent d’ancres et tirent les montants dans leur direction. Jennifer Wiggins Johnson et Annie Peng Cui ont notamment observé qu’un prix suggéré fonctionne d’autant mieux qu’il se rapproche du prix que le client avait déjà en tête.

13,81 dollars, le chiffre qui dit (presque) tout

Divisez le montant engagé par le nombre de backers : on obtient environ 13,81 dollars. Le chiffre est d’une précision presque troublante. Il tombe à dix-neuf cents des 14 dollars que Lemery présente comme son coût de production de base.

Rassurez-vous. Les joueurs et joueuses n’ont donc pas pillé l’éditeur. Ils ne lui ont pas offert le prix boutique non plus. Collectivement, ils ont décidé que ce jeu valait… ce qu’il coûte.

On leur a précisément montré 14 dollars. L’expérience est grandeur nature, oui, mais pas forcément neutre. L’éditeur pose la question et fournit, en partie, la réponse. Et évidemment, il ne s’agit que d’une moyenne. On n’a aucune idée de la ventilation des montants.

Un jeu à 1 dollar peut-il être rentable ?

Sur la campagne seule, la réponse honnête est : probablement pas, ou de justesse. Faisons nos comptes, en précisant qu’il s’agit d’estimations construites à partir de barèmes publics, pas de la comptabilité de Lemery.

Pour un projet américain financé, Kickstarter prélève 5 % de commission, plus des frais de paiement de 3 % + 0,30 dollar par pledge (5 % + 0,08 dollar pour les micropledges de moins de 10 dollars). Appliqué à chaque palier, cela donne :

PledgeNet approximatif après fraisÉcart avec le repère de 14 $
1 $0,82 $–13,18 $
10 $8,90 $–5,10 $
14 $12,58 $–1,42 $
20 $18,10 $+4,10 $
40 $36,50 $+22,50 $

Voilà le petit détail qui tue : même le pledge à 14 dollars ne couvre pas un coût de 14 dollars une fois les frais de plateforme retirés, si l’on prend ce chiffre comme un coût unitaire. À l’échelle de la campagne, il resterait environ 43 700 dollars nets sur 46K. Or 3,3K copies à 14 dollars représentent quelque 46 200 dollars. L’écart tourne autour de –4 000 dollars, avant même de compter le port offert (dont le coût n’est pas public).

Ce calcul suppose une copie par backer et ignore les ajouts du pledge manager. Il ne prouve donc pas une perte. Il montre seulement qu’un pledge à 1 dollar n’est, par construction, pas un prix économiquement autonome : il ne tient que parce que d’autres paient davantage. Subvention croisée, au sens le plus concret du terme.

Pourquoi tout le monde ne paie pas 1 dollar

En théorie, si Alice et Bernard reçoivent la même boîte, chacun a intérêt à payer le minimum. En pratique, Bernard met 40 dollars. Pourquoi ? Parce que nous ne sommes pas que des homo economicus armés d’une calculatrice.

Dès 2009, Ju-Young Kim, Martin Natter et Martin Spann relevaient dans le Journal of Marketing le risque évident du modèle (payer zéro, ou moins que le coût) tout en constatant, sur le terrain, des paiements nettement supérieurs à zéro. Entrent en jeu l’équité perçue, les normes sociales, l’envie de soutenir le vendeur et l’image que l’on a de soi. Uri Gneezy et ses collègues ont même montré, dans PNAS en 2012, que certaines personnes préfèrent renoncer à acheter plutôt que de payer un prix qu’elles jugent indécent. Non, le prix libre n’est pas une invitation à la radinerie : c’est un test d’image de soi.

Onryō ajoute une couche de solidarité. Selon la FAQ, les contributions supérieures au coût de référence alimentent un « donation pool » destiné à offrir des exemplaires à des écoles, bibliothèques, programmes jeunesse et clubs de jeu peu dotés. Un backer à 40 dollars ne se dit donc pas forcément « cette boîte vaut 40 dollars ». Il peut se dire « elle en vaut 14, mais je donne davantage parce que j’aime le principe ».

Là encore, la recherche éclaire le mécanisme. Dans l’expérience ci-dessus de 2012 auprès de 113 047 visiteurs d’un parc d’attractions, les chercheurs ont constaté que le prix libre associé à un don caritatif rapportait nettement plus que le prix libre seul. Cela ne prouve pas que les backers d’Onryō réagissent de la même façon. Mais le programme de dons n’a rien d’un détail.

Et vous, vous auriez lâché combien ?

Au fond, Onryō nous pose une question que l’industrie évite soigneusement : combien vaut un jeu de société une fois qu’on retire l’étiquette ? La réponse provisoire, ce 7 octobre, tient en un chiffre : son coût annoncé, à quelques centimes près. Généreuse et lucide à la fois, elle dit beaucoup de notre attachement aux créateurs, et un peu de notre mal à payer la création elle-même.

Peut-être un jeu vaut-il son coût. Peut-être ce qu’on nous dit qu’il vaut. Peut-être ce que notre conscience nous interdit de payer en dessous. Et peut-être (c’est toute l’élégance de l’expérience) les trois à la fois.

Le vrai verdict ne tombera pas demain le 8 octobre, mais quand Lemery publiera, espérons-le, la répartition des pledges, et quand on saura combien de backers à 1 dollar reviendront pour Seeking Solace. D’ici là, dites-nous en commentaire ce que vous auriez tapé dans ce champ vide. Promis, personne ne jugera ceux qui avouent 1 dollar. On nous a laissé fixer le prix, et nous avons fixé… le coût. Le fantôme du juste prix, lui, n’est pas près d’être scellé.

Onryō: First Seal est en financement participatif jusqu’au 8 octobre 2026 sur Kickstarter.

✍️ Sans compter le podcast (DALIA 4), cet article a un niveau DALIA de 2.


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