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Fortnite face à la polémique du Dark Vador en IA

🤖 Fortnite déchaîne les passions ! Dark Vador piloté par IA crée la polémique. Les enjeux juridiques et la bataille des droits d’auteur.


Dans Fortnite, un seigneur Sith piloté par l’IA qui dérape

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En bref :

  • La controverse : Fortnite introduit Dark Vador via une IA, suscitant immédiatement une polémique juridique et éthique.
  • Les enjeux : Licences, droits d’auteur et travail des doubleurs sont au cœur du conflit entre Epic Games, Disney et le syndicat SAG-AFTRA.
  • Le futur : Cette affaire pourrait redéfinir l’utilisation de l’IA dans les jeux vidéo et le contrôle exercé par les ayants droit sur leurs personnages.

Le sabre laser vous fait rêver ? Dans Fortnite, c’est la voix de Dark Vador qui fait trembler la galaxie… et les avocats.

Dark Vador est apparu dans Fortnite non pas comme simple figurant, mais en tant que personnage interactif doté d’une voix générée par IA. Cette expérimentation technologique, fruit d’une collaboration officielle entre Epic Games et Disney, a rapidement tourné au casse-tête juridique.

Le 16 mai 2025, les joueurs et joueuses de Fortnite ont pu découvrir Dark Vador dans le jeu d’une manière inédite : non plus seulement comme skin ou ennemi, mais comme PNJ “conversant” grâce à une intelligence artificielle. Concrètement, les joueurs pouvaient recruter le célèbre seigneur Sith et lui parler au micro, obtenant des réponses vocales générées par IA imitant la voix de James Earl Jones, le légendaire interprète de Vador. Cette prouesse a été rendue possible avec l’accord de la famille de l’acteur (décédé en 2024) et l’appui de Disney/Lucasfilm, détenteurs de Star Wars. Epic Games s’est targué d’avoir travaillé « avec un fort accent sur la transparence, le consentement et la sécurité » afin de protéger à la fois les créateurs, la propriété intellectuelle de Disney et les joueurs lors de cette expérience interactive.

Malgré ces précautions, les limites de l’IA ont été rapidement mises en évidence. Quelques heures à peine après l’arrivée de Vador IA, des streameuses et streameurs ont réussi à lui faire proférer des grossièretés. Dans un clip largement diffusé, la créatrice de contenu Loserfruit pousse ainsi Vador à lâcher un retentissant « fucking » en réponse à une provocation. Le personnage virtuel enchaîne alors, avec la voix grave de James Earl Jones, par un « Such vulgarity does not become you »Un langage aussi vulgaire ne te sied guère ») qui a suscité l’hilarité générale. Pire, d’autres joueurs ont réussi à piéger Vador en le faisant réciter involontairement un terme homophobe en argot – un dérapage gênant pour un personnage aussi emblématique. Si l’insulte échappée était en soi générée par la machine, l’incident a de quoi faire grincer des dents : voir Dark Vador prononcer un juron ou un propos haineux dans un jeu tout public n’était sûrement pas du goût de Disney.

Face à la diffusion de ces écarts, Epic Games a réagi au quart de tour en déployant un correctif pour museler les écarts de vocabulaire de son Vader virtuel, assurant que « cela ne devrait plus se reproduire ». Le studio a également ajouté des garde-fous : par exemple, si un joueur insiste pour pousser le PNJ dans ses retranchements inappropriés, Vador finit par quitter la partie afin de couper court à l’expérience. Lucasfilm, pour sa part, s’est abstenu de tout commentaire public sur ce couac initial, bien que l’entreprise n’ignore sans doute pas l’atteinte potentielle à son image de marque.

Une plainte syndicale contre Epic Games

Plus qu’un simple bad buzz, l’affaire a désormais pris un tournant légal. Le syndicat SAG-AFTRA (Screen Actors Guild – Federation of Television and Radio Artists), qui représente notamment les acteurs de doublage, a déposé une plainte pour pratique de travail déloyale auprès des autorités fédérales américaines contre Epic Games suite à l’introduction de ce Dark Vador virtuel. Dans son communiqué, le syndicat se montre partagé : d’un côté, il « célèbre le droit de [ses] membres et de leurs successions à contrôler l’utilisation de leurs répliques numériques », saluant les nouvelles technologies qui permettent de faire vivre les personnages cultes pour les nouvelles générations.

Cependant, SAG-AFTRA insiste sur la nécessité de négocier en amont l’usage de ces voix synthétiques. « Nous devons protéger notre droit de négocier les conditions d’utilisation de la voix qui remplacent le travail de nos membres, y compris ceux qui ont précédemment reproduit le ton emblématique de Dark Vador dans les jeux vidéo », avertit le syndicat. Autrement dit, Epic Games aurait dû consulter le syndicat avant de substituer une performance vocale humaine par une IA, même avec l’autorisation de la famille de James Earl Jones. Le développeur est accusé d’avoir « choisi de remplacer le travail des artistes humains par l’IA » sans préavis ni concertation, ce que SAG-AFTRA considère comme une entorse à l’obligation de négocier de bonne foi.

Cette action s’inscrit dans un contexte tendu où les doubleurs de jeux vidéo sont en grève depuis fin 2024, précisément pour dénoncer ce genre de dérives technologiques. L’usage de l’IA est au cœur des revendications : le syndicat réclame des garde-fous contre la reproduction non consentie des voix des acteurs et une rémunération équitable si des outils d’IA sont utilisés. Plusieurs comédiens ont déjà tiré la sonnette d’alarme : chez EA par exemple, plus de 30 doubleurs de la franchise Apex Legends auraient refusé de signer un accord qui les obligeait à entraîner une IA avec leur voix – une démarche perçue comme “signer leur propre arrêt de mort professionnel”.

La fronde de SAG-AFTRA contre le “Vador 2.0” de Fortnite symbolise donc un conflit plus vaste entre l’industrie du jeu vidéo et ses talents : celui de la place de l’intelligence artificielle par rapport à la création humaine.

Licences, droits d’auteur et voix synthétiques

Au-delà de la question du travail des artistes, l’initiative d’Epic Games soulève d’importantes questions de propriété intellectuelle et de droits d’image. Juridiquement, Dark Vador est un personnage protégé par le droit d’auteur et la marque déposée de Lucasfilm/Disney, et la voix de James Earl Jones fait partie intégrante de ce patrimoine. Dans le cas présent, tout a été fait dans les règles : Epic a obtenu la licence de Disney pour utiliser le personnage et la bénédiction des ayants droit de l’acteur pour exploiter sa voix via l’IA. C’est même Lucasfilm qui avait, dès 2022, conclu un accord avec James Earl Jones pour numériser sa voix emblématique afin de la préserver pour l’avenir.

Toutefois, ce qui coince dans l’expérience Fortnite, c’est l’imprévisibilité d’une IA conversationnelle. Lorsqu’une entreprise obtient une licence pour inclure un personnage sous licence dans un jeu, c’est généralement dans un cadre maîtrisé – par exemple un skin ou des répliques écrites à l’avance approuvées par le détenteur de la licence. Ici, Dark Vador pouvait dire pratiquement n’importe quoi, sans validation préalable de Lucasfilm, ce qui a mené aux débordements que l’on a vus. Disney et Epic avaient beau assurer avoir “développé cette fonctionnalité de manière réfléchie”, l’IA n’a pas tardé à sortir des clous.

Ce flou ouvre des interrogations : qui est responsable juridiquement si un personnage sous licence, même autorisé, tient des propos contraires à l’image de marque ou potentiellement illicites ? Le contrat de licence prévoyait-il ce cas de figure ? Il est probable que Disney et Lucasfilm revoient désormais leurs exigences pour toute future utilisation de leurs personnages via des IA, afin d’éviter qu’un Darth Vader virtuel ne ternisse la réputation de Dark Vador.

Par ailleurs, l’usage de la voix synthétique d’un acteur pose la question du “droit à l’image” (ou plutôt à la voix). Aux États-Unis comme en France, l’exploitation commerciale de l’image ou de la voix d’une personne requiert son consentement. Dans cette affaire, la succession de James Earl Jones a expressément consenti à l’utilisation de son timbre vocal par une IA, moyennant rémunération, ce qui était indispensable pour rester dans la légalité. Mais on peut imaginer des scénarios moins réglés : si un studio utilisait sans autorisation l’empreinte vocale ou l’apparence d’un acteur via une IA, il s’exposerait à des poursuites pour violation du droit à l’image ou usurpation de l’identité artistique.

De même, reproduire un personnage protégé sans licence (par exemple un fan projet alimenté à l’IA qui ferait parler Mario ou Mickey Mouse) tomberait sous le coup de la contrefaçon. L’intelligence artificielle ne dispense donc pas du respect des droits existants : au contraire, elle complexifie leur application en permettant de créer du contenu nouveau à partir d’éléments protégés. Fait notable, sur le plan du droit d’auteur pur, une création générée principalement par une IA n’est pas clairement éligible à la protection copyright dans certains pays faute d’« auteur humain ». Cela pourrait signifier que les dialogues improvisés par le Dark Vador de Fortnite ne sont pas protégés eux-mêmes par le droit d’auteur, même s’ils utilisent un personnage et une voix qui, eux, le sont. En somme, les jeux vidéo se trouvent à la croisée de multiples régimes juridiques – propriété intellectuelle, droit des marques, droit à l’image, droit du travail – et l’incident Fortnite/Dark Vador montre à quel point l’IA vient bousculer ces cadres.

IA et jeu vidéo

L’affaire Dark Vador n’est pas isolée. Ces dernières années, l’IA s’est invitée à plusieurs reprises dans la création de contenus vidéoludiques, suscitant débats et parfois tollés. En 2021 déjà, un mod ambitieux pour The Witcher 3 intitulé “A Night to Remember” avait utilisé un système de synthèse vocale pour imiter la voix du héros Geralt de Riv et lui faire dire des dialogues inédits. Si le résultat technique impressionnait, de nombreux observateurs y voyaient un précédent inquiétant – « Bienvenue dans un futur cauchemardesque sur le plan légal » ironisait un commentateur, face à cette possibilité de créer du contenu dérivé sans faire appel au doubleur original.

Plus récemment, la communauté des joueurs a repéré que le remake Portal Prelude RTX employait possiblement une IA pour recréer la voix de GLaDOS, la célèbre antagoniste, sans la participation de l’actrice Ellen McLain – une initiative qui a divisé les fans et relancé la discussion sur le respect dû aux interprètes d’origine. À chaque fois, la même question se pose : jusqu’où peut-on utiliser l’IA pour reproduire l’artistique, sans nuire aux créateurs humains ni enfreindre la loi ?

Les éditeurs de jeux vidéo, de leur côté, expérimentent de plus en plus l’IA pour améliorer ou étendre les expériences de jeu. Ubisoft, par exemple, a annoncé utiliser des outils d’IA pour aider à l’écriture des dialogues secondaires de ses jeux, tandis que d’autres studios explorent la génération procédurale de quêtes ou de paysages via des algorithmes intelligents.

Ces usages purement techniques ne posent pas de problème légal en soi, mais ils soulèvent des craintes éthiques et qualitatives – on touche là à la créativité même du jeu vidéo et au risque d’un contenu formaté par la machine. Surtout, la frontière est floue entre l’assistance à la création et le remplacement pur et simple d’un artiste par une IA. C’est cette ligne rouge que les acteurs et auteurs veulent voir définie clairement. Le précédent Fortnite vient appuyer leurs revendications : mal encadrée, l’IA peut conduire à des dérives immédiates (contenu inapproprié, atteinte à l’image d’une licence) et à des conflits avec les talents dont elle simule le travail.

Selon vous, l’IA dans les jeux vidéo doit-elle remplacer le travail des doubleurs humains ?

Quelles implications pour l’avenir ?

Ce coup d’essai de Fortnite avec un personnage sous licence animé par IA fera date dans l’industrie, tant pour les réussites technologiques entrevues que pour les écueils juridiques et éthiques révélés. Pour les développeurs de jeux, l’enseignement est clair : innover avec l’IA exige de prendre des précautions multiples. Il ne suffit pas d’obtenir les droits d’utilisation d’un personnage ou d’une voix, il faut aussi impliquer en amont toutes les parties prenantes – des ayants droit aux syndicats d’artistes – afin de définir des lignes rouges. Epic Games, en contournant la négociation syndicale, a déclenché une réaction dont l’issue est encore incertaine : la plainte de SAG-AFTRA devra être examinée par le National Labor Relations Board, pouvant aboutir à des sanctions ou, à minima, à l’ouverture de discussions sur l’usage encadré de l’IA dans les contrats de travail. Les détenteurs de licences, eux, vont sans doute renforcer leurs exigences contractuelles suite à cette affaire.

Disney et Lucasfilm, échaudés par le dérapage de leur personnage, pourraient désormais imposer des garde-fous plus stricts (par exemple un droit de regard sur les IA conversationnelles ou des filtres de langage encore plus sévères) avant de prêter à nouveau leurs icônes à une IA. On peut aussi imaginer que certains ayants droit choisissent carrément de bannir l’utilisation d’IA générative avec leurs propriétés tant que la technologie n’est pas jugée suffisamment sûre.

D’un autre côté, l’initiative de Fortnite ouvre des perspectives enthousiasmantes pour l’expérience joueur. Pouvoir discuter librement avec un personnage culte comme Dark Vador représente un rêve de fan devenu réalité – une nouvelle forme d’interactivité que les jeux pourraient exploiter pour se rapprocher du jeu de rôle improvisé. Les réactions mitigées à cette première mondiale serviront peut-être à affiner le cadre de ce qui est acceptable. Il y a fort à parier que l’industrie du jeu vidéo, tout comme Hollywood, va élaborer dans les prochaines années des codes de conduite (ou des législations) autour de l’IA : protection des interprètes, respect des licences, transparence vis-à-vis du public sur ce qui est généré par une machine, etc. En France, des réflexions sont déjà en cours pour adapter le droit d’auteur et le droit à l’image à l’ère des IA. Aux États-Unis, certains États ont légiféré contre les deepfakes non consentis. Le cas Fortnite x Dark Vador servira donc de cas d’école pour tous les acteurs du milieu.

En définitive, la rencontre entre l’IA et les personnages cultes promet autant d’opportunités créatives que de défis juridiques. « La Force est puissante » dans ces nouvelles technologies, pourraient dire les Jedi, mais comme toujours, il faudra sagesse et prudence pour l’utiliser sans basculer du Côté Obscur.


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