Commentaires et haine online : La fin de l’anonymat ?
🚫 La fin de l’anonymat dans les commentaires en ligne ? Le politicien Mauro Poggia déclenche la polémique avec sa motion contre les pseudos.
Les commentaires anonymes : fléau ou bénédiction de la sphère ludique ?
Le sujet épineux qui nous inquiète aujourd’hui n’est autre que la place, controversée, des interventions anonymes sous les articles de nos médias (ludiques) favoris. Le nôtre y compris. Une pratique de plus en plus décriée, que beaucoup de médias en ligne grand public ont d’ores et déjà bannie sous la pression populaire.
Mais était-ce vraiment la bonne solution ? Ces commentaires mystérieux, pour certains haineux, ne sont-ils pas aussi l’opportunité d’une parole plus libre et singulière ? C’est tout le nœud gordien de ce débat passionné qui nous réunit aujourd’hui.
Commentaires anonymes : Quand le politique s’en mêle

Le conseiller aux États et parlementaire genevois Mauro Poggia (MCG, le Mouvement Citoyen Genevois, parti populiste et d’extrême droite) a récemment déposé une motion fédérale… polémique : l’interdiction des pseudonymes dans les commentaires en ligne des médias suisses. Son objectif est de lutter contre la prolifération des propos haineux, mais cette proposition soulève des inquiétudes quant à la liberté d’expression.
M. Poggia justifie sa motion par le fait que l’anonymat désinhibe certains internautes, qui profèrent alors des commentaires insultants ou mensongers, sans valeur pour le débat démocratique. Il propose que désormais, toute personne commentant un article de presse en ligne soit identifiée par son vrai nom.
Cette atteinte à l’anonymat est perçue par ses détracteurs comme une entrave à la liberté d’expression. Mais M. Poggia argue que cela n’empêchera personne de s’exprimer librement, du moment que c’est dans le cadre légal. Cela responsabilisera simplement davantage les commentateurs. La Tribune de Genève a relayé cette information hier samedi 30 décembre :
Concrètement, les médias bénéficiant de subventions étatiques seraient tenus de vérifier l’identité des commentateurs, sous peine de perdre ces aides financières. Mais un tel système serait facile à contourner et risquerait de pénaliser les petits médias.
Du côté des médias, on signale déjà lutter activement contre les discours de haine via la modération. On craint par ailleurs que cette motion ne s’attaque pas au vrai problème: les propos haineux pullulent surtout sur les réseaux sociaux, où sévit l’anonymat.
Anony-mousse
D’entrée, clarifions ce qu’on entend par « commentaires anonymes ». Sous cette bannière se regroupent toutes interventions en réaction à un article, une critique ou une opinion, et signées d’un pseudonyme ne permettant pas d’identifier leur auteur ou autrice.
De « LeMasterPlateaux » à « LaTricheuse », en passant par de simples suites de chiffres, ces petits noms distillent volontairement le doute sur l’identité réelle de celui qui tire les ficelles derrière l’écran…
Si le procédé a ses avantages, en termes de liberté d’expression notamment, il peut aussi engendrer de fâcheux travers. Car une fois affranchis de leur propre nom et du carcan social inhérent, certains oublient toute retenue dans le pré carré de leur anonymat numérique…
Interdire : La solution ?
Cette motion déposée par le sénateur suisse Poggia rejoint un mouvement croissant qui prône la fin des commentaires anonymes dans les médias en ligne.
Pourquoi ? On accuse ces interventions d’engendrer insultes, désinformation et cyberharcèlement. Bref, elles détérioreraient le climat des discussions publiques. Pire, elles entacheraient l’image même des médias qui les hébergent !
Deux études de 2022 ont d’ailleurs démontré expérimentalement ce dernier effet, ici et ici. Peu importe que les commentaires encensent ou descendent en flammes un article : leur simple présence anonyme suffit à rendre les internautes plus négatifs envers le média en question.
Conséquence : de plus en plus de sites d’information ferment carrément leur section commentaires. Une tendance qui tranche avec l’idée initiale d’interactions accrues avec le public pour redorer le blason médiatique. En ce qui nous concerne, nous avons pris la décision il y a quelques mois de modérer tous les commentaires. Sachant que notre blog filtre déjà de manière automatique avec le moteur Askimet les commentaires haineux
Des dérives malheureusement répandues
Le phénomène n’a rien de nouveau, et il vous est sûrement déjà arrivé d’en faire les frais. Rappelez-vous cet article sur l’écriture inclusive que nous avions publié en 2017.
Une initiative louable pour certains et certaines… littéralement torpillée par une flopée de commentaires au vitriol, pour certains / la plupart anonymes. Si certains arguments étaient tout à fait pertinents, pondérés est recevables, d’autres, au contraire, présentaient des argumentaires parfois… foireux, attaques ad hominem en série, de la mauvaise foi dans ce qu’il a de pire…
Difficile, convenez-en, d’engager la moindre discussion constructive sur de telles bases. Ces commentaires à la limites haineux, pour beaucoup… sexistes ou diffamatoires ont parasité nos échanges, au grand dam des lecteurs et lectrices de bonne foi. Et chaque jour, ou presque, nous devons modérer les commentaires. Certains pouvant s’avérer extrêmement… agressifs et au vitriol. Et pour beaucoup, ils sont anonymes.
👉 À lire également : Non, il n’y a pas de solution miracle pour gérer les trolls. La preuve.
Une expertise qui part en fumée ?
Pour autant, supprimer purement et simplement les interventions anonymes ne serait-il pas un remède pire que le mal ? Derrière certains pseudos se dissimulent aussi de véritables experts reconnus, qui tiennent simplement à garder l’anonymat.
J’en veux pour preuve de nombreuses personnes qui commentent nos articles de manière extrêmement pertinente, extrêmement riche, avisée et intéressante. Anonymes, pour la plupart, et pourtant tout à fait corrects, experts et bienveillants.
Cet anonymat relatif ouvre aussi la porte à une parole libérée de certains cadres sociaux contraignants. Songez par exemple à cette mère de famille, grande amatrice de jeux de rôles, qui partage sur certains forums spécialisés son expérience sous pseudo. Une passion dont son entourage, peut-être pas prêt à s’y intéresser, ignore tout ou presque…
L’anonymat a ainsi parfois du bon. Sous certaines conditions, il peut favoriser l’éclosion de paroles singulières qui autrement resteraient sous silence. À noter que tous nos chroniqueurs et chroniqueuses sur notre blog sont… anonymes. Pour celles et ceux d’entre nous qui ne rédigeons pas sous un pseudo, nous ne divulguons pas notre nom de famille. Uniquement notre prénom. Aline, Clément, Ines, Marion, Loïc, PEF, Dany et moi-même… Nous conservons, en partie, notre anonymat.
Vers un nécessaire équilibre
Dès lors, la solution réside probablement dans un savant dosage entre anonymat total, porte ouverte à tous les excès verbaux, et taxation drastique proscrivant toute prise de parole anonyme.
Certains sites optent ainsi pour une validation systématique a priori des commentaires, écartant d’emblée les plus problématiques. D’autres vont plus loin, en exigeant un enregistrement au préalable avec une adresse mail certifiée pour accéder à la section commentaires.
Une épée de Damoclès numérique qui, si elle ne met pas fin totalement à l’anonymat, responsabilise néanmoins les contributeurs et contributrices. De quoi refréner les ardeurs des plus extrêmes, qui hésiteront à associer leur adresse personnelle à des propos inflammatoires…
Bien sûr, ces garde-fous ont un coût. Entre la modération accrue et la complexité technique, de tels dispositifs rebutent à juste titre les sites aux moyens limités. Comme le nôtre. Nous ne pourrions pas envisager demander aux gens de fournir une…. copie de leur carte d’identité pour pouvoir réagir à nos articles (celui-ci y compris !).
Une question de responsabilité individuelle
Faut-il alors interdire les commentaires anonymes sur internet (et les blogs, comme le nôtre) ?
En définitive, le problème des commentaires anonymes agressifs interroge moins la technique que l’éthique. Celle d’internautes oubliant, le temps d’un clic rageur, qu’au bout du compte ils ou elles « tapent » des êtres humains comme eux.
Aussi, plus que de règlements tatillons, c’est d’une prise de conscience morale dont il s’agit. Un sens des responsabilités et du discernement que nul algorithme ne saurait imposer de l’extérieur…
À ces forbans numériques prompt à l’insulte sous couvert d’anonymat, rappelons avec fermeté que le droit fondamental à la liberté d’expression ne saurait exonérer un minimum de respect envers autrui.
Brandir tel un étendard cet anonymat déresponsabilisant pour asséner ses quatre vérités à son prochain est aussi froussard qu’irrespectueux. Derrière chaque pseudo se cache un joueur, une joueuse, un passionné, un être doté de sensibilité comme les personnes qui rédigent les articles. De quoi y réfléchir à deux fois avant de partir à la charge.
Commentaires : Où tracer la ligne rouge ?
Reste donc à établir collectivement la frontière entre liberté d’expression anonyme et responsabilité élémentaire de ses propos en ligne. Un sacré défi !
Bannir par principe tout commentaire anonyme serait privilégier la facilité plutôt que la réflexion. À l’inverse, laisser libre cours aux excès haineux « tapis dans l’ombre » serait indigne du débat démocratique.
Faut-il alors interdire les commentaires anonymes sur internet (et les blogs, comme le nôtre), comme le propose le parlementaire ?
Entre ces deux extrêmes, le juste milieu se trouve peut-être dans un savant équilibre entre modération a priori des messages, anonymisation partielle des intervenants, et sensibilisation accrue des utilisateurs et utilisatrices à leur devoir moral de respect d’autrui.
Une chose est sûre : ce débat passionnant est encore loin d’avoir livré toutes ses facettes ! Qu’il me soit donc permis, pour conclure, de vous passer la main avec cette question : l’anonymat, fléau absolu de la sphère ludique ou au contraire vent de fraîcheur bienvenu ? Qu’en pensez-vous ? Vos lumières et opinions sont comme toujours les bienvenues ! Réagissez avec un commentaire, de manière anonyme, ou pas.
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Article écrit par Gus. Rédacteur-en-chef de Gus&Co. Enseigne à l’École supérieure de bande dessinée et d’illustration, travaille dans le monde du jeu depuis 1989 comme auteur et journaliste.
Êtes-vous pour ou contre l'interdiction des commentaires anonymes sur les sites d'information ? Pensez-vous que cette mesure soit nécessaire pour endiguer la haine en ligne ou au contraire une atteinte exagérée à la liberté d'expression ?
4 Comments
EricFIM
Effectivement l’anonymat peut conduire à des abus mais il présente aussi des avantages (séparation des vie privée, professionnelle et publique)
Quoi qu’il arrive, on a le droit de ne pas etre d’accord mais les insultes n’ont jamais fait avancer le débat.
Il faudrait que la personne qui commente se sente un minimum responsable de ce qu’elle écrit.
Pour cela on pourrait lui exiger un minimum d’information au travers d’un e-mail vérifié sans montrer à tout le monde son vrai nom.
Avec la quantité de propos haineux existants, il doit être facile d’entrainer une IA pour les détecter automatiquement et inciter, via un message, l’auteur.rice à plus de retenue (un peu de pédagogie) dans un premier temps et un blocage si cela se reproduit malgré la mise en garde.
Snoopy
Je suis souvent atterrée par la férocité de certains commentaires, les propos insultants et dégradants. Quand cela concerne l’actualité, je me dis que les gens ont dû mal à réprimer leurs angoisses, leurs incompréhensions et qu’il leur est impossible de sortir un commentaire argumenté et réfléchi, soit….bien que rien n’excuse de pareils comportements.
Mais quand il s’agit de jeux de société, ça me rend mal à l’aise et j’ai de la peine pour le youtubeur, le bloggeur ou le chroniqueur. Je ne comprends tout simplement pas de telles réactions pour un jeu. Pour nous consommateurs, c’est un loisir qui nous apporte joie et partage (et parfois frustration, mais c’est le jeu!), bref un bon moment. Comparé à tous les malheurs du monde, le jds est bien insignifiant. Kaelawenn et les meeples ont clôturé leur compte youtube, ce n’est peut être pas rapport.
Je ne suis pas toujours d’accord avec ce que vous écrivez, je vous lis toujours cependant avec plaisir. Meilleurs voeux por la nouvelle année!
Ange
Je connais un site qui a fermé suite à des commentaires haineux répétitifs, et qui rouvert sous un autre nom (proche) quelques mois plus tard, et toujours avec des commentaires possibles, car le responsable du site a finalement préféré recommencer la discussion avec les internautes, au risque que ces trolls reviennent…
Je pense que l’éducation est la bonne manière, d’autant que toute interdiction possède son contournement… D’ailleurs, une question : comment faites-vous avec les messages « modérés »(=supprimés) : Envoyez-vous un mail à l’auteur pour l’en informer ? lui demander de modérer(=corriger) son message ? ou cela vous prendrait-il trop de temps, car trop de messages à traiter ? D’ailleurs, quel est environ le pourcentage de messages supprimés ?
Et le plus difficile : comment fixez-vous la limite entre à « éventuellement à modérer »/ »à publier » ?
Gus
Bonjour Ange (et non je sais, il ne s’agit pas d’un pseudo),
Merci pour ton message, extrêmement intéressant.
Tu as bien identifié le problème : « ou cela vous prendrait-il trop de temps, car trop de messages à traiter ? » Nous n’avons pas la force de frappe ni la main d’œuvre d’un grand media qui compte souvent un service de modération des commentaires, avec des gens payés. Nous touchons ici aux limites du bénévolat.
Sur Gus&Co, nous faisons au mieux, mais nous ne sommes qu’un modeste blog, et rien d’autres, sans aucun prétention de devenir un véritable média ludique. Nous ne faisons que partager notre passion, nos découvertes, nos réflexions. Et surtout, nous ne sommes pas un forum !
Mais comme le dit l’article, notre sénateur suisse se trompe peut-être de cible. Les commentaires sur les médias ne sont pas toujours les plus… injurieux, anonymes ou pas. Certains réseaux sociaux peuvent déchaîner des torrents de haine, souvent/parfois gratuits, J’en veux pour preuve l’annonce toute récente sur X du départ de notre ministre de l’intérieur et président. Les commentaires sont… accablants. Anonymes ou pas : https://twitter.com/alain_berset/status/1741112420020400179
Bonne année Ange. Et merci de nous suivre sur Gus&Co depuis de longues années !!!