
A la suite de notre article qui se posait la question de savoir s’il y avait trop de jeux, @sdouche sur Twitter nous a laissé un commentaire extrêmement riche, critique et pertinent. Attention, je préfère vous prévenir, l’auteur n’y va pas avec le dos de la cuillère et son avis est très tranché sur la question. C’est cette intégrité que vous apprécions sur Gus&Co.
Avec son accord, nous avons décidé de publier son commentaire en tant qu’article pour lui offrir plus grande visibilité. Alors, y a-t-il trop de jeux sur le marché?
« Mouais. Tout d’abord, pour répondre correctement à la question, il faut une donnée supplémentaire : le volume du gâteau. Autrement dit, le volume de CA (chiffre d’affaire) du monde du jeu de société. En augmentation ou en stagnation, le constat est bien différent. Le 1er cas est bien moins grave que le second. Il serait donc intéressant de récupérer ses informations (mais comme il ne semble pas avoir de syndicat français des jeux de société, cela peut être dur). Mais dans les 2 cas, il existe des effets pervers que l’on ressent :
a. La fenêtre de tir pour un jeu (autrement dit, le temps nécessaire pour que le jeu trouve son public) se raccourcit : de plusieurs années, on est passé à plusieurs mois puis maintenant quelques semaines.
b. Conséquence malheureuse, les éditeurs et auteurs essayent de buzzer bien avant la sortie du jeu. On se retrouve donc avec le même défaut du monde du jeu vidéo : on parle sans cesse de jeux non sortis et à peine de ceux qui sortent. Au bout de 3 jours, on l’oublie.
c. C’est la roulette russe pour les éditeurs qui voient leurs jeux ne pas marcher si un autre évènement sort au même moment. C’est la course à l’échalote entre eux. Les effets pervers sont nombreux (faux buzz dans les forums, faux profil pour noter les jeux, faux commentaires, achat de personnalités pour parler de leur jeu… Il suffit de voir certaines notes sur TricTrac : un compte nouvellement créé qui met 10 à un jeu).
d. Autre conséquence, cela va mettre pas mal de boites sur le carreau qui auront raté leur fenêtre de tir.
e. Pire, sachant que leur chance de réussite diminue (plus d’offre, moins de visibilité), les éditeurs risquent d’investir beaucoup moins et / ou de prendre beaucoup moins de risque. Les jeux du type Pepperoni Party vont augmenter.
f. Personne n’est maintenant capable d’avoir une vision globale du jeu. Il faudrait dépenser 2’000 euros par an et surtout jouer toute l’année pour au moins tester chaque jeu une fois. Cette profusion est néfaste pour la qualité des conseils qui est la base de la vitalité du marché français (conseil en boutique, dans les ludothèques…).
g. Le nombre de mauvais jeux à mathématiquement explosé (perso, je ne comprends pas l’intérêt de 90% des jeux que je vois autour de moi). Cela donne une mauvaise image du jeu, les chances de tomber sur un bon jeu devient bien plus dur car il faut l’avoir testé (point f.) ou au moins en avoir entendu parler.
h. Et enfin, on peut ressentir une autre conséquence fâcheuse dans la qualité des médias j2s (ou jeux de société) qui est assez médiocre. Cela se résume bien souvent à des commentaires de fanboys un poil attardés et au français approximatif. Aucune analyse, aucun recul, cela se résume à des séries d’annonces de sorties et d’explications bâclées de jeu.
On se moque à raison des jeux dans les grandes boutiques: Uno, Monopoly et autres vieilleries sans nom (bon j’espère qu’il existe aussi quelques jeux plus récents). Mais cette stabilité a un avantage : le jeu est connu, au moins de nom, car les gens ont eu le temps d’en entendre parler. Tout le monde peut l’expliquer. Le client se sent en terrain conquis.
Maintenant, passons au magasin spécialisé. Il suffit de voir la tête hallucinée des couples qui entrent pour la première fois et se retrouvent devant 30 jeux à 2, 20 jeux de bluff, 40 de stratégie… La plupart de ceux que j’ai croisés (je passe un peu de temps dans les boutiques) repartent sans rien acheter en disant « on va y réfléchir ».
Parce que le grand public ne va pas sur TricTrac, encore moins sur les autres, et ne prendra surement pas le temps de lire les fiches ni les comptes rendus. C’est un microcosme ludique de quelques milliers de personnes (90% des gens que je conseille en boutique ne connaissent pas TT, et la plupart des gens que je croise en ludothèque n’y va pas). C’est à mon sens une illusion de croire que la profusion de média va résoudre quoi que ce soit. »
Que pensez-vous de tout ça? Etes-vous d’accord avec @sdouche?